10 mars 1908 : Il faut des patrons exemplaires

schneider.1205097207.jpg 

Statue d’Eugène Schneider, fondateur de la dynastie du même nom, grand-père d’Eugène II Schneider, dirigeant actuel de la prestigieuse société du Creusot

G. Clemenceau a tenu à le recevoir lui-même. Eugène Schneider, ou plus exactement « Eugène II Schneider », héritier d’une dynastie prestigieuse de patrons du Creusot.

L’homme a du charisme, des convictions. Il fait de la politique et a été élu député. Le Creusot reste pour lui un champ d’expérimentation industriel et social.

D’une main, il lance la production de machines électriques, de turbines pour les navires, de locomotives et même de sous-marins.

De l’autre, il se préoccupe du sort de ses employés et fait émerger des caisses et maisons de retraites, des crèches et écoles ménagères, des parcs de loisirs agrémentant des cités ouvrières modèles.

« Les patrons doivent être exemplaires. Nous avons des devoirs plus que des droits. Ne l’oublions pas, l’opinion publique nous regarde.  » lance-t-il d’un ton pénétré de grandeur et de bonté.

Il insiste sur la nécessité de recruter les ingénieurs aux meilleurs écoles : Polytechnique, Centrale, le Génie Maritime ou les Mines. Cet apport d’intelligence tire vers le haut ses usines qui deviennent très profitables et exportent (marine américaine …) . Les bénéfices sont intégralement réinvestis dans le développement de nouveaux procédés ou l’amélioration du sort des salariés.

Les associés de la société en commandite (Schneider se méfie des capitaux des banques et ne souhaite pas transformer son entreprise en société par actions) soutiennent sur la durée les lourds investissements nécessaires pour rester à la pointe de la technique.

J’arrête là cette description.

A écouter Eugène Schneider, nous pourrions nous croire dans un monde idéal. Des bons patrons, des ouvriers bien traités, leurs enfants promis à un bel avenir …

La réalité reste plus nuancée. Il y a un peu moins de dix ans, en 1899, des grandes grèves ont éclatées au Creusot. Les salariés réclamaient des syndicats, de meilleurs salaires et une plus grande liberté politique.

La direction a répondu par la mise en place de délégués d’atelier mais n’a pas souhaité voir s’implanter des syndicats nationaux comme la CGT. Au Creusot, les ouvriers sont priés de s’affilier à un syndicat « jaune ».

Dans cet endroit de France, on est élevé Schneider (crèches et écoles patronales), on mange Schneider (la firme soutient les jardins ouvriers), on travaille pour Schneider, on se syndique Schneider, on achète Schneider (dans les coopératives locales soutenues par la Société), on part avec une retraite Schneider.

Un patronat exemplaire, je vous dis.

9 mars 1908 :  » La Femme Nue » de Bataille « habille » les bourgeois pour l’hiver

renaissance2.1205005683.jpg 

Le Théâtre de la Renaissance

Pièce après la pièce, comédie après la comédie : nous buvons un dernier verre dans la loge de l’actrice Berthe Bady après la représentation controversée de  » La Femme Nue  » écrite par son mari Henry Bataille. Il est plus de minuit au Théâtre de la Renaissance et nous ne sommes plus que cinq à débattre si on ajoute le directeur et acteur Lucien Guitry et son fils Sacha qui nous ont rejoints.

Bataille est content de lui. Une fois de plus, il a cherché à choquer le Bourgeois. Cela lui plaît de montrer cette petite Lolette (Berthe Bady) jeune modèle d’un vieil artiste installé qui part rejoindre un peintre plus jeune et plus prometteur … qui finira par la laisser tomber, le succès venu.

Ascension sociale sans morale, vieille France stigmatisée, pureté des sentiments broyée par la convenance mondaine … Bataille distribue les coups, fait basculer les rieurs de son côté, choque une certaine critique et enchante une partie du public.

Après une de ses pièces, on discute à l’infini, superficiellement ou plus en profondeur.

Qui est caricaturé dans le personnage du vieil artiste à la morale décadente et aux moeurs inhabituelles ? Est-ce Debussy ou le Prince de Polignac ? Chacun y va de son interprétation. L’auteur se garde bien de dire qui est visé, satisfait de voir plusieurs cibles touchées d’une seule flèche. Le Tout Paris sourit, blague, reprend les bons mots. Le venin se répand et étouffe insidieusement plusieurs proies à la fois. Ceux qui sont épargnés par cette pièce craignent d’être atteints par la suivante et crient déjà au scandale.

