13 octobre 1919 : Olga Picasso n’a pas fini de me surprendre !

Nous sommes reçus chez les Picasso. Le premier étage de leur appartement que leur a déniché le riche marchand d’art Paul Rosenberg, au 23 rue de la Boétie, apparaît comme parfaitement rangé. Les meubles y sont choisis avec soin et disposés avec goût. L’ensemble respire la propreté. On ne retrouve plus du tout l’ambiance saltimbanque de l’époque Montmartre, au moment où j’avais fait, un peu par hasard, la connaissance de Pablo. Olga, la maîtresse de maison, danseuse des ballets russes, contrôle chaque détail de son intérieur comme si elle était sur scène. Aucun faux pas, point de fausses notes. Elle ne souhaite en aucun cas que son conjoint impose, en permanence, sa forte personnalité sur les lieux. Même accrochés aux murs, on distingue plus de Cézanne, de Renoir ou de Corot que de toiles de mon ami !

C’est au second étage que l’on retrouve l’atelier du peintre et le joyeux bazar qui va avec.

Nous nous glissons dans de confortables fauteuils et un verre à la main, la conversation roule sur la dernière fois que nous avons vu nos hôtes réunis. C’était à leur mariage, l’an dernier, le 12 juillet, à l’église orthodoxe de la rue Daru. Pablo, malicieusement, rappelle :  » Nous avons choisi, exprès, la « saint Olivier » pour sceller notre bonheur ! « . On ne saura jamais si ce détail est exact (Pablo aime bien me faire plaisir… mais aussi me taquiner) ; dans tous les cas, la cérémonie était émouvante. Fastes, chants et rites orthodoxes, solennité et pompe : on se serait cru dans Boris Godounov !

Nous évoquons ensuite les nombreux déplacements du couple : Biarritz pour le voyage de noces, Saint-Raphaël pour les vacances mais aussi Londres où Picasso a réalisé un rideau de scène du ballet « Le Tricorne » de Diaghilev. Il nous montre aussi des dessins des danseuses : certains très réalistes ( que j’aime beaucoup), d’autres beaucoup plus stylisés avec des membres enflés – un peu à la Renoir – ou d’une inspiration carrément cubiste (qui me sort par les yeux).

De mon côté, à la demande insistante d’Olga, je finis par dérouler, sur la table basse et dans un grand silence, deux œuvres de mon père. Moment terrible où le regard aigu de Picasso va se poser sur le pastel à l’huile et l’aquarelle de ce cher Papa.

Quel sera le jugement du maître ?

Olga sent immédiatement mon anxiété et se laisse aller alors, avec une pointe de brusquerie, à sa propre appréciation, sur un ton impérieux qui interdit, de fait, à son époux de se prononcer. Et c’est avec un délicieux accent slave qu’elle s’exclame :  » Da, c’est très beau ! De la couleur, du mouvement, le regard est attiré à chaque fois par un chemin ou une ligne de fuite qui incite à la rêverie ! C’est chaleureux, j’aime énormément ! Tu sais quoi, Olivier ? Nous allons décrocher quelques toiles de Renoir de nos murs parce qu’elles ont un peu vieilli et les remplacer par ces deux magnifiques œuvres de votre Papa !  »

Elle joint sur le champ le geste à la parole, avec l’aide empressée de son mari, tout heureux de satisfaire sa chère et tendre. Et quelques instants plus tard, les productions du paternel – si discret qu’il n’a jamais voulu exposer de sa vie – côtoient un Cézanne et un Picasso, dans l’antre de l’un des plus grands maîtres de tous les temps !

Les deux œuvres du père d’Olivier le Tigre cédées au couple Picasso…

9 octobre 1919 : les bonnes idées récompensées

Cela tient parfois à peu de choses une promotion !

Clemenceau, Wilson et Lloyd George étaient penchés sur une carte, pour pendant la conférence de la paix. Le Tigre a interpelé mon ami : « Monsieur Berthelot, venez donc un peu ici : à nous trois, nous ne sommes pas capables de trouver la Vistule ! – La voici, Monsieur le président. Seulement, elle s’appelle la Weichsel parce que c’est un atlas allemand. »

Philippe Berthelot reste persuadé que c’est à ce moment précis que la décision s’est prise, dans la tête de notre patron, de le nommer au prestigieux poste de directeur des Affaires politiques et commerciales du Quai.

