30 juillet 1908 : Les Turcs rejettent la dictature

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Les officiers « Jeunes-Turcs » et le comité Union et Progrès, opposition au régime autoritaire du sultan, viennent de prendre le pouvoir à Constantinople, sans aucun coup de feu

Empire fragile, empire malade, dictature odieuse. Depuis longtemps, l’empire ottoman n’est plus que l’ombre de lui-même. Sous tutelle financière internationale, n’exerçant plus de contrôle réel des régions éloignées de la capitale, il est perçu comme une « prison » par les peuples non turcs.

Le pouvoir personnel et autoritaire du sultan Abdül-Hamîd n’a pas réussi à recoller les morceaux d’un puzzle que personne ne veut voir reconstituer en l’état.

La police secrète, les hommes de main du Palais ou les décisions discrétionnaires, ne peuvent remettre d’aplomb un Empire qui aurait besoin de réformes profondes pour pouvoir rejoindre la situation économique et sociale des pays occidentaux.

Ce qui devait arriver se produit…enfin.

Les jeunes officiers envoyés en Macédoine, lassés du non versement de leur solde, fatigués des ordres absurdes arrivant de l’état major et surtout soucieux de l’établissement d’un Etat de droit, viennent de prendre le pouvoir.

Pas de sang, pas de mort. Il a suffi que les « Jeunes Turcs » – c’est leur nom- menacent de marcher sur Constantinople pour que le sultan accepte des concessions très importantes. Ce dernier a bien essayé d’envoyer 18 000 hommes pour mater la rébellion mais les régiments en question se sont immédiatement ralliés aux insurgés.

Le terrible Abdül-Hamîd a calé. Il accepte le rétablissement de la Constitution de 1876,  propose la convocation d’un Parlement et nomme Sa’îd Pacha grand-vizir (premier ministre) et met donc fin à sa façon solitaire d’exercer le pouvoir.

A Istanbul et dans les grandes villes turques, c’est une joie profonde qui s’empare des habitants. En un instant, les communautés arméniennes, bulgares, grecques ou albanaises rejoignent dans un élan solidaire les Turcs émerveillés par cette révolution porteuse d’espoirs.

L’analyse que fait de la situation, sur place, notre ambassadeur, reste pourtant prudente. Beaucoup de questions demeurent :

– Quelles mesures prendre pour consolider la situation économique du pays qui reste trop fragile (menaces de grèves dans de nombreux secteurs d’activité) ?

– Qui peut exercer réellement le pouvoir parmi les Jeunes Turcs, officiers idéalistes, sympathiques mais souvent inexpérimentés ?

– Quelle sera l’attitude des grandes puissances ? L’Allemagne, la Russie ou l’Autriche Hongrie, ne vont-elles pas essayer de profiter de l’affaiblissement du pouvoir central turc pour dépecer l’empire ?

– Comment continuer à gérer un empire aussi vaste avec des communautés qui ne se sont jamais senties intégrées dans le monde ottoman ?

– Comment réformer une administration souvent inefficace et corrompue, comment remotiver une armée qui a la nostalgie de la grandeur passée de la Sublime Porte ?

 »  Nous avons guéri l’homme malade  » s’est exclamé récemment l’un des nouveaux dirigeants du régime. Pas sûr. La fièvre est un peu tombée, le moral revient mais il est un peu tôt pour parler de guérison. Les Turcs ne sont pas au bout de leurs peines. J’espère que la France va les aider dans cette longue marche vers la démocratie. 

29 juillet 1908 : Les vacances du Président

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Carlsbad, station balnéaire cosmopolite de Bohême, en 1908

Vacances du Président du Conseil ? Travail des collaborateurs ! Comme chaque été, G. Clemenceau commence à préparer ses valises pour son séjour en août à Carlsbad, ville de Bohême, station thermale située en territoire autrichien.

