30 avril 1908 : La retraite à 70 ans … c’est pour bientôt … en Angleterre

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Grève de mineurs en Angleterre 1908

Vingt-cinq millions de jours de grève par an : la terreur de Clemenceau. Heureusement, ce n’est pas en France mais en Angleterre. C’est ce que l’on appelle là-bas le « labour unrest ». Tour à tour, les chauffeurs d’omnibus, les cheminots, les dockers ou les mineurs cessent le travail pour obtenir un salaire minimum national, un régime de retraite ou une assurance maladie.

A partir de cette année, ces mouvements pourraient donner leurs premiers résultats. Le gouvernement britannique envisage très sérieusement la mise en place d’un système de retraite. A partir de 70 ans, leurs bénéficiaires pourraient percevoir 20 shillings par mois, soit le quart du salaire d’un ouvrier non qualifié. Ce n’est pas encore le Pérou mais cela place nos voisins d’Outre-manche avant la France qui ne parvient toujours pas à faire adopter le moindre projet de loi en la matière.

La puissance des syndicats anglais – les trade-unions – est sans commune mesure à ce que nous connaissons. Même si les employeurs n’hésitent pas à traîner leurs leaders devant les tribunaux, ils augmentent leur force chaque jour.

Ils se réunissent actuellement sous la forme du Trade Union Congress (TUC) et soutiennent un parti qui compte de plus en plus de députés : le Labour (que l’on peut traduire en « parti travailliste »). Ce jeune parti, par d’habiles alliances avec les libéraux, pèse dans l’échiquier politique et peut maintenant contraindre à l’adoption de lois sociales novatrices.

Nous sommes loin de la Charte d’Amiens de 1906, document par lequel nos syndicats français s’interdisent toute activité politique et se privent donc d’une voie légale pour faire progresser leurs revendications.

Le résultat est là : les travailleurs anglais vont bientôt tous avoir une retraite. Les cols bleus français attendront pour leur part le bon vouloir des parlementaires ou de l’exécutif.

28 avril 1908 : L’impérialisme américain

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Flotte américaine de l’Atlantique, US Navy, 1908

Au moment où le président Théodore Roosevelt achève son mandat, on s’interroge sur la montée de l’impérialisme américain.

Il y a quarante ans, l’Alaska avait déjà changé de mains et quitté le giron russe pour sept malheureux millions de dollars.

Les Etats-Unis donnent maintenant l’impression d’être partout chez eux, sur le continent américain. Ils sont vigilants sur ce qui se passe à Samoa, aux Antilles ou à Hawaii. Ils occupent partiellement Cuba et ont veillé à l’indépendance de l’île vis à vis des Espagnols.

T. Roosevelt est un grand lecteur d’Alfred Mahan, le militaire stratège, le contre-amiral érudit qui a construit une bonne part de la doctrine diplomatique américaine.

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Le contre-amiral Alfred Mahan :  » Il est vain de s’attendre que les gouvernements agissent en permanence sur d’autres fondements que celui de l’intérêt national. Nous devons donc suivre notre intérêt égoïste. »

Lorsqu’on lit Mahan, on devine ce que les Etats-Unis deviennent ou vont devenir.

Pour lui, la puissance n’est pas de posséder des colonies comme le font les états européens. Cela serait trop coûteux et souvent contraire à la morale (liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes).

Les USA doivent copier à bon compte la Grande Bretagne. La vraie puissance de l’Empire britannique n’est pas dans ses possessions terrestres mais dans sa marine de guerre, protégeant sa marine marchande qui peut se ravitailler dans de multiples bases disséminées à travers toute la planète.

Les chiffres qui nous parviennent d’Outre-atlantique sont éloquents. Mahan a été parfaitement suivi par l’exécutif américain:

– en 1890, la flotte de guerre américaine occupait le 6ème rang mondial ;

– en 1908, elle occupe le 2ème rang, au coude à coude avec l’Allemagne.

La bannière étoilée va pouvoir s’étendre sur les océans et concrétiser ce rêve d’un autre idéologue américain, Josiah Strong:  « Dieu a confié une tâche à l’Amérique. Elle doit régénérer le monde et sa victoire finale montrera qu’elle était la plus apte. »

Le populaire Président T. Rooservelt, passionné de chasse et de boxe, a tout fait, lors de son mandat, pour porter son pays au plus haut.

