9 avril 1908 : Deux fonctionnaires zélés discutent de « désobéissance civile »

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Henry David Thoreau, théoricien de la désobéissance civile

Dîner plutôt intellectuel avec Pierre, vieil ami diplomate de retour de Pretoria en Afrique du Sud.

Pierre  -plus anti-conformiste que ne pourrait le laisser présager son métier – admire les écrits de Henry David Thoreau, le philosophe américain hostile à l’ordre établi. Les titres de deux de ses ouvrages sont évocateurs : « La Désobéissance Civile » et « La Vie dans les Bois ».

Quand j’écoute Pierre, je réalise que Thoreau n’est pas prêt de devenir le maître à penser des fonctionnaires disciplinés de notre très régalien ministère de l’Intérieur !

Selon le philosophe, la conscience individuelle doit primer sur toute chose. « Il n’est pas souhaitable de cultiver le même respect pour la Loi et pour le Bien » ;  » je crois que nous devrions être hommes d’abord, sujets ensuite » .

Face à une loi perçue comme injuste, la désobéissance relève non seulement du droit mais aussi et surtout du devoir.

Résistance à la « machine » gouvernementale, primauté de la pensée individuelle, respect absolu de la personnalité. Il s’agit pour chacun de rechercher en permanence, en son for intérieur, ce qui est « juste ». En fonction de ce critère, se dresse la ligne de partage entre les ordres qui peuvent être exécutés et les autres, entre ce qui est bon en chacun de nous et ce qui reste condamnable.

Thoreau ne pousse pas à la Révolution sanglante. L’action non violente a sa préférence. On dit « non », fortement, sans haine … et on se laisse emprisonner. L’Etat peut soumettre et enfermer les corps, il sera impuissant à dominer notre âme.

Lorsque je demande à Pierre s’il connaît des disciples de Thoreau mettant en oeuvre de façon pratique sa pensée, il me cite un certain Mahandas Ghandi, rencontré à Pretoria.

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L’avocat Ghandi (au centre) en 1908, devant son cabinet à Johannesbourg

Ce dernier, avocat doué d’origine indienne, a pris la défense de ses compatriotes, victimes de brimades en Afrique du Sud.

Comme le philosophe américain, il mène une vie frugale, laisse une part importante à la méditation, à la découverte de soi, dans sa plénitude d’homme aux pensées libres.

Il défend les Indiens victimes de « lois scélérates » avec des arguments juridiques percutants et des actions de protestations publiques, spectaculaires mais toujours pacifiques.

Ghandi se laisse volontiers emprisonner mais ressort toujours plus fort des geôles gouvernementales anglaises, m’indique Pierre qui semble bien le connaître.

Nous convenons en fin de repas que Thoreau et Ghandi, leur pensée et leur mode d’action, restent inconnus en France.

Pourquoi notre pays est-il réfractaire à cette philosophie ?

Est-ce notre mentalité gauloise frondeuse, indisciplinée parfois violente (nous ne connaissons que les grèves « dures », les révolutions sanglantes, les répressions féroces) ?

Les Français, amoureux de lois souvent sacralisées,  s’accommodent-ils de l’imperfection des textes … s’ils s’en affranchissent grâce à quelque privilège ?

8 avril 1908 : Faut-il assister aux Jeux Olympiques ?

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Affiche des futurs Jeux Olympiques de Londres qui auront lieu cet été 1908

 » Il faudrait même aller aux Jeux Olympiques !  » s’exclame Clemenceau.

Petite explication : les Jeux Olympiques auront lieu dans quelques mois à Londres, en même temps et à proximité de l’exposition commerciale célébrant l’Entente cordiale qui nous unit à l’Angleterre.

Pour mon Patron, rien n’est trop beau pour se rapprocher de notre puissant allié et ami d’Outre Manche. Pour être clair sur nos intentions, il convient de pousser les Anglais à renforcer les  100 000 hommes de la British Expeditionary Force (BEF). Cette petite armée de métier serait fort utile, débarquée et concentrée dans le nord de la France, en cas de conflit avec l’Allemagne.

L’incident franco-anglais de Fachoda est loin. L’humiliation infligée à notre pays remonte à dix ans et chaque chancellerie s’efforce de ne plus y faire allusion.

Donc, outre la future rencontre officielle entre le Président Fallières et Edouard VII, il est envisagé, tout à fait sérieusement, que tout ou partie du gouvernement français assiste aux cérémonies liées aux Jeux Olympiques. Tout cela dans le but de flatter nos hôtes britanniques.

Nous sommes plusieurs, au Cabinet, à rire sous cape en imaginant nos ministres, en hauts de forme et habits queue de pie, suivre, avec gravité, les coureurs du 400 mètres, les lanceurs de javelot ou autres marathoniens.