Le départ du chef du gouvernement se prépare minutieusement. Outre les réservations pour le long trajet en Orient Express, il faut vérifier une dernière fois que la villa Helenhof, maison meublée dominant la ville, pourra accueillir dans de bonnes conditions l’homme d’Etat et sa suite (un secrétaire, un valet et les hommes de la sûreté). Le funiculaire reliant le bourg à la résidence sera-t-il là, prêt à partir, au moment où Clemenceau – qui déteste attendre – arrivera avec ses lourdes malles ?

Carlsbad. Petite bourgade faussement tranquille, séjour pas aussi privé que l’on pourrait croire.

En fait, se croise à Carlsbad tout un monde de diplomates, de banquiers, de journalistes et de ministres des différents pays d’Europe. C’est dans toutes les langues mais surtout en français – langue internationale – que les curistes, enroulés dans leurs longues serviettes blanches, s’échangent des nouvelles du monde qui va. De façon décontractée, on parle affaire ou on prépare telle rencontre diplomatique de l’automne. Sans façon, les Allemands échangent avec les Français ou les Anglais ; les Russes ou les Serbes plaisantent avec les riches Autrichiens ; quant aux Américains, ils tentent de comprendre cette vieille Europe compliquée.

Clemenceau se lèvera comme d’habitude vers quatre, cinq heures du matin. A la fraîche, emmitouflé dans un vieux manteau, il écrira pendant deux ou trois bonnes heures. Au mieux, ce seront quelques pages d’un éventuel roman ; au pire, il trempera sa plume dans le vinaigre et produira des mots aigres-doux et insatisfaits pour des conseillers comme moi. Puis il lira son abondant courrier et déjeunera avant sa séance de gymnastique dont l’intensité provoque l’admiration de la presse populaire.

Je prépare un dossier spécial pour la rencontre inévitable que mon Patron aura avec un autre habitué des lieux : Edouard VII. Il faut donner à G. Clemenceau les éléments pour convaincre le roi d’Angleterre de faire augmenter les moyens beaucoup trop faibles de l’armée de terre britannique. Je dois tenir compte que les documents transmis seront peut-être consultés à table… ou peu après un bain de vapeur. Il n’est donc pas question de transmettre une pièce essentielle et originale. Les secrétaires du ministère, sous ma dictée, s’attachent donc à tout recopier en urgence.

Les principaux collaborateurs feront l’aller retour avec Carlsbad pour assurer le lien quotidien entre le Président du Conseil et les ministères. Le dévoué directeur de cabinet Winter, l’homme de confiance et sous préfet Roth, ont déjà pris leurs billets. Les valises de documents devront transiter avec des scellés et ne pas quitter leurs propriétaires. Les services secrets allemands rôdent et restent à l’affût, prêts à exploiter toute négligence de notre part.

Le gouvernement se prépare ainsi à être dirigé depuis l’Autriche Hongrie, par un homme en vacances mais finalement aussi actif que s’il était dans son bureau parisien !

28 juillet 1908 :  » Tu seras Président des Etats-Unis ! « 

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Elections américaines de 1908 : Helen Herron Taft, épouse du candidat républicain à la Maison blanche, William Howard Taft.

Elle ne mâche pas ses mots, sa volonté est de fer. Elle cesse de répéter ses désirs… uniquement lorsqu’ils ont été satisfaits. Helen Herron Taft : épouse de William Howard Taft, vraisemblablement le prochain candidat républicain à la Maison Blanche.

Le « pauvre » William Taft n’a qu’à bien se tenir. Devient-il avocat au barreau de l’Ohio, en 1880, à 23 ans à peine ?  » Ce n’est pas suffisant  » insiste la belle Helen  » tu dois viser une carrière de juriste fédéral !  »

Taft devient dix ans plus tard procureur général des Etats-Unis.  » Ne t’arrête pas maintenant, la politique te tend les bras, nous sommes tous les deux issus de grandes familles habituées à laisser leur nom dans l’histoire, ne l’oublie pas  » susurre fermement Helen aux oreilles de son colosse de mari.

