31 mai 1908 : Rencontre avec la France qui se lève tôt

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Un Fort des Halles, reconnaissable à son large chapeau. Les Forts représentent une aristocratie des porteurs aux Halles (située au-dessus des Portefaix), y assurent la circulation et ont le monopole pour vider les charrettes de leur contenu. Ils forment une puissante corporation, doublée d’un syndicat et ils bénéficient d’une petite pension pour leurs vieux jours.

Il avance sans être reconnu. Il hume l’odeur des choux et des oignons de chaque grossiste, de chaque étal. Son regard perçant observe les tractations, les reventes qui se font entre deux gros rires.

Il s’efface pour laisser passer un Fort -l’aristocratie des porteurs – qui tire derrière lui un lourd chariot de légumes. Plus loin, deux autres Forts se disputent et menacent d’en venir aux mains. Il hausse les épaules et passe son chemin. Personne n’a fait attention au fait que Georges Clemenceau fait une petite visite incognito au milieu de cette France qui se lève tôt, au coeur des Halles qui approvisionnent les marchés de toute la région parisienne et au-delà.

Pour ne pas être remarqué, il a demandé aux deux policiers qui l’accompagnent de s’habiller en blouse bleue et casquette. J’ai aussi dû laisser mon chapeau melon jugé trop voyant et trop chic dans ce monde du labeur manuel.

Nous nous arrêtons un instant pour mieux comprendre le travail du « compteur mireur » qui vérifie l’état sanitaire des oeufs vendus. Plus loin, un maraîcher vend d’un coup une centaine de sacs de pommes de terre à un autre homme pressé d’emballer la marchandise sur une charrette pour la proposer le lendemain au marché de Meaux.

Clemenceau aime ce contact avec les forains du « carreau » dont l’activité a commencé la veille au soir et qui continuent leur activité dans la bonne humeur après une soupe prise vers deux heures du matin et un solide casse croûte avalé au chant du coq.

Le jour se lève, il est cinq heures, le reste de Paris s’éveille. Nous rejoignons le ministère. Personne ne saura que le Président du Conseil déambulait, dès potron-minet, au milieu des crémiers, des volaillers et autres cultivateurs avant de commencer sa journée qui comprendra pourtant une quinzaine de rendez-vous le matin et une longue et houleuse séance à la Chambre l’après midi.

Clemenceau aime savoir ce qui se passe dans les milieux populaires qui travaillent beaucoup pour gagner peu. Il s’évertue à bien les observer et mieux les comprendre. Je lui ai déjà proposé de faire venir la presse pour que ce souci – qui est tout à son honneur- soit mieux connu de l’opinion publique. Il m’a répondu :  » La presse viendrait quand je vais rencontrer les gens qui se lèvent tôt ? Vous n’y pensez pas. Quand on essaie de faire le bien, si cela est sincère, il convient de rester discret. « 

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Les Halles de Paris conçues par l’architecte Baltard en 1863

28 mai 1908 : Le Sphinx mystérieux

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« Le Sphinx mystérieux » de Charles van der Stappen

Le buste en marbre du sculpteur belge Charles van der Stappen, impressionne, séduit, laisse songeur et marque les esprits. Les traits réguliers du Sphinx, cette beauté froide, harmonie blanche et glacée, séduisent sans attirer. L’être, mi-femme, mi-démon, semble à la recherche d’une vérité ou en détenir une qu’il convient de taire.

L’oeuvre d’art n’accède pas à la célébrité par hasard. Elle entre en résonance avec un goût  et surtout un inconscient collectif. Pourquoi être marqué, aujourd’hui, par cette face parfaite au casque ailé de légende ? Que faut-il penser de cette main levée qui cache le secret des origines, qui laisse au mythe sa part de mystère, de ces lèvres obstinément closes ?

L’époque a renoncé aux vérités établies ; le monde doute. Doute sur Dieu, sur la Science, sur l’avenir. Va-t’on vers la Paix figurée par le calme apparent de la statue ? L’armure du Sphinx annonce-t-elle plutôt la déesse des batailles, la grande faucheuse suivant la Guerre ?