Le continent américain devient l’arrière-cour des Etats-Unis. Et ceux-ci se comparent déjà à ce qu’ils pensent être les puissances de demain. La France ? L’Angleterre ? L’Allemagne ? Non… les regards des anglo-saxons du Nouveau-monde se portent plutôt vers… le Japon et la Chine.

24 avril 1908 : La Chine déboussolée

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La Cité Interdite, Pékin

Les échos transmis par nos diplomates implantés en Chine sont préoccupants. Ce pays, continent à lui tout seul, est en plein désarroi.

A la suite de la guerre des Boxeurs (révolte xénophobe chinoise anti-occidentale matée par les troupes européennes), les pays occidentaux ont exigé de la Chine de très importantes indemnités de guerre : 450 millions de dollars d’argent. Cette somme, faible pour des grandes puissances, constitue une véritable saignée dans un pays affaibli par une économie déséquilibrée et un Etat qui peine à se réformer.

La Chine, incapable de rembourser correctement, accumule les intérêts de retard et voit la charge de sa dette s’alourdir de mois en mois.

Le pays est progressivement démembré par ses multiples occupants. Le Japon s’est servi en premier et a pris Formose, les îles Pescadores, les régions de Suzhou et Hangzhou. Les Anglais leur ont emboîté le pas et sont entrés en possession des territoires de Weihai et de Shandong. Les Russes, les Français, les Allemands se partagent aussi d’autres villes économiquement intéressantes, en fonction de leurs intérêts égoïstes.

Les Occidentaux qui ont aussi la main sur les douanes et la gabelle chinoises, privent ainsi l’Etat de tout revenu indépendant.

Les masses rurales sont plongées dans une misère noire et restent à la merci du moindre aléa climatique. A tout moment, elles peuvent basculer dans la famine. Les Chinois et leurs dirigeants ont trop parié sur des cultures propres à satisfaire une clientèle étrangère. Le thé, le coton ou la soie, un temps source de prospérité, voient leur prix s’effondrer avec l’arrivée de nouveaux pays producteurs. Ces productions qui ont fait reculer les cultures vivrières laissent maintenant la place à des friches.

Le mauvais entretien des digues rend les inondations (fleuve Jaune…) fréquentes et particulièrement destructrices.

Toute l’économie chinoise passe progressivement sous le contrôle des grandes banques étrangères. La rareté des capitaux dirigés par les Occidentaux vers les usines chinoises les condamne à la disparition. Cet Empire affaibli est contraint d’importer une majeure partie des produits finis. Les maigres bénéfices des sociétés chinoises, sous contrôle étranger, sont rapatriés en Occident et ne permettent donc aucun investissement productif local.

Les lettrés chinois, les commerçants doués, quittent massivement leur pays et vont enrichir avec leurs idées neuves d’autres contrées d’Asie du Sud-Est.

L’immense Chine est en passe de devenir un nain sur l’échiquier international. Un nain bien malade.

22 avril 1908 : Evelyn Nesbit, amour, gloire, beauté et meurtre

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L’actrice Evelyn Nesbit

Se damner pour une belle actrice ou, simplement, collectionner des photos d’elle à l’infini ?

Le damné, c’est le mari d’Evelyn Nesbit, l’héritier milliardaire d’une société de chemins de fer : Harry  K. Thaw. Il est actuellement jugé pour avoir assassiné, en pleine comédie musicale au Madison Square Garden, l’ex-amant de sa femme, l’architecte Stanford White.

Le collectionneur, c’est mon ami Jacques, attaché d’ambassade à Washington pendant cinq ans, qui trouve décidément qu’Evelyn Nesbit est l’une des plus grandes beautés de notre époque.

Des photos de l’actrice, il en a des dizaines : dans son portefeuille, chez lui ou encadrées dans son bureau. Toujours cette peau laiteuse, ce regard noir coquin légèrement de biais, ce léger sourire de celle qui sait qu’elle plaît.

Evelyn Nesbit a le port de tête de celles qui veulent prendre une revanche sur la vie, sur une jeunesse où la misère n’était pas loin, son père avocat n’ayant laissé à sa mort que de lourdes dettes à sa famille.

A seize ans, elle quitte sa Pennsylvanie natale et s’installe avec sa mère dans un appartement exigu de New York.

Le ventre vide mais la tête déjà pleine de rêves de gloire, elle ose frapper aux portes des artistes connus : sa plastique parfaite en fait rapidement un modèle pour les photographes ou sculpteurs en vue.