Encore dix années, nous sommes en 1900. William Taft embrasse une carrière diplomatique brillante. Le président de l’époque, McKinley, le presse de prendre la tête d’une commission organisant les pouvoirs publics aux Philippines. Douze mois s’écoulent et Taft devient gouverneur provisoire de cet Etat passé sous protectorat américain. A peine grisée par le nouveau pouvoir acquis par son époux, Helen le conseille nuit et jour tout en s’occupant de leurs trois enfants.

Ils accumulent, tous les deux, de vrais succès sur le terrain et remettent en marche les institutions d’un pays jusque-là au bord de la guerre civile.  Ils deviennent très populaires auprès des Philippins lorsqu’ils obtiennent auprès du pape Léon XIII qu’ils vont voir à Rome, le rachat de terres appartenant à l’Eglise pour les distribuer, sous conditions, aux paysans locaux.

 » Manille ne remplacera jamais Washington. Il faut retourner en Amérique, c’est là que les plus hautes destinées t’attendent !  » Helen regarde dans les yeux William qui ne peut que se soumettre à ce regard impérieux.

En 1904, Taft est nommé secrétaire d’Etat à la Guerre. Poste stratégique dans un pays qui affirme, de plus en plus, sa puissance ; joli parcours pour un homme qui n’a pas encore la cinquantaine.

Helen fait tout pour qu’il devienne le bras droit de Théodore Roosevelt, l’actuel président. Inutile de dire qu’elle obtient une fois de plus gain de cause.

Travailleur infatigable, juriste hors pair, fou amoureux de son ambitieuse compagne, William cumule les réalisations : il suit les protectorats sur Cuba et les Philippines, modernise la flotte US qui devient l’une des meilleures du monde et assure de nombreuses missions diplomatiques pour le compte du chef de l’Etat. A ses heures perdues, il supervise aussi la construction du Canal de Panama. A chaque vacance de Théodore Roosevelt, il assure l’interim de la présidence.

 » Tu seras Président des Etats-Unis ». Helen hurle car William Taft, un peu fatigué ce soir, se verrait bien arrêter sa carrière comme juge à la Cour suprême.  » Tu dois accepter la proposition du Président et devenir le prochain candidat républicain aux élections de novembre ! Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi !  » Honteux d’avoir un bref instant pensé à lui, William Taft déplace sa forte corpulence et se remet à sa table de travail. Presque sous la dictée de sa « chère et tendre » , il rédige la courte lettre où il annonce sa candidature.

Ces quelques mots feront peut-être de lui, le 27ème président des Etats-Unis. 

Ce que femme veut…

25 juillet 1908 : Le temps arrêté d’Aman-Jean

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Edmond Aman-Jean : « Confidence »

Douceur de l’instant, temps arrêté. Les sons et les couleurs s’atténuent pour laisser place aux sensations fugitives et à la rêverie. Il flotte un parfum de violette ou plutôt les senteurs à la mode de Guerlain : « Après l’Ondée » ou « Pourquoi j’aimais Rosine » .

Le regard du peintre en miroir d’un fantasme masculin imaginant les femmes entre elles jouant à des jeux sensuels inspirés d’un saphisme inavoué ?

Tableau reflet d’une époque qui met en scène la langueur précieuse d’une société aimant le luxe et les plaisirs ; mais aussi oeuvre plus personnelle faite de symboles, de significations à rechercher plus patiemment qu’on ne croit.

Sommes-nous dans le songe d’une nuit d’été à interroger le sens d’une vie, la force d’un amour naissant ou le souvenir d’une passion déçue ?

L’artiste n’impose rien, suggère tout au plus. Chacun interprète suivant son humeur d’un jour le regard de l’héroïne du premier plan : infinie tristesse ou simple mélancolie, écoute attentive de l’amie confidente ou légère surprise d’être dérangée dans un moment d’intimité.

Oeuvre décorative avant tout, épousant un intérieur chaleureux, sans volonté de surprendre ou de choquer.