La meilleure défense étant l’attaque, on critique Bataille, une certaine presse l’injurie, on en fait un écrivaillon sans grandeur, avide d’une notoriété qui sentirait la fange.

Bataille, sensible, fragile, maladif, se défend, tente de rendre coup sur coup. Il cède parfois sous le nombre et se transforme en victime.

bataille.1205006193.jpgberthe-bady.1205006397.jpg

Henry Bataille et sa compagne, l’actrice Berthe Bady

La conversation de ce soir tourne aussi au vinaigre. J’assiste à une dispute – dont le motif m’échappe un peu – entre l’auteur et sa femme. On sent un couple qui a besoin de chamailleries pour s’aimer, on devine un rapport de force sans cesse à reconstruire, des lignes qui bougent, se brisent, un équilibre en recherche perpétuelle. Il me semble qu’il y a de l’amour mais pas beaucoup de tendresse entre eux. De la passion sauvage et des réconciliations qui ne peuvent se faire que sur l’oreiller.

Je profite de cette scène de ménage où il est de bon ton de rester discret pour prendre à part le jeune fils de Lucien Guitry. Sacha a perdu confiance en lui depuis l’échec de sa pièce  » La Clef » . Il m’avoue qu’il peine à se faire un prénom avec une ascendance aussi célèbre.

lucien-guitry.1205005979.jpg Lucien Guitry, le « Sarah Bernhardt masculin »

Mes paroles se veulent rassurantes et semblent lui redonner un moral perdu. Son jeune et agile esprit imagine déjà d’autres oeuvres audacieuses, d’autres tirades qui feront le tour de la Capitale.  » Sacha Guitry » – ce nom accolé inhabituellement avec ce prénom,  me fait une impression bizarre – saura-t-il faire oublier l’écrasant Lucien ?

Peut-on grandir à côté d’un arbre immense qui capte toute la lumière ? Allez, Sacha, je crois en toi !

6 mars 1908 : Ma nièce refuse un mariage respectable.

jantoorop.1204468871.jpg 

Jan Toorop :  » Les trois Mariées »

Ma nièce a rencontré sur les boulevards un garçon qui lui plaît. De cette simple phrase pourrait découler de vrais moments de joie. Il n’en est rien.

Mon oncle :  » Mais qui est ce jeune homme ? Nous avons pris nos renseignements, il s’appelle Jacques M… , il n’a aucune fortune et aucune situation établie.

Ma nièce : Il me plaît, voilà tout. Il m’a suivi et rattrapé boulevard Brunes. J’ai aimé l’humour avec lequel il m’a abordée.

– Ta soeur aînée qui a fait, elle, un beau mariage avec Jean, te présentera cette semaine à un autre monsieur, qu’elle connaît. Il finit ses études de médecine et pourra faire honneur à notre famille.

– Mais nous n’allons pas retomber dans les conventions ridicules dont a souffert me soeur ! Je me rappelle, la demande de fiançailles présentée par les parents de Jean ; puis cette discussion sordide sur les intérêts patrimoniaux des deux familles.

– Ma non, ma chérie, Jean était déjà charmant. Tous les jours pendant les fiançailles, il envoyait un bouquet de fleurs blanches à ta soeur et un autre bouquet à ta mère.

– Ah, oui. Sa seule originalité était de se conformer à la mode orientale et de glisser quelques fleurs rouges au fur et à mesure que la date du mariage se rapprochait. Quelle audace, j’en ris encore !

– Mais ma chérie, que vas- tu devenir si tu ne fais pas un beau mariage ? T’imagines-tu que c’est la fréquentation de l’Université des Annales après celle de l’Ecole des Mères qui te conduira à un métier te permettant de subvenir à tes besoins ?

– En fait, je suis piégée. Il était exclu que je fasse de vraies études et maintenant, je suis condamnée à suivre l’homme que vous allez me désigner. Je n’en ferai rien. Je serai actrice ou catin, mais je serai libre, vous entendez, libre !  »

Ma nièce est partie de chez-elle en claquant la porte. Nous l’hébergeons à la maison à partir de ce soir.

Entre actrice et catin, je l’invite dans notre conversation du dîner, en souriant, à choisir la première hypothèse.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