On s’amuse à l’avance de ce mélange improbable, dans un même stade, entre ces fringants sportifs transpirants à la suite d’efforts violents et ces hommes politiques bedonnants et suants après des repas diplomatiques copieux et bien arrosés.

Après plusieurs discussion avec leurs conseillers respectifs, les principaux ministres concernés (Clemenceau, Pichon, Picquart …) renoncent finalement à se montrer dans les gradins et préfèrent s’en tenir aux rencontres normales prévues pour renforcer l’Entente cordiale.

Pour préparer cet été diplomatique, je suis chargé d’organiser, d’ici la fin du mois d’avril, une rencontre entre Clemenceau et Sir Edward Grey, chef du Foreign Office qui pourrait se prolonger, quelques jours plus tard, par un tour d’horizon avec le Premier ministre,  Sir Henry Campbell-Bannerman.

Clemenceau me prend à part ce jour et me confie :  » En fait, je soutiens vigoureusement Lord Haldane, ministre de la Guerre britannique. Lui aussi plaide pour le renforcement de l’armée anglaise et doit faire face à l’opposition de nombreux de ses collègues ministres ou députés de la Chambre des Communes. D’accord avec vous pour ne pas fréquenter le stade olympique qui n’est sans doute pas la place d’un Président du Conseil. Pour autant, débrouillez-vous, mon cher, pour que je sorte vainqueur de cette négociation avec le gouvernement britannique.  »

Devant mon regard perplexe, qu’il interprète comme un manque de détermination, il me jette un tonitruant  » Mon cher, allez, allez, en avant ! Plus haut, plus vite, plus fort ! « 

7 avril 1908 : Amnistie pour les vignerons du Languedoc

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Tableau de Louis Paul représentant les vignerons révoltés du Languedoc et les mutins du 17ème régiment d’infanterie qui acceptent de mettre fin à leur mouvement

La République sait oublier, pardonner. Quand elle est la plus forte, qu’elle ne se sent pas menacée, elle peut être généreuse. Et puis, les électeurs du Midi sont toujours bons à prendre pour le parti radical.

Clemenceau a proposé à la Chambre d’amnistier tous les fauteurs de troubles devenus célèbres au moment de la révolte des vignerons du Languedoc, l’an dernier, en 1907. On se souvient de Marcelin Albert, le cafetier d’Argeliers mais aussi du docteur Ernest Ferroul, le roué maire socialiste de Narbonne.

Il n’y aura pas de procès ; les poursuites – déjà mises en sommeil – sont abandonnées.

Les 500 mutins du 17ème régiment d’infanterie qui avaient soutenu le mouvement sont aussi revenus de leur bataillon disciplinaire à Gafsa en Tunisie. Une bonne part d’entre eux a achevé le service militaire. Il n’y a plus de « mutins la crosse en l’air » mais des civils devenus boulangers, ouvriers ou paysans attentifs à leurs récoltes. 

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Tableau de Louis Paul : Les mutins du 17ème régiment d’infanterie posent les armes

Que reste-t-il de ces émeutes sans précédent de vignerons ?

Celles-ci avaient trouvé leur origine immédiate dans les fraudes sur le vin, insuffisamment réprimées par les pouvoirs publics, selon les dires des manifestants. Une loi du 29 juin 1907 institue donc une surtaxe de 40 francs sur le sucre, oblige à la déclaration et la limitation du sucrage des récoltes et donne le droit pour les syndicats de se porter partie civile dans les affaires de fraude. Une autre loi de juillet 1907 porte sur les déclarations et visas pour le transport des vins et alcools.

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Cette caricature, parue dans la presse en 1907, montre Marcelin Albert défendant le vin naturel

Une amnistie, une loi agricole qui répond de façon rationnelle aux attentes des mécontents et des paroles apaisantes des politiciens : la plaie se referme.

L’amnistie se limitera aux vignerons et à leurs appuis.

Elle ne concernera pas les grévistes – et leurs meneurs – des différentes administrations. Les instituteurs, agents de bureaux des ministères, postiers ou électriciens qui voulaient obtenir le droit de créer un syndicat ou de s’affilier au plus puissant d’entre eux (la CGT) ont été révoqués. Les dirigeants des mouvements de fonctionnaires font toujours l’objet de poursuites judiciaires et certains sont déjà condamnés.

 » Je refuse de livrer le pays à une organisation anonyme de fonctionnaires irresponsables.  » s’exclame Clemenceau à la Chambre pour justifier son refus d’étendre la loi d’oubli à cette catégorie. 

La République ne pardonne pas toujours. Quand elle a peur de ne pas être la plus forte, qu’elle se sent menacée, elle peut être dure.

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