D’autres, plus critiques, verront une commande alimentaire destinée à satisfaire le goût banal et traditionnel  d’un Parisien des beaux quartiers. Thème rabâché de « la belle élégante sensuelle et alanguie », romantisme à l’eau de rose, érotisme d’autant plus discret qu’il reste hypocrite ?

Que de sévérité !

Laissons nous porter par cette toile qui ne marquera sans doute pas son siècle mais restera le témoin d’une époque soucieuse de plaisirs subtils et de réflexions introspectives. Reflet aussi d’une inquiétude face à un monde changeant trop vite ou condamné à disparaître.

Quelques tons pastel pour nous aider à conserver en mémoire un moment éphémère et heureux, le souvenir d’une « belle époque » que l’on voudrait éternelle, enfance d’un vingtième siècle déjà terrible où tout s’annonce possible : le meilleur et le pire.

23 juillet 1908 : La hiérarchie catholique contre le scoutisme

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Le « scouting » se répand très vite en Grande Bretagne depuis le premier camp organisé dans l’île de Brownsea en 1907

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 » Mais nous avons déjà nos organisations de jeunesse ! Nos chères têtes blondes n’ont rien besoin de plus !  »

Petite discussion avec un évêque dans une réception donnée hier au ministère de l’Intérieur… chargé, aussi, des cultes.

J’ai lu le livre que viens de publier le général anglais Baden-Powel « Scouting for boys » . Une vie en plein air pour les enfants qui grandissent, de l’aventure, un idéal de solidarité, de la débrouillardise, une découverte de la Foi… l’ouvrage se révèle passionnant. L’officier britannique transpose son expérience lors de la guerre des Boers (il a sauvé la ville assiégée de Mafeking grâce à l’aide de jeunes transformés en estafettes, éclaireurs ou sentinelles) pour proposer une nouvelle organisation de jeunesse.

Il propose aux enfants de savoir se repérer, se nourrir, s’abriter en pleine nature tout en réfléchissant à un véritable idéal de vie fondé sur le sens du collectif, la fraternité, le don de soi et une spiritualité vivante.

A priori, on pourrait s’attendre à ce que l’Eglise de France accueille cet ouvrage avec bienveillance.

Il n’en est rien.

Est-ce l’origine protestante de Robert Baden-Powel qui froisse nos responsables catholiques ? Ou doit-on y voir une crainte de remise en cause des multiples camps estivaux de jeunes organisés de façon spontanée par les paroisses de notre pays ?

Quand j’écoute l’évêque parler, je sens toute la difficulté d’acclimater dans notre pays latin une idée née sur un sol anglo-saxon. Pour réussir à s’implanter de ce côté de la Manche, il faudrait que le fondateur du mouvement « boys scout » soit issu des rangs de l’armée française, qu’il ait écrit son livre dans la langue de Molière et surtout qu’il bénéficie d’un soutien officiel du Pape.

Pourtant, les jeunes français ne sont pas si différents de leurs compagnons britanniques. Eux aussi recherchent un sens à leur vie à un moment où leurs parents ne peuvent plus tout leur transmettre, à une période où ils vont basculer dans le monde adulte et devenir des citoyens. Ils ont aussi une soif d’absolu, de pureté et la volonté de se dépasser. Ils cherchent – trop souvent sans succès – des guides et quelques règles pour les accompagner dans ce passage difficile à l’âge des responsabilités. Ils ont besoin d’être convaincu que « tout cela a un sens ». « Scouting for boys » leur apporte tout cela.

Des camps « boy scout » sont prévus pour l’an prochain en Grande Bretagne et peut-être en Belgique (sur l’initiative de pasteurs et de jésuites). Si rien ne se fait en France, je proposerai à mon fils aîné Nicolas d’aller là-bas.

Lui qui fera un jour un service militaire de deux ou trois ans, je suis heureux qu’il puisse aussi méditer cette petite phrase de Baden-Powel  » Il faut transformer ce qui est un art d’apprendre à faire la guerre en un art d’apprendre aux jeunes à faire la paix « . 