Elle devient une des « Gibson girls », autrement dit l’un des modèles qui inspire le dessinateur Charles Dana Gibson mettant en scène la belle femme américaine libérée, élégante, volontiers dominatrice vis à vis des mâles anglo-saxons empêtrés dans leurs principes d’un autre âge. 

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La femme américaine, la « Gibson girl »

Evelyn Nesbit séduit alternativement des hommes qui la portent chacun un peu plus haut.

Pendant un temps, le jeune premier John Barrymorre et l’architecte de renom Stanford White se disputent sa compagnie et ses charmes.

Le cinquantenaire Stanford White, obsédé par les jeunes femmes et friand de jeux sexuels complexes dans son fastueux appartement où alternent le velours rouge et d’immenses glaces, donne à la petite Nesbit des leçons très polissonnes.

John Barrymorre, plus jeune et plus naïf, lui donne pour sa part -plus classiquement – deux beaux enfants.

Tout aurait pu continuer ainsi encore longtemps dans ce New York brillant des mille feux des revues musicales, des plaisirs mondains et frivoles d’une bourgeoisie pleine aux as.

Il était cependant écrit qu’Evelyn Nesbit devrait aussi croiser le malheur.

Celui-ci lui apparaît – masqué – sous les traits d’un riche héritier de l’empire du rail Harry Thaw. Beau gosse, ce dernier ne sait que faire de son argent, manie un humour désespéré, jette un regard plein de morgue sur ses multiples serviteurs… il séduit Evelyn qui souhaite « un beau mariage ».

Thaw se révèle jaloux, possessif, violent. Surtout, il n’arrive pas à se détacher mentalement de la longue et complexe relation qu’a eu sa femme avec Stanford White. L’envie de meurtre du rival monte en lui de façon inexorable jusqu’à ce fameux soir de 1906 où il décharge à bout portant son revolver sur la face du malheureux architecte.

L’Amérique se passionne pour le procès de Thaw. Qu’a-t-il crié au moment où il appuyait sur la détente de son arme ? « Tu as ruiné ma vie !  » ou « Tu as ruiné ma femme ! » Le public ébahi du Madison Square Garden n’a pu distinguer nettement les mots « wife » et « life » au moment où retentissaient les détonations. On lui pardonne … même si on aimerait bien savoir, après tout.

La presse d’Outre-atlantique se délecte aussi des pressions qui sont exercées par la riche famille  de Thaw sur la jeune Evelyn pour qu’elle témoigne contre White. Beaucoup de dollars lui sont promis si elle décrit, par le menu, les soirées perverses passées avec l’architecte renommé. Thaw pourra ainsi plaider le meurtre passionnel, destiné à venger l’honneur de sa « candide » épouse.

Et mon ami Jacques me raconte tout cela avec fougue, désireux de me montrer toutes les facettes d’une Amérique qui n’a plus besoin de l’Europe pour s’inventer des histoires tragi-comiques, des drames mêlant beauté, passions malsaines, argent et meurtre. Là-bas comme ici, des foules innombrables oublient leur morne quotidien et se laissent capter par des regards de femmes célèbres et déjà perdues comme celui de la belle Evelyn Nesbit.

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Evelyn Nesbit déchaîne les passions … jusqu’au meurtre

20 avril 1908 : Surveiller Lebaudy, l’empereur fou

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Caricature de presse sur l’expédition montée par Jacques Lebaudy

L’empire se dote d’une armée, d’un drapeau, d’une capitale (Troja) … Rien que de très normal pour un empire, sauf que « l’Empereur » est fou et que l’empire n’existe que dans son imagination délirante.

Jacques Lebaudy est l’un des héritiers de la famille du même nom, propriétaire d’une immense fortune acquise par le raffinage de la betterave sucrière.

Le moins que l’on puisse dire est que Jacques, descendant des rois du sucre, n’a guère plus de raison qu’un caramel mou : il s’est proclamé il y a quatre ans « Empereur du Sahara », a pris le nom de « Jacques 1er », a exigé qu’on l’appelle « sire » au moment où son armée d’opérette a débarqué sur le sol mauritanien pour prendre possession d’une vaste bande de territoire le long des côtes africaines.

La moitié de son armée a été rapidement faite prisonnière par des tribus maures et Lebaudy s’est enfui piteusement aux Canaries en refusant de payer la rançon réclamée par les ravisseurs.