Assez informé des véritables mécanismes de nomination, je nuance son analyse :  » Sans doute, tu as fait un joli coup à cet instant. Mais les grands chefs à plumes ont surtout retenu que c’est toi qui a su trouver une solution de compromis entre les positions anglo-saxonnes et celles de notre pays. »

Nous ne pouvions obtenir, malgré notre insistance, la création d’un « bouclier rhénan » coupé du reste de l’Allemagne. Ce glacis était considéré par les Américains comme une annexion inacceptable par rapport à la liberté des peuples de disposer d’eux-mêmes. Quant aux Anglais, ils voyaient cela comme une possibilité offerte à la France d’accroître dangereusement sa puissance. Comme si nous étions encore à l’époque de Louis XIV ou de Napoléon !

C’est Philippe qui a alors suggéré à Clemenceau un compromis assez génial : la Sarre devenait neutre, la Rhénanie se voyait complètement démilitarisée et les allies apportaient leur garantie.

Je lui glisse :  » Sans cette idée originale, nous serions encore en train de négocier ! Tu la mérites bien ta promotion !  »

Philippe Berthelot

8 octobre 1919 : Une mauvaise paix ?

 » Si je m’étais énervé, on aurait dit que je n’étais pas diplomate. Je suis resté calme et maintenant, on insinue que je n’ai pas défendu suffisamment le pays !  » s’exclame le Tigre avec lequel je déjeune en tête à tête, comme souvent en début de semaine.

Le traité de Versailles – sujet fréquent de nos échanges – apparaît comme tous les actes diplomatiques : un laborieux compromis. Clemenceau, l’un de ses principaux auteurs, est attaqué sur sa droite, ceux qui pensent qu’il fallait être plus ferme avec l’Allemagne en démantelant totalement le pays et en instaurant un glacis territorial protecteur sous commandement allié. Et sur sa gauche, d’autres affirment que notre voisin ne pourra jamais payer les énormes réparations que l’on met à sa charge et déplorent l’humiliation – poison durable – subie par les vaincus.

J’aurais voulu les voir à l’œuvre, ces critiqueurs professionnels ! Mon bien-aimé patron n’avait pas les mains libres : l’Angleterre et les États-Unis avaient leur vision – pas la même et parfois évolutive – du but à atteindre et ce n’était pas vraiment la position française initiale. Il a fallu tout le talent de Tardieu et de Clemenceau pour ne pas se fâcher, pour construire, patiemment, un dénominateur commun.

Briand, Poincaré ou Foch font, de leur côté, payer au Tigre de ne pas avoir été associés à la négociation, d’avoir été délibérément tenus à l’écart du jeu diplomatique. Ils sont vexés comme des poux. Et rien n’est plus dangereux que les blessures d’orgueil. Briand passe son temps à comploter à la Chambre, Foch écrit des articles fielleux et Poincaré persifle de son château élyséen, dès que j’ai quitté son bureau. Il n’ose pas devant moi, connaissant ma vieille affection et mon dévouement total pour le Tigre.

Et je dois dire que les diplomates du Quai qui n’ont pas toujours été entendus non plus, ni sur les questions de méthode de négociation ni sur le fond des dossiers dont ils étaient chacun spécialistes, ne sont pas les derniers à insinuer, à créer le doute, à faire des sous-entendus malsains dans les dîners en ville ou anonymement auprès de journalistes avides de confidences. C’est terrible, cette République de fonctionnaires parfois si aigris !

C’est un travail de sape, profond, insidieux, qui est en cours.

La paix est mal partie…

La signature du traité de Versailles en juin 1919

7 octobre 1919 : Valéry et le pouvoir de l’esprit

 » Je trouve que l’on me gâte beaucoup ; parfois, j’en suis ému et peut-être inquiet, car si je le mérite, c’est que je m’ignore ; et si je ne le mérite pas, c’est qu’on se trompe… Deux idées angoissantes !  »

Paul Valéry n’est sans doute pas encore connu du grand public mais sa notoriété monte en flèche dans les milieux littéraires. L’auteur de « La Jeune Parque » est invité de plus en plus dans les salons parisiens prestigieux. Les revues spécialisées se pressent autour de lui dans l’espoir de publier ses œuvres – trop rares – à la langue ciselée.

Paul continue néanmoins à garder une certaine distance, obsédé par la recherche d’une pensée précise, d’un Moi invariant et d’une conscience pure « qui fait songer invinciblement à une assistance invisible logée dans l’obscurité d’un théâtre. »

André Breton, Gide, Cocteau, Claudel, Mauriac, Anna de Noailles, Paul Morand, Aragon et tant d’autres reconnaissent son talent immense et sollicitent ses conseils, ses arbitrages ou son appui.

Gallimard, fier de le publier régulièrement, cède enfin en faveur de contrats d’édition plus protecteurs de ses droits d’écrivain. Il renonce par exemple à l’exclusivité et accepte de lui verser 13% – ce qu’il est considérable – par exemplaire vendu.