22 juillet 1908 : Une nuit avec les pêcheurs en colère

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Le port de Dieppe 1908

Métier difficile, usant, loin de la réalité imaginée par les livres illustrés pour enfants : pêcheur. Une profession suivie de près par les pouvoirs publics. Les marins forment la réserve de la marine nationale. Après un service militaire plus long que la moyenne (quatre ans !) mais très formateur, ils doivent être prêts à réintégrer un bâtiment de guerre en cas de conflit.

La contrepartie de cette disponibilité ? Un régime de demi-pension à 50 ans, des primes favorisant l’activité en haute mer, des concessions sur les plages, un monopole d’emploi sur les navires de commerce… L’Etat se veut aux petits soins pour cette « armée de réserve », immatriculée soigneusement depuis Colbert, qui contribue à l’approvisionnement et au rayonnement du pays.

Un corps de métier suivi par l’Etat ? Tout va bien si celui-ci ne traverse pas de difficultés. Sinon, les ennuis commencent pour les conseillers de ministre comme moi.

Le dossier sur mon bureau pèse au moins dix kilos : J’ai toute la nuit pour me déméler dans les filets en coton (qui remplacent depuis peu ceux en chanvre), surnager à côté des chalutiers ( du nom de leurs énormes filets traînés au fond), tenter de reprendre mon souffle en m’imaginant dans la salle des machines d’un bateau à vapeur de 190 tonneaux.

Toute une nouvelle pêche – industrielle – se met en place depuis une quinzaine d’années. Elle concerne les gaillards entreprenants des ports les mieux équipés comme Boulogne ou Lorient et écrase progressivement les « petits » : ceux qui n’ont pas le capital pour acheter et entretenir un navire capable de conserver les prises dans la glace (au lieu de procéder à leur salaison), ceux qui ne peuvent investir dans un puissant navire en fer avec cabestan à moteur.

Un nouveau prolétariat de la mer est né. L’homme qui fournit le capital reste au chaud et laisse le bateau partir dans les mers froides mais poissonneuses. Au sein du navire, le capitaine et les techniciens forment une élite plus syndiquée, mieux payée qui laisse aux hommes de pont les tâches les plus pénibles et les plus risquées. Le capitaliste, les cadres et la maîtrise et enfin les ouvriers. L’analyse marxiste peut prendre le large. Elle s’applique maintenant aussi bien sur la terre ferme que sur les océans.

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Cabane de pêcheur en 1900

Aujourd’hui, c’est la révolte des travailleurs de la mer. Assez des trop longues absences loin des familles, assez des salaires trop bas compte tenu des longues heures passées dans l’humidité et le froid, assez de la misère en cas de mauvaise pêche… ou de surabondance qui fait chuter les cours !

J’ai une nuit pour imaginer de nouvelles protections mutualistes, des primes pour aider les plus faibles marins à survivre et des règlements créant un minimum de « confort » sur les bateaux. Pour m’aider, je dispose de plusieurs lettres des parlementaires bretons qui proposent des dispositifs coûteux mais qui peuvent contribuer à ramener le calme dans une profession qui commence à montrer ses bras (musclés) et à tendre un (gros) poing vers une République qui ne sait régler -provisoirement – un problème que lorsqu’une crise survient. 

Mon rapport est attendu par G. Clemenceau dès huit heures demain matin. Il est tard, je vais veiller. Mais je suis uni par la pensée avec ces hommes valeureux – en mer toute la nuit – qui ne comprendraient pas qu’un fonctionnaire à l’abri ne ramène pas dans ses filets quelques mesures généreuses leur évitant… un naufrage social. 

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Une courte nuit pour imaginer un accompagnement des marins menacés par la grosse pêche industrielle…

19 juillet 1908 : Comment choisir une nourrice ?

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En 1908, les nourrices originaires de Bourgogne ou de Bretagne sont très appréciées…

Faire garder son enfant, confier ce que nous avons de plus précieux à une autre personne, accorder sa confiance à une quasi inconnue pour allaiter ce petit être sans défense qui reste un peu une partie de nous-même.

