7 juin 1908 : On n’arrête pas les Pieds Nickelés

pieds-nickeles.1212786130.jpg

La revue « L’Epatant » du 4 juin 1908 : naissance des Pieds Nickelés de Louis Forton

Les policiers de Paris ne sont pas contents. Leur hiérarchie se plaint de la sortie dans la revue « L’Epatant » du 4 juin 1908, d’une nouvelle histoire « à suivre », en bande dessinée, « Les Pieds Nickelés », de Louis Forton. Cette série d’aventures fait l’apologie de trois mauvais garçons, escrocs et fainéants -Croquignol, Filochard et Ribouldingue – qui passent leur temps à « se la couler douce » , en cambriolant, après avoir écumé les bistrots de la capitale.

La loi sur la presse du 29 juillet 1881 interdit aux pouvoirs publics toute censure préalable. C’est la raison pour laquelle, pour répondre à la grogne des gardiens de la paix sur ce nouveau journal pour la jeunesse, j’ai dû me contenter de les recevoir en délégation.

J’ai écouté, patiemment, leurs doléances : 

« Monsieur le conseiller, nous autres policiers, on ne veut pas être des gars ridicules dans les journaux que lisent nos enfants  » ai-je retenu d’un entretien un peu laborieux avec des fonctionnaires qui manquaient singulièrement d’humour.

A la suite de cette rencontre, j’ai convoqué l’auteur, Louis Forton, pour l’inciter à plus de modération. Après un quart d’heure d’argumentation, le jeune trentenaire m’a promis (je ne pouvais rien lui imposer) de faire en sorte que la police ait toujours le dessus sur la bande de filous qu’il venait de créer. Il m’a indiqué qu’il pouvait dessiner des histoires très drôles si ses héros étaient toujours perdants, maladroits et finalement grotesques.

Je lui ai alors demandé – sans conviction – s’il ne pouvait pas, aussi, leur éviter les débits de boisson et si le langage utilisé par les Pieds Nickelés pouvait être plus châtié.

Louis Forton m’a alors regardé incrédule, puis m’a demandé, malicieusement : « Vous souhaitez, en quelque sorte, que mes trois héros se transforment… en petits bourgeois de ministère ? Et vous croyez que je vais faire beaucoup de ventes avec une bande de trois ronds de cuir qui auraient, tous, à peu près votre bobine ? « .

Cette répartie, pour reprendre deux expressions de la bande dessinée incriminée, m’a réduit « à quia « , m’a complètement « coupé le sifflet ».

pieds-nickeles.1212785869.jpg

5 juin 1908 : Zola au Panthéon et les préfets au purgatoire

zola-au-pantheon-1908.1212613564.jpg

4 juin 1908, les cendres d’Emile Zola sont transférées aux Panthéon lors d’une journée ponctuée par des troubles organisés par des groupes nationalistes. Alfred Dreyfus est blessé par deux coups de feu tiré par un certain Gregori.

Les deux préfets sont debout, côte à côte, gênés. A droite, le prestigieux préfet de police Lépine qui n’en mène pas large ; à gauche, le préfet de Seine-et-Oise Autrand, blanc comme un linge ; en face, furieux, G. Clemenceau.

D’habitude, les « remontées de bretelle » de préfet(s) sont faites par le directeur de cabinet Winter mais les événements récents exaspèrent tellement le Président du Conseil, qu’il a décidé de se charger lui-même de cette besogne. On sent qu’il a besoin de déverser beaucoup de fureur accumulée. Les préfets ont compris qu’ils doivent attendre la fin de l’orage et ne disent mots, les yeux souvent rivés vers le sol.

Clemenceau :  » Décidément, tous les deux, vous les accumulez. Ces trois jours derniers, les gendarmes perdent leur sang froid à Draveil et Vigneux, pan, pan, deux morts ! Aujourd’hui, je pensais que le transfert des cendres d’Emile Zola au Panthéon allait bien se passer. Pour vous faciliter la tâche, Lépine, j’avais donné mon aval pour que la cérémonie ait lieu à huis clos. Il ne vous était donc pas difficile d’éloigner les trublions nationalistes. Ils ne pouvaient se cacher dans la foule… puisqu’il n’y avait pas de foule !

Eh bien non ! Toute la journée a été perturbée par les manifestations de groupes incontrôlés hurlant leur haine de la République. Et puis, ensuite, nous avons atteint le sommet de l’indignité. Alfred Dreyfus, déjà victime d’une armée, d’une justice et d’un gouvernement de l’époque aveugles, ne peut même pas faire confiance à la police pour le protéger. On lui tire dessus ! Que faisait le syndic de la presse militaire Gregori à côté de lui ? Comment ce dernier a-t-il pu armer son revolver, tirer plusieurs coups de feu froidement sur l’officier sans qu’aucun de vos policiers ne réagisse à temps ?

– Monsieur le Président, il semble que Dreyfus ne soit que légèrement touché au bras. Ses jours ne sont nullement en danger.

– Lépine, taisez-vous ! La République devait le plus grand respect à Emile Zola. Vos fonctionnaires n’ont pas été à la hauteur. Pas assez nombreux, mal dirigés. Tout cela est lamentable.