La technique progresse, la Science avance à grands pas mais personne ne maîtrise plus la totalité des connaissances humaines. L’honnête homme des Lumières ou le moine copiste du haut moyen-âge sont morts, emportant avec eux cette capacité d’appréhender le savoir dans sa globalité. Les savants actuels deviennent les gardiens d’une seule parcelle du génie humain. L’homme du XXème siècle reste donc souvent seul face au Sphinx, face à ses interrogations et ses peurs. Le monde complexe devient une énigme, le cours des choses devient indéchiffrable sans l’aide de spécialistes, le regard du Sphinx se perd dans une perplexité infinie.

Revenu des illusions d’une Science qui lui promettait le bonheur, d’un Dieu qui annonçait le paradis, l’homme appréhende son destin douloureux, au bord d’un enfer devenu possible par la puissance des machines qui broient et des armes qui attendent de parler dans les arsenaux des puissances jalouses et rivales.

« Chut ! », nous supplie la femme mythique, « un instant ! » commande-t-elle. Laissons sa chance à l’Art pour nous faire rêver une fois encore, une dernière fois sans doute. Laissons-nous envoûter par la légende des dieux antiques forts, cruels et beaux. Les croyances anciennes donnaient un sens au monde. Il ne reste plus de cette période que l’oeuvre d’art, survivance d’un passé qui rassure, seul phare visible dans un océan menacé par la tempête. 

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                                                               Charles van der Stappen

27 mai 1908 : L’exposition franco-anglaise de Londres

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Célébration de quatre ans d’entente cordiale, l’exposition franco-britannique à Londres 1908

Nos rapports avec les Anglais ont toujours été compliqués. La guerre de Cent Ans, Jeanne d’Arc, Napoléon et Waterloo sont passés par-là.

Plus récemment, l’incident de Fachoda – humiliation diplomatique pour la France qui s’est trouvée obligée de céder face aux exigences britanniques dans le sud de l’Egypte – demeure dans toutes les mémoires.

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Le colonel français Marchand et le général anglais Kitchener, protagonistes de l’incident de Fachoda en 1898

Mais justement, Fachoda a été l’occasion d’un réveil salutaire pour notre pays :

– réveil militaire. Nous nous organisons, politiquement, pour que nos troupes ne soient plus en situation d’infériorité comme à Fachoda où le ministre des Affaires Etrangères Delcassé, avait dû reconnaître, en regardant le rapport de force entre la maigre colonne du colonel Marchand et les fortes cohortes du général Kitchener:  » ils ont des soldats, nous n’avons que des arguments  » ; 

– réveil diplomatique. La France seule n’est rien. Face à une Allemagne dont la puissance industrielle et maritime augmente de jour en jour, nous devons trouver des alliés. L’Angleterre, qui accepte de sortir de son « splendide isolement  » et la Russie nous tendent la main. Nous devons la saisir ;

– réveil colonial. En nous mettant d’accord avec le Royaume-Uni et en lui reconnaissant la prédominance sur l’Egypte (où nous étions peu) et le Soudan (où nous n’étions pas), nos marges de manoeuvre au Maroc (où nous voulons être) sont augmentées, au grand désespoir de Guillaume II.

Aujourd’hui, nous célébrons ce triple réveil et cette entente cordiale – qui a quatre ans – avec nos voisins d’Outre manche au cours de la magnifique exposition franco-britannique de Londres.

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Le Président de la République Fallières et le roi Edouard VII, rencontre à Londres 1908

Un Président Fallières affable, des repas fins, des discours, beaucoup de policiers… mais pas seulement. L’exposition a, pour la première fois, une origine privée. Elle doit attirer un vrai public et pousser à la vente. L’Art nouveau est là pour mettre en valeur des produits industriels, des objets d’hygiène, des parfums ou des denrées alimentaires du monde entier.

La brochure annonçant l’événement indique que les visiteurs pourront bénéficier de « distractions savantes et amusantes ». Un stade de 20 000 places accueillera des épreuves sportives préfigurant les Jeux Olympiques qui débuteront au même endroit en juillet.

Des milliers de lampes électriques inondent, en cascade de lumière, la Cour d’honneur, bâtie en style indien, évoquant la puissance coloniale des deux Etats.

Les principaux ministres sont partis à Londres. Je reste seul, au calme, quelques jours, sans mon bouillant et tonitruant patron. La célébration de la paix entre les nations conduit aussi… à la paix dans les bureaux.

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