La poésie magnifique –  » Odes » vient de paraître – côtoie une philosophie plus difficile d’accès : « L’introduction à la méthode de Léonard de Vinci » sort à nouveau, augmentée d’une longue  » Note et digression » qui nous plonge dans une réflexion passionnante sur l’explication de l’acte de créer. Il y démonte patiemment les liens entre les artistes et leur œuvre et ceux existant entre la rigueur scientifique et le génie artistique.

Valéry rédige aussi deux articles qui feront date pour la revue britannique centenaire « L’Athenaeum ». On y lit notamment cette phrase qui ne cesse de nous interpeler, au lendemain de cette terrible guerre :  » Nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles. »

Paul Valéry en 1919

6 octobre 1919 : Complot d’Etat à la place Beauvau ?

Dîner incroyable avec des amis en ville, hier soir. Je ne sais pas s’ils vont rester dans nos relations ! Ces derniers me déclarent tout de go que l’affaire Landru est une pure invention des services de G. Clemenceau et G. Mandel, dans le but de détourner l’opinion publique du suivi du traité de Versailles !

Un complot d’Etat, en quelque sorte. Nous chargerions un figurant, un pauvre type dénommé Landru (ce ne serait même pas son vrai nom) payé par nos soins, de tous les crimes les plus monstrueux afin d’occuper les journaux, de faire la « une » de la grande presse. Et pendant ce temps, ni vu ni connu, nous négocions un traité scandaleux avec les Etats-Unis et l’Angleterre, document qui ne défend pas l’intérêt de la France et ensuite, nous le mettons en œuvre de façon lâche, en trahissant la République.

C’est inouï. Pourtant ces « amis » ne sont pas des idiots. Comment de telles rumeurs peuvent-elles se propager et comment avons-nous pu arriver à une si grande défiance vis à vis des élites dirigeantes ?

J’avais beau, lors du repas, apporter à mes interlocuteurs des faits précis ( le nombre d’os retrouvés, les dents qui permettent d’identifier les victimes…), des éléments que j’estimais rationnels : cela ne servait qu’à les conforter dans leurs croyances. Je me rappelle encore leurs propos terribles :  » Ils vous entraînent décidément à bien mentir à la Place Beauvau ! Ne vous donnez pas tout ce mal pour enfumer le peuple ! Vous arrêtez un homme, soi-disant auteur de multiples meurtres, comme par hasard, en avril, alors que c’est à ce moment-là précis que le destin de la France se joue !  »

Je pensais avoir un ultime argument :

– Et quand on va finir par le guillotiner, cet assassin, vous verrez bien que c’est un homme en chair et en os !

– certainement pas ! me répondent-ils : vous allez trancher la tête d’un mannequin bourré de paille !  »

Le dîner s’est terminé plus tôt que prévu et ma femme et moi sommes rentrés chez nous, abasourdis.

Perquisition au domicile de Landru

5 octobre 1919 : Les Brigades du Tigre vont déménager à Versailles

Petit passage à la Direction de la Sûreté Générale pour rencontrer les hommes de la 1ère brigade mobile. Quand je rentre dans leur bâtiment, une moitié d’entre eux s’entraîne – habillés tout en blanc – à la savate pendant que les autres nettoient leurs armes, réparent leurs automobiles ou classent leurs dossiers.

Ce sont des hommes d’action, toujours prêts à s’élancer vers les bandes organisées de cambrioleurs ou les criminels de tout poil. Filatures, arrestations musclées, interrogatoires serrés restent leur quotidien … On a plus de mal à les motiver sur les recherches d’indices, les exploitations minutieuses de scènes de crimes ou les recherches fastidieuses dans les fichiers !

Je suis accueilli chaleureusement. Ils se rappellent que j’avais moi-même été recruté, en son temps, par leur chef mythique et regretté, Célestin Hennion. J’avais aussi beaucoup intercédé en leur faveur pour qu’ils soient dotés de véhicules et d’armes récentes.

 » Olivier, vous venez faire un peu de savate avec nous ?  » proposent-ils goguenards, sachant très bien que j’ai une sainte horreur de cette boxe où je trouve que beaucoup trop de ( mauvais) coups sont permis.