J’ai lu, entendu, tout et son contraire sur les nourrices. En fait, il faut bien distinguer celles qui exercent dans les familles bourgeoises et qui quittent leur région natale pour s’occuper des rejetons des milieux aisés, les « nourrices sur lieu » et celles qui accueillent les enfants d’ouvriers, en Normandie, dans le Morvan ou dans les campagnes environnantes à Paris ou Lyon, « les nourrices au loin ».

Longtemps, la profession n’a guère été réglementée : un certificat de moralité rédigé par un curé, une réputation assise sur le bouche à oreille, une allure digne, une poitrine féconde… et les bébés affluaient en masse.

A partir des années 1850, la presse a commencé à se faire l’écho des trop nombreux accidents touchant les petits Parisiens confiés en bas âge à des familles paysannes résidant dans les provinces autour de la capitale. Des chiffres et des informations aussi effroyables qu’invérifiables circulaient : un bébé sur deux décédait avant un an indiquait le journal L’Illustration en 1873 sans citer ses sources. Tel maire d’un petit bourg de l’Yonne s’était ému de constater que son cimetière se remplissait de petites tombes à croix blanche : « tous des petits Parisiens, ils tombent comme des mouches !  » . Les médecins de campagne peinaient à convaincre les nourrices locales de ne pas plonger un nourrisson brûlant de fièvre dans un ruisseau glacé « pour le refroidir ».

Les pouvoirs publics ont alors souhaité prendre les choses en main. Arrive ainsi la loi Roussel de 1874… qui n’est réellement appliquée que depuis une dizaine d’années. Le maire se substitue désormais au curé pour délivrer l’autorisation d’exercer aux nourrices. Progressivement, une surveillance médicale s’instaure. Pour qu’elles puissent exercer, les futures gardiennes de nos enfants sont pesées, palpées, examinées de façon intime :  » il ne faut pas que par l’allaitement, elles fassent entrer des maladies dans les bonnes familles qui les accueillent ».

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Heinrich Zille : La Nourrice

Le choix de la nourrice est souvent un choix d’homme. Les Bretonnes (surtout celles de Saint-Brieuc), les Bourguignonnes ou les Nivernaises sont plus appréciées que les autres pour la qualité et l’abondance -dit-on – de leur lait. La « sagesse populaire » prétend que les brunes supplantent les blondes sur ce point et qu’il faut à tout prix éviter les rousses (trop ardentes en amour et risquant donc d’être distraites par le premier homme venu). Le maître de maison veille à choisir une femme gaie mais point trop jolie afin de ne pas faire d’ombre à son épouse.

Les ouvriers sont moins exigeants -ils n’ont guère le choix – et continuent à confier leurs nouveau-nés aux femmes des campagnes. Les maires et médecins locaux garantissent plus que par le passé le suivi des enfants venus des villes. Des statistiques, établies par des comités prévus à cet effet, commencent à remonter par les préfectures sur l’état de santé des bébés.

Il est temps. La France -amputée de l’Alsace et de la Lorraine – ne fait déjà pas beaucoup d’enfants. Elle ne peut se permettre d’avoir une jeunesse décimée par des conditions d’éducation désastreuses. Les patrons, les généraux, les parlementaires poussent le gouvernement à veiller au sort des tout-petits qui sont les soldats, les paysans, les ouvriers électeurs de demain.

Surtout, les parents n’ont jamais été aussi attachés à leur progéniture. Le sort qui était réservé en 1850 aux nouveau-nés est de plus en plus considéré aujourd’hui comme incroyable et impensable, même dans les milieux les plus simples.

Dans notre République, l’enfant devient, pour tous, un petit roi.

