14 novembre 1908 : Un impôt sur les chats, une idée chouette des Finances

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Les services du ministre des Finances Joseph Caillaux ne savent plus quoi inventer : après l’impôt sur les chiens, celui sur les portes et fenêtres, voilà maintenant la taxe sur les chats !

La note qui arrive sur mon bureau, pour validation de la Présidence du Conseil, est tout à fait sérieuse. Le ministère des Finances propose de taxer nos animaux favoris les chats.

Le document expose les arguments qui militent pour une telle taxation :

– il existe déjà un impôt sur les chiens (depuis la monarchie de Juillet), divisés entre chiens de garde et chiens de luxe ;

– une bonne fiscalité sur les bêtes ne doit pas se concentrer sur une seule catégorie d’animaux. Il convient donc de penser aux chats, dans un souci de justice et d’équité fiscale ;

– les propriétaires de chiens qui ne possèdent pas de chats ne cessent d’écrire aux députés et aux services du fisc pour protester au sujet de la non taxation de cet animal ;

– la Société Protectrice des Animaux est aussi favorable à ce nouveau prélèvement susceptible de réduire le nombre de chats errants, terreur des oiseaux et des nichées.

Le rédacteur de la rue de Rivoli propose donc l’insertion d’un article approprié dans une prochaine loi de Finances.

En marge du document que je renvoie au directeur du budget, je porte l’annotation suivante :

 » Monsieur le directeur,

La présidence du Conseil a pris bonne note de votre proposition. Si nous ne pouvons que louer votre souci d’équilibrer par tous moyens nos finances publiques, nous nous interrogeons en revanche sur la faisabilité de votre nouvelle taxation.

Le chat est, vous le savez, un animal capricieux, errant, irrégulier. Devra-t-on considérer que tout chat quittant un foyer pour partir en chasse ou dormir dans un grenier voisin, rend son maître coupable d’une évasion fiscale caractérisée ?

Je vous rappelle que l’impôt sur les chiens est déjà mal recouvré. On estime que six chiens sur dix échappent au fisc. Ne risque-t’on pas d’obtenir un résultat encore plus désastreux pour les chats ?

Votre argument de justice et d’équité fiscale vous conduira-t-il à nous proposer, dans une prochaine note, une taxe sur les poissons rouges et une autre sur les perruches en cage ?

Quel sera le régime fiscal des portées de chatons ?

Pour finir, vous savez que le proverbe parle de « chien du ministre et de chat du ministère ». Comment envisagez-vous la taxation des chats des ministères ?

Bref, il convient de muscler votre argumentation si vous ne voulez pas que votre fiscalité sur les animaux n’achoppe à des questions « bêtes » et qu’au moment du débat à la Chambre, le gouvernement n’entende, de la part des députés, des noms d’oiseaux.

Bien à vous.

Le conseiller.XXXX……. « 

12 novembre 1908 : L’accident « fondateur » de Marinetti

La cinq chevaux roule de plus en plus vite. L’écrivain italien Filippo Marinetti se laisse griser par la vitesse. Il pousse le moteur au maximum de sa puissance. Un gros nuage de poussière se forme derrière l’automobile.  » In avanti, avanti ! » hurle le conducteur au regard fou.

Marinetti a les idées claires : « L’art du futur sortira aussi bien de notre caboche que du capot de ce véhicule génial ! Le XXème siècle sera rapide, impatient et brutal. Il faut se libérer de la pesanteur de l’ennui par la course des bolides. Notre inspiration prendra sa source dans le bruit des moteurs poussés à fond.  »

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L’écrivain italien Filippo Tommaso Marinetti

Après un premier virage habilement négocié, un second se révèle imprévu : deux bicyclettes progressent lentement de front. Marinetti réalise en une fraction de seconde que son véhicule fonce sur les cyclistes. Un coup de volant brusque pour les éviter. La cinq chevaux se braque, fait un tonneau et verse dans le fossé rempli de boue.

L’écrivain est projeté dans le canal et entraîné au fond par la lourde automobile qui le coince sous l’eau immonde. Sensation humide et glacée. Vive douleur dans les muscles des jambes qui sont bloquées sous le volant tordu. Marinetti étouffe, il a de l’eau sale plein la bouche. Un moment de panique, un essai de cri : rien ne peut sortir des profondeurs du fossé.

Impossible de se dégager.

Se laisser aller, doucement, vers la fin. Une mort à 31 ans comme pilote d’une automobile ? Le froid engourdit et atténue les lancées horribles venant des membres inférieurs.

Marinetti repense à son père qui voulait lui apprendre la natation en le jetant dans l’eau. Cuisant souvenir d’enfance. Il a appris à nager mais pas grâce à cette méthode brutale. Il s’est fortifié sans cela. Les poings de Marinetti se serrent de rage. Tout cela est trop absurde. Son père pourrait-il gagner vingt ans après et le maintenir dans cette eau trouble, dans cette humiliante position d’un animal qui se débat pour survivre ?

Les bras sont libres, Marinetti, sportif, bande ses biceps, réunit toutes ses forces. Il attrape ce qui semble être une branche. Il tire de façon continue. Ses jambes se tordent, résistent mais finissent par se libérer. La remontée à la surface se fait en un instant.