Je me tourne vers leur commissaire et lui indique que je souhaite lui parler en tête à tête. Nous nous enfermons dans son bureau. Il allume sa pipe et m’écoute attentivement : « Alors monsieur le conseiller, qu’avez-vous à me dire ?  »

Je lui réponds d’abord par un silence puis, embarrassé, je déclare que sa brigade va quitter, en 1920, ses locaux parisiens pour rejoindre Versailles. Le responsable policier pose sa pipe avec brusquerie sur son bureau. Consterné, il s’écrit :  » Mais que nous vaut cet exil ? Versailles, c’est loin de tout ! Sauf pour foncer vers les bandes du fin fond de la Seine-et-Oise. Diable, que va-t-on faire là-bas ?  »

Je lui réponds qu’il s’agit de mieux marquer leur différence avec les agents de la préfecture de police, de montrer que toutes les polices d’élite ne sont pas forcément à Paris et que leurs locaux deviennent décidément exigus.

 » Pfff, encore une décision prise dans le secret des bureaux du ministère ! Ils ne changeront jamais, ces bureaucrates… Bon, allez, je me calme. Voyons les aspects positifs! Vu que vous êtes vous-même Versaillais maintenant, Olivier, au moins, vous pourrez passer nous voir plus souvent !  » me lance t’il plus sereinement.

Nous nous séparons bons amis. Et je lui promets de demander au préfet de Seine-et-Oise qui deviendra leur voisin, de les  » dorloter » un peu dans leur « exil versaillais ».

Carnet anthropométrique d’identité utilisé par les brigades mobiles

24 juin 1919 : La guerre de l’orthographe

Notre petit dernier Alexis, 10 ans, peine avec l’orthographe. Son esprit – très logique – reste rétif aux mille et une subtilités de notre belle langue. Quant à mon épouse, elle a fini par se lasser des devoirs du soir ou de fin de semaine, avec un enfant qui se braque et se bloque, dans une ambiance de cris, de larmes et de portes qui claquent.

Je me suis proposé de prendre le relais. Non que la matière me passionne : l’orthographe ne m’a jamais été naturelle non plus et je vis dans la terreur que l’un de mes patrons, Clemenceau ou Poincaré, découvre, au détour de l’une de mes nombreuses notes, la faute inexcusable, l’erreur fatale qui ne peut être mise sur le compte de l’étourderie. Je comprends donc bien Alexis et son agacement face aux accords du participe passé, aux conjugaisons curieuses et aux redoublements bizarres de lettres dans tel ou tel mot.

La solidarité entre le père et le fils ne fait pas tout. Et les devoirs sont là. La récompense du jour pour l’enfant ( j’ai choisi la méthode de la carotte) sera la possibilité d’aller jouer avec ses copains dans la rue, jusqu’au repas. Mais en attendant, il lui revient de se concentrer sur ce qu’a préparé son maître et doit être assimilé pour le lendemain avec un contrôle sur table à la clef.

Quelques recherches de dictionnaire tout d’abord : l’enfant doit retrouver ce qu’est un « tribun », un « palindrome » et un « tricorne ». Le pauvre garçon recopie le gros livre sans comprendre. Tribun :  » Qui défend, avec éloquence, une cause ou une personne » écrit-il de l’ écriture disgracieuse et pressée de celui qui a hâte de rejoindre sa bande d’amis en bas de notre immeuble. Je risque la question de bon sens :

 » Mais tu as compris ce que veut dire le mot « tribun » ? Tu peux me citer des exemples de tribuns ? « 

L’enfant reste silencieux. Je réalise qu’il n’a pas compris non plus ce que voulait dire « éloquence ». Soupirs. Début d’énervements de celui qui se sent piégé. J’arrive à sauver l’affaire en lui parlant de Jean Jaurès.  » Voilà un bel exemple moderne de tribun !  » et je mime le grand homme face aux mineurs de Carmaux en grève. Le regard de mon gamin s’éveille. Il a compris ce qu’était un tribun.

Pour le « palindrome », je reprends le dictionnaire et m’efforce de trouver des palindromes amusants, à même de faciliter la mémorisation de ce terme qui ne fait pas partie – n’en déplaise au maître d’école – du vocabulaire de tous les jours.  » Regarde, Alexis, c’est rigolo, ce sont des mots ou des groupes de mots, que l’on peut lire indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche. Exemple :  » La mariée ira mal « . La phrase est claire et je montre à Alexis qu’on peut assembler les lettres dans les deux sens et que c’est décidément original. Il le reconnaît. Je trouve mieux comme citation :  » Dis, beau Lama, t’as mal au bide ? « . Là, c’est amusant et mon petit dernier sourit enfin.

A présent, les autres enfants appellent, dehors, pressants :  » Alexis, tu descends ? » Ils vont jouer à la guerre et la rue de la Paroisse va être le théâtre imaginaire d’un jeu grandeur nature où mon fils va pouvoir donner toute sa mesure de général en culotte courte. Je n’ai plus que quelques minutes pour lui faire comprendre les messages de l’orthographe et le sens des mots complexes.