L’affaire a commencé à vraiment se gâter quand le gouvernement français a découvert que cinq de nos ressortissants faisaient partie de cette lamentable expédition et qu’ils étaient vendus comme esclaves sur les marchés sud-marocains. Elle a encore empiré quand l’Espagne et l’Angleterre ont commencé à s’émouvoir des troubles causés par Lebaudy dans une région où les conflits de souveraineté restent importants.

C’est finalement sous les hurlements de rire de l’opinion et de la presse française et internationale que le gouvernement a dû trouver une solution -financièrement coûteuse – pour exfiltrer nos malheureux ressortissants.

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L’expédition Lebaudy tourne au fiasco, « Jacques 1er » est emprisonné

Depuis, Jacques Lebaudy est placé sous une discrète surveillance de la police et des services de renseignement français. Nous veillons à ce qu’il ne monte pas une nouvelle expédition qui pourrait se conclure en fiasco coûteux pour le contribuable français, tout en couvrant à nouveau de ridicule les pouvoirs publics.

Les derniers rapports qui arrivent ce jour sur mon bureau sont rassurants pour l’Etat français même s’ils ne disent rien de bon de l’état mental de Jacques Lebaudy.

Ce dernier a renoncé à la nationalité française. Il voyage d’une capitale européenne à l’autre sous le nom d’Abdullah, prince de Téhéran. Il a créé un journal appelé « The Sahara » , fait suivre un trône dans tous ses déplacements et aurait une suite montée sur des dromadaires ! 

19 avril 1908 : Jaurès contre la grève générale

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Jean Jaurès,  » il n’y a aujourd’hui pour le socialisme qu’une méthode souveraine : conquérir légalement la majorité « 

Un idéal rafraîchissant, une maturité qui lui donne autorité sur le monde socialiste, une voix qui porte les revendications du monde ouvrier dans le monde parlementaire: Jaurès. Une voix pour les sans-voix, un espoir pour ceux qui avaient renoncé à en avoir un.

Comme conseiller – de confiance – de Clemenceau, je devrais le considérer comme un ennemi. Je ne peux pas. En fait, dans mon esprit, mon Patron représente la lutte pour un monde meilleur mais avec les armes politiques classiques et (très) pragmatiques. C’est une première étape.

Jaurès nous emmène plus loin, dans un univers à la morale plus exigeante, dans la lutte pour une société profondément rénovée.

Dans sa vision du futur, les possédants disparaissent, les ouvriers reçoivent une juste rémunération de leur travail leur donnant accès à un habitat, des conditions de vie dignes, une éducation et une culture de haut niveau. Le droit au bonheur en quelque sorte.

Tout cela est dit avec une éloquence qui fait des émules bien au-delà des bancs de la gauche. Quelle belle définition de la liberté il nous donne lorsqu’il s’écrie :  » La liberté, c’est l’enfant de la classe ouvrière, née sur un grabat de misère, et de mine chétive encore, mais qui porte en soi une incomparable vitalité secrète et dont le regard de flamme appelle la liberté d’un monde nouveau.  »

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Jaurès à la Chambre

Pour Jaurès, le socialisme ne doit accéder au pouvoir que par les voies légales et démocratiques.

C’est un opposant farouche à la grève générale.

Pour lui, les trois conditions de réussite de ce type de mouvement de masse sont les suivantes :

– l’objet en vue duquel la grève est déclarée doit passionner réellement la classe ouvrière ;

– l’opinion doit être préparée et reconnaître le mouvement comme légitime ;

– la grève générale ne doit pas être un déguisement de la violence.

Pour Jaurès, ces trois conditions ont peu de chances d’être un jour réunies. La grève générale risque donc de devenir une dangereuse utopie, écartant les ouvriers de combats plus réalistes et finalement réellement porteurs de conquêtes sociales.

Il dénonce à cette occasion les ruses de certains socialistes ou communistes qui poussent les ouvriers à la grève dure dans le but de les entraîner, sans qu’ils en aient clairement conscience, dans la Révolution et le communisme complet.

Pour autant, il n’exonère nullement les classes possédantes et les Pouvoirs publics de leurs responsabilités et il reprend le mot fameux de Mirabeau :

 » Prenez garde ! N’irritez pas le peuple qui produit tout, et qui pour être formidable… n’aurait qu’à être immobile. « 

18 avril 1908 : Accoucher dans la douleur …et dans la peur

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La maternité de l’hôpital Saint-Louis est l’une des premières à se mettre aux normes d’hygiène et d’antisepsie permettant de faire reculer la fièvre puerpérale 

Naissance et mort. Jusqu’à la fin du siècle dernier, les deux étaient intimement liées. Les mères mouraient en couche, le nouveau-né peinait à survivre.