Crotté, couvert de l’immonde liquide marron, l’écrivain sort du canal heureux. Un fois de plus, sa volonté de fer a triomphé. Il a vaincu sa peur, la figure paternelle qui le rabaissait s’efface dans l’ombre de ses souvenirs. Il est survivant, plus fort que jamais. Il lève les mains vers le ciel en signe de victoire et jure de continuer ses combats.

Il va changer le monde, faire sortir l’art des musées et des académies. Briser les règles, refuser la soumission aux habitudes sclérosantes, tourner le dos au passé, épouser la société des machines et de l’électricité. Plus rien ne peut l’atteindre, il est maintenant immortel, le futur lui appartient.

Promis, juré. Ce soir, il écrit son manifeste, son texte sanglant qui va plonger les arts dans la modernité. Ce soir, il composera ses lignes avec la même énergie que celle qui l’a tiré de cet accident. Il lui vient alors cette phrase qu’il trouve à la fois provocante et géniale :

 » Une automobile rugissante qui semble courir sur la mitraille est plus belle que la Victoire de Samothrace ! « 

11 novembre 1908 : Grosse déprime de l’ambassadeur d’Allemagne

On sent l’homme fatigué. Le prince Hugo von Radolin, ambassadeur d’Allemagne à Paris a beaucoup perdu de sa superbe. Il n’a plus le ton arrogant qu’il avait en 1905 lorsqu’il exigeait le renvoi de Delcassé, il ne tape plus du poing sur la table comme il y a quelques semaines lors de l’affaire des légionnaires allemands déserteurs de l’armée française.

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Le prince Hugo von Radolin, ambassadeur d’Allemagne à Paris

Dans le salon de l’hôtel Ritz où nous nous rencontrons, il savoure comme un ultime plaisir un Porto vintage mis en bouteille il y a plus de vingt ans. Chaque gorgée semble un peu le réconforter et le pousse à la confidence.

 » Von Bülow (NDLR le chancelier) peine de plus en plus à couvrir Guillaume II. Il prétend que l’entretien désastreux de l’Empereur dans le Daily Telegraph lui avait été soumis avant publication, qu’il n’a pas su assurer une relecture suffisamment attentive et bloquer la diffusion.

Il oublie de dire que l’Empereur n’a cessé de dire des sottises lors de son déplacement en Angleterre. Tout le monde a entendu ses propos sur la France, sur la flotte ou sur la guerre des Boers. Avec un tel souverain, nous sommes ridicules. Toute l’Europe s’esclaffe. Il faudrait aussi parler de mon propre ministère qui devait aussi relire l’article du Daily et qui n’a, en fait, proposé que des corrections mineures. Ils n’ont pas osé aller contre la volonté de l’Empereur, par couardise, flagornerie ou incompétence.  »

Je jette un regard plein de compassion à mon interlocuteur. J’espère surtout qu’il va m’en dire plus.

Il reprend :  » Vous les Français, vous n’avez rien à craindre de nous pour l’instant. Von Bülow ne veut pas de conflit avec votre pays. Il est persuadé que votre armée est beaucoup plus forte qu’en 1870, il est attentif à la relative stabilité et cohérence de votre gouvernement Clemenceau. Il reste trop pris par la conduite des affaires intérieures. La réforme fiscale que nous allons essayer de faire passer, occupe totalement notre attention.  »

Je me hasarde à l’interroger sur le Maroc :

 » Pour le Maroc, c’est la même chose, nous acceptons vos propositions de coopération économique et nous vous laissons le champ libre d’un point de vue militaire. Je n’ai aucune consigne de fermeté sur ce dossier. Je reprends la phrase de votre Guizot : « Enrichissez-vous ! » Les bruits de bottes s’éloignent. Lyautey sera libre comme l’air à Oujda !  »

Il boit encore une gorgée de Porto.

 » L’Empire cède sur tout. L’Autriche-Hongrie annexe la Bosnie sans nous demander notre avis ; les Anglais se moquent de nous ; les Français retrouvent leur puissance et nous encerclent avec la triple Entente ; les Russes repoussent nos avances. Notre position diplomatique est catastrophique. Je suis las de cette débandade qui vient du plus haut niveau de l’Etat. Bismarck est mort et ne peut plus donner de conseils à personne. J’en ai assez de tout cela, je souhaite retourner assez vite à Berlin.  »

La dernière fois que l’ambassadeur avait indiqué qu’il voulait rentrer, c’était il y a un mois et demi, en pleine crise marocaine et son ton était menaçant.

Clemenceau, ferme, lui avait répondu du tac au tac :  » Excellence, le train de Cologne part à neuf heures. Il en est sept. Si vous ne voulez pas le manquer, il faut vous dépêcher.  »

Aujourd’hui, Radolin prononce les mêmes mots mais dans un état d’esprit différent. Sa voix a perdu de l’assurance. Son regard se perd dans le vague.

Il prononce alors une phrase en allemand – « alles haut ab », me semble-t-il, que je traduirais de cette façon :

 » Tout fout le camp !  »

Puis, il se sert un troisième verre de Porto qu’il boit d’un coup, avant de me tendre la main :

 » Au revoir, monsieur le conseiller. Avant de vous quitter et pour conclure, laissez-moi vous dire ceci : l’Allemagne a 60 millions d’habitants, la France n’en a que 40. Mais elle a Monsieur Clemenceau !  » 

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