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Mary Cassat : La Nourrice et l’Enfant

17 juillet 1908 : Combat pour une presse libre

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Le scandale, le spectaculaire, le meurtre : la presse et son public de 1908 aiment le fait divers sanglant, le coup de folie commenté avec gourmandise

Il a vingt-quatre ans. Il y croit à son métier de journaliste ! Son journal, Le Matin, ne lui a pas donné encore l’autorisation de signer ses articles mais il écume déjà les couloirs de la Chambre à la recherche de « toutes les informations utiles sur les parlementaires ». Il me confie gravement :  « Echotier : un bon tremplin pour apprendre, réfléchir à ce que je veux faire vraiment. Contrairement à beaucoup de mes confrères, je ne salis pas ma plume dans des articles sans intérêt. Je peux même continuer à rédiger mes chers poèmes quand les prises de paroles des députés sont trop longues et répétitives.  »

En apparence, la presse ne s’est jamais aussi bien portée. Plus de dix millions d’exemplaires vendus chaque jour en France ! Talonnant le Petit Parisien et son gros million de numéros vendus chaque jour, on trouve Le Journal, Le Petit Journal…et Le Matin, employeur de mon jeune ami Albert Londres.

Pourtant, le quotidien des 6000 journalistes français n’est pas toujours à la hauteur de leurs rêves d’enfants.

Ils se voyaient parcourir le monde comme des reporters célèbres ? La plupart restent enfermés dans des locaux poussiéreux, fournissant de l’information brute à des « rewriters » qui piochent dans cette matière pour écrire des articles qui resteront souvent anonymes. Les « grandes plumes » des années 1850 ont disparu. Le journal vise un large public et ne s’embarrasse pas d’individualités originales.

 » Mon journal commentait quatre crimes par jour il y a quinze ans. J’ai compté : nous en sommes à six ou sept aujourd’hui. Du meurtre, du sang qui dégouline, les cris d’effroi des victimes… les lecteurs en redemandent. Il faut tenir en haleine un public versatile qui peut à tout moment acheter le journal concurrent si nous n’avons pas su le retenir. Le but n’est donc plus d’informer mais de plaire, de vendre toujours plus pour rembourser ceux qui acceptent d’apporter leurs capitaux pour faire tourner nos rotatives.  »

L’indépendance ? Un combat permanent et difficile. Albert Londres m’explique qu’il est pratiquement exclu d’écrire un article sérieux sur les sociétés pourvoyeuses de publicité qui confient leurs réclames à la toute puissante Société générale des annonces qui monopolise la vente d’espace des principaux titres parisiens.

L’agence Havas, pour sa part, contrôle une bonne part des informations de première main et peu de journaux ont les moyens de vérifier ce qu’elle avance. Ils se contentent dès lors de reprendre les dépêches sans esprit critique.

Fournir une information financière de qualité relève aussi de l’exploit. Les organismes boursiers financent les annonces financières, « tiennent » une bonne part des journalistes spécialisés. La manipulation des cours demeure ainsi une tentation permanente. Bien malin celui qui peut se procurer des éléments fiables et neutres sur les emprunts russes !

Alors il rêve, notre Albert. Il se voit partir loin de tout cela ou s’immerger dans des réalités inconnues de tous comme… les asiles de fous ou les bagnes. Il regrette de ne pas avoir pu couvrir la guerre entre le Japon et la Russie.  » J’étais trop jeune pour partir à Port Arthur ». Il accumule une énergie qui ne demande qu’à se libérer. Il veut témoigner « de l’intérieur », faire réfléchir, surprendre voire choquer.

Et, surtout, sortir de « beaux textes ».

Pour lui, il  y aura toujours un lien entre la presse et le monde merveilleux des poètes.

15 juillet 1908 : Chemins de fer : une politique qui déraille

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La Compagnie de l’Ouest ne s’était jamais réellement remise du spectaculaire et dramatique accident survenu en gare Montparnasse le 22 octobre 1895 : le train Granville-Paris, dont le freinage à main (freins à air comprimé de la société Westinghouse) était défectueux, n’avait pu s’arrêter à temps et avait traversé la façade de la gare, tuant la malheureuse marchande de journaux établie en contrebas du bâtiment.