Et vous, Autrand, j’apprends que votre adjoint sous-préfet s’est fait arracher son écharpe tricolore après les obsèques des ouvriers tombés sous les balles des forces de l’ordre ? J’apprends que les grévistes envahissent des entreprises de la sous-préfecture de Corbeil ?

– Ils sont accompagnés par des anarchistes venus de Paris, monsieur le Président.

– Ecoutez, Autrand, si vous comptez sur votre collègue Lépine pour bloquer les anarchistes chez lui… Il n’est déjà pas capable d’assurer un minimum de calme lors des cérémonies qui se déroulent dans la Capitale ! Comment voulez-vous qu’il vienne vous prêter main forte ?

L’an dernier, j’ai déjà eu à traiter les manifestations organisées par les vignerons du Languedoc ; donc, j’ai déjà donné messieurs. A vous de tenir convenablement la région parisienne. S’il vous faut des renforts de troupe, demandez-les !  »

Les deux préfets sont congédiés du bureau sans ménagement. On sent que lorqu’ils franchissent la porte du ministère (je les accompagne jusqu’à la sortie pour essayer de leur apporter un peu de réconfort), ils respirent à nouveau. M. Lépine reprend des couleurs, plaisante presque. M. Autrand, moins familier du Patron, paraît plus ébranlé.

Je les rassure en leur disant que G. Clemenceau avait besoin de se défouler pendant cette période très tendue. Je leur conseille de faire  » le gros dos » jusqu’au débat à la Chambre -prévu le 11 juin – sur les incidents de Draveil et Vigneux. Je conseille au préfet Autrand de donner le plus d’éléments possibles pour que le gouvernement puisse se défendre face aux parlementaires. Je conviens à ce sujet d’un rendez-vous avec lui dans les prochains jours. Pour qu’il ne soit pas obligé de revenir au ministère (cela l’angoisse), je propose de le rejoindre dans les locaux de sa préfecture à Versailles.

Il ne fait pas bon être préfet lorsque la République se sent fragilisée !

4 juin 1908 : Démonstration de force pour ramener le calme à Vigneux et Draveil

dragons.1212524549.jpg

Pour mettre fin aux émeutes provoquées par le décès de deux ouvriers grévistes tombés sous les balles de la gendarmerie, deux régiments de dragons vont être envoyés ce jour à Draveil, Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges.

 » Gouvernement d’assassins  » : une affiche avec ces trois mots terribles vient d’être collée sur les murs des principales villes de France par la CGT. La mise en accusation de l’exécutif commence. Ce n’est que le prélude à une période de remous qui peut aboutir à un vote de défiance de la Chambre et à la chute du gouvernement.

G. Clemenceau passe ses consignes lors de brefs entretiens où il étonne ses collaborateurs par son calme et sa détermination.

  » – Monsieur le Président, quelles dispositions doit-on prendre pour la cérémonie des obsèques des deux ouvriers ?

– Il est hors de questions qu’il y ait de nouveaux dérapages qui pourraient contaminer le reste de la région parisienne. En même temps, il convient d’éviter toute provocation. Les forces de l’ordre doivent rester à l’écart du cortège. Et si des troubles apparaissent, nous devons avoir d’importants moyens pour ramener le calme rapidement.

Ce qui a pêché jusqu’à présent, c’est la faiblesse des forces de gendarmerie présentes sur place. Elles énervent tout le monde… sans être impressionnantes. Il faut envoyer l’armée en renfort.

– Faut-il recourir à un régiment de cuirassiers ?

– Non, une éventuelle charge de cavalerie ferait les délices de la presse socialiste voire tournerait au massacre.

– Donc mobilisons plutôt un ou deux régiments de dragons. Ils se déplacent à cheval mais interviennent ensuite à pied. Je vous propose le 23ème stationné à Vincennes et le 27ème de Versailles.

– Comme vous voulez. Mais prenez des régiments disciplinés et sans états d’âme. Je souhaite que vous donniez vous-même les consignes nécessaires aux deux colonels en présence du préfet.

23eme-regiment-de-dragons-a-vincennes.1212524874.jpg 27eme-regiment-de-dragons-a-versailles.1212524941.jpg

23ème régiment de dragons de Vincennes et 27ème régiment de dragons de Versailles

Manifestement, G. Clemenceau ne veut pas être mis une seconde fois devant le fait accompli. Ce qui se passe à Draveil et Vigneux doit être maintenant sous contrôle étroit du ministère et les décisions seront prises au plus haut niveau.

Il poursuit :

 » – Et la surveillance des dirigeants de la CGT ? J’attends un rapport par jour. Pour les affiches infâmes, vous auriez dû voir venir le coup. Cela ne fait que mettre de l’huile sur le feu.

– Monsieur le Président, j’ai donné des consignes aux différentes préfectures concernées pour que les papiers soient immédiatement arrachés.

– Trop tard ! Tout le monde ou presque les a lus et la grande presse en parle. Soyez plus réactif, mon vieux !  Sinon, dans un mois, vous aurez un autre patron ! « 

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