Alexis enfile ses chaussures, visse sa casquette sur sa tête, impatient de jouer. Avant qu’il franchisse le seuil de la porte, déjà tout excité de rejoindre les autres petits garnements du quartier, je l’interroge une dernière fois, conditionnant mon accord pour la sortie tant espérée, en échange d’une ultime interrogation.

 » Alexis, un instant encore, concentre-toi s’il te plaît. C’est quoi un « tribun » ? « 

Mon fils lâche, dans un souffle :  » Papa, c’est très simple, c’est un groupe de mots que l’on peut lire à l’endroit et à l’envers… »

Et il sort en courant, dévalant l’escalier, pendant que mon épouse rit aux éclats.

30 mai 1919 : Pourquoi suis-je là, vivant, après cette guerre ?

La joie de la démobilisation a été parfois de courte durée , tant les blessures morales restent grandes chez ces hommes qui ont souffert si longtemps…

Nous recevons ce jour, Pierre, un des meilleurs amis de notre fils Nicolas. Il n’a pas été mobilisé dans l’aviation comme notre grand et a dû partager, comme lieutenant, le quotidien des tranchées avec sa section d’une trentaine de poilus. Il a fait Verdun, la Somme, le Chemin des Dames… Il n’a pas de blessures apparentes et semble avoir évité de respirer les gaz. Bref, presque un miraculé, surtout quand on connaît le taux de perte effroyable des lieutenants et sous-lieutenants, grades où la mortalité a été la plus élevée pendant la durée du conflit.

 » Les balles me sont passées à côté, les obus ont explosé plus loin. J’ai vu mes meilleurs hommes, mes camarades chefs de section tomber. J’ai tenu dans mes bras des soldats avec des blessures affreuses. La mort a rodé autour de moi pendant presque cinq ans mais finalement rien pour moi. Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai le sentiment d’être un miraculé. Je me réveille encore chaque nuit, plusieurs fois et j’y pense. Et tout se bouscule dans ma tête. J’ai honte d’être là. « 

Je n’ose dire à Pierre qu’il a changé. Profondément. Son regard – cela me frappe – n’est plus le même : il reflète la souffrance et une infinie tristesse. Le dos du pauvre jeune homme est courbé. Il ne plaisante plus comme avant la guerre, ne rit plus aux blagues des autres. Quand on parle, on sent que son esprit part ailleurs, sans doute là-bas, près de ses hommes qui ont souffert avec lui. Prendre un thé, au chaud, avec nous dans un univers douillet lui paraît presque obscène. Il nous le dit, avec brutalité. Et s’excuse aussitôt, penaud.

 » Vous êtes adorables avec moi. Et je ne sais rien vous dire d’autres que des méchancetés. Je suis devenu un ours mal léché, asocial. Désolé. « 

Une larme, puis une autre, coulent sur ses joues rugueuses. C’est impressionnant. Lui qui a été décoré de la Croix de guerre pour ses multiples actes de courage, son héroïsme face aux mitrailleuses ennemies, il chiale comme un gosse devant nous. Je ne sais trop quoi lui dire. Je n’ai pas fait les tranchées, je n’ai pas risqué ma peau pendant cette guerre. Même si je me suis battu pour le pays, mon âge et mes fonctions de conseiller du Président m’ont éloigné du front. Pour autant, dans ses moments là, cela ne m’aide guère à trouver les mots justes pour aider le jeune homme.

 » Pierre, nous sommes là. Avec toi. C’est la vie qui t’attend maintenant. C’est l’avenir qui te tend les bras. Tes camarades ne sont pas morts pour rien. Ils ont laissé une République libre, une France qu’il faut reconstruire pour qu’elle soit plus belle encore qu’avant. La population aspire à vivre normalement. Tu as un rôle à jouer dans cette France, ce pays que tu as contribué à défendre si vaillamment. Et toi qui a tant donné, tu dois maintenant aussi te poser un peu et souffler. « 

Je lui pose la main sur le bras. Il respire fort. Se lève doucement. Nous dit « Au revoir » .

Puis, après avoir réfléchi un long moment, sur le pas de la porte, nous jette, d’une voix étranglée :  » S’il vous plaît, accueillez-moi à nouveau. Vous êtes mes seuls amis. Et d’être ici me fait tellement de bien, tellement de bien…  » Nous suivons sa longue silhouette courbée descendre l’escalier, d’un pas lourd.

Je le rattrape et lui glisse une dernière fois ;  » Pierre, reviens quand tu veux. Ici, c’est au chaud et c’est chez toi… ».

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