La Compagnie de l’Ouest vient d’être rachetée par l’Etat. Point final à une expérience industrielle douloureuse. Cette société de chemins de fer n’a jamais pu, jamais su, renouer avec l’équilibre financier depuis les années 1890. Desservant des régions pauvres du territoire national, appliquant des tarifs -trop bas – fixés par l’Etat, soumise à une étroite tutelle pour ses accords sociaux -généreux –  internes, sa faillite était programmée de longue date.

Le secteur des chemins de fer a une façade brillante. Les compagnies PLM , les réseaux du Nord et de l’Est affichent tous des bénéfices. La France se flatte d’avoir su mener, de concert, un plan Freycinet très ambitieux qui a permis la construction de près de 19 000 Km de lignes d’intérêt local et un programme de construction de lignes expresses reliant les principales villes du pays à Paris.

Derrière cette façade, la réalité est moins rose. Une note secrète venant du directeur adjoint du réseau du Nord, Pierre Emile Javary, dresse un portrait sombre de la situation.

Le plan Freycinet ?  » De la démagogie ferroviaire ! Chaque député, chaque maire d’une ville de quelques milliers d’âmes veut sa gare et un trafic minimum permettant le déplacement de ses administrés ou l’écoulement d’une maigre production locale. Résultat : des milliers de lignes définitivement non rentables, financées par de lourds emprunts des compagnies de chemins de fer.  »

La tutelle sur les accords sociaux internes ?  » Double langage étatique ! Le ministère des finances tient un discours de grande fermeté aux sociétés de chemins de fer et leur enjoint d’engranger, coûte que coûte, des profits importants. Pour autant, lorsque les syndicats de cheminots sont reçus aux ministères, les fonctionnaires – craignant une grève – se montrent très conciliants et font pression sur les directions des compagnies pour accepter, ici, une hausse de salaires ; là, un accord sur les retraites ou sur les temps de repos. »

Je croise la note venant du réseau du Nord avec ce que je sais du Réseau de l’Etat. Sur ce sujet, on ne peut que donner raison à l’opposition socialiste qui dénonce  » la privatisation des profits et la nationalisation des pertes « . Les lignes nationalisées – le rachat de la Compagnie de l’Ouest en est l’ultime avatar – ne correspondent guère à un projet industriel cohérent. Elles sont, au contraire, issues du rachat, au coup par coup, de toutes les compagnies déficitaires du centre et de l’ouest du pays. Les conséquences de cette politique « à la petite semaine  » sont désastreuses. Le réseau national cumule les difficultés : mauvais climat social, déficit d’exploitation lié à un trafic ne générant que de faibles recettes, insatisfaction des usagers qui se plaignent des trains non chauffés, déraillements à répétition sur un réseau parfois hors d’âge.

Les compagnies privées qui restent rentables utilisent la méthode dite « de l’exploitation intensive ». Autrement dit, elles ont mis un terme à leurs lourds investissements pourtant porteurs d’avenir et se contentent de rentabiliser au mieux leurs lignes existantes par de judicieux calculs de fréquentation des trains et de remplissage des wagons par les produits industriels des riches firmes de l’est ou du nord de la France. L’Etat utilise sans vergogne la trésorerie positive du PLM ou du Réseau du Nord en obligeant les compagnies à s’endetter pour construire ou maintenir ouvertes les milliers de lignes locales peu fréquentées.

Et les usagers ? Les milliers de banlieusards qui rejoignent Paris chaque jour, ne savent pas qu’ils financent  -lorsqu’ils achètent leurs billets – des gares vides situées à l’autre bout du pays. Ils ne se doutent pas que l’absence de chauffage des trains ou la rareté des places assises, résultent de choix d’investissement des compagnies et de l’Etat où l’on préfère les lignes rurales soutenues par des députés radicaux « en vue » aux lignes urbaines dont personne ne se sent réellement responsable même si elles génèrent de réels profits.

Je mets la dernière main à mon rapport pour le Président du Conseil. A l’occasion du rachat de la Compagnie de l’Ouest, l’Etat va-t-il enfin se décider à remettre sur de bons rails ce dossier des chemins de fer ?

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