Après la Révolution, des établissements ou plutôt une partie des hospices a été réservée aux accouchements. La Maternité a vu le jour.

Les statistiques du XIXème siècle apparaissent effroyables. Par exemple, au mois de juin 1857, sur trente-cinq femmes accouchées à la Maternité, trente et une meurent de fièvre puerpérale.

Entre 1800 et 1815, sur 25 000 accouchées, seules 3 000 environ n’abandonnent pas leur enfant à la naissance !

Les gouvernements successifs se sont émus de cet état des choses et ont demandé une analyse de la situation.

Le verdict a été sans appel. Les conditions d’hygiène à la Maternité étaient déplorables. Les outils chirurgicaux n’étaient pas traités avec de bonnes méthodes antiseptiques. Les femmes étaient placées dans des salles communes mal aérées, mal nettoyées, dans des conditions de promiscuité douteuse. Le personnel n’était souvent pas bien formé et ignorait tout des règles d’hygiène empêchant les contagions.

Statistiques à l’appui, la conclusion implicite était qu’il valait mieux accoucher dans la rue qu’à la Maternité !

Heureusement, en 1908, la situation semble s’améliorer progressivement, au moins à Paris.

A l’hôpital Cochin, un test de nouvelle maternité, associant l’isolement des patientes avec des méthodes de désinfection rigoureuse, a donné de bons résultats. Ce service ne compte plus qu’un décès pour deux cents accouchées.

Clemenceau déplore que seule une cinquantaine d’établissements en France mette en oeuvre ces méthodes.

Nous serions tentés d’imposer des règlements plus sévères – et donc plus coûteux – pour les maternités. Mais nos moyens d’action restent limités. Les municipalités qui financent une bonne part du fonctionnement des établissements, ne sont pas prêtes à se voir imposer de nouvelles dépenses sans aide de la part de l’Etat. Or, l’Etat, sur ce sujet comme sur d’autres, n’a aucun moyen supplémentaire à dégager.

En ce début de siècle, « accoucher » reste et restera, faute de moyens, souvent dangereux.

16 avril 1908 : Lettre à Frantz Kafka

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Frantz Kafka, que j’ai rencontré à Prague, en début d’année (voir journal du 30 janvier 1908). Ma lettre est traduite de l’allemand. 

Cher Frantz

J’ai bien reçu ton courrier où tu me fais part de tes souhaits de changer d’activité professionnelle et de quitter les assurances Generali. Ton poste, effectivement mal rémunéré, t’occupe la majeure partie de ton temps et ne te laisse guère le loisir d’écrire. Je ne peux que t’encourager à aller jusqu’au bout de ton désir d’intégrer les assurances contre les accidents du travail du Royaume de Bohème, qui pourraient accepter que tu ne fréquentes le bureau que le matin, laissant ton après-midi libre pour les lettres.

A ce sujet, j’ai lu avec attention ton projet de nouvelle que tu joignais à ta correspondance.

Je suis fasciné par le contraste entre ta langue limpide, claire, qui trahit ton activité de juriste et le monde incompréhensible dans lequel évolue ton personnage principal Gregor.

Celui-ci se réveille un matin transformé en cancrelat. Il ne peut plus communiquer et sa famille reste donc dans l’ignorance de ce qu’est devenue sa personnalité. Ses parents se contentent de nourrir l’animal monstrueux, par obligation morale et en souvenir du Gregor disparu. Au fur et à mesure que le temps passe, chaque membre de la famille se détache peu à peu du pauvre Gregor qui reste confiné, impuissant, dans sa chambre. Ce dernier finit par mourir, abandonné de tous, dans un monde qu’il ne comprend plus. Son départ est un soulagement pour ses proches.

Quelle fable inquiétante ! Gregor représente t-il le pauvre clochard que nous ne voulons pas voir au bas de notre immeuble ? Ou est-ce l’être complexé que nous sommes parfois, craignant d’être rejeté en cas de baisse des performances ?

L’absence de communication, la bonne conscience douteuse se substituant à une morale authentique, le rejet de l’autre différent, l’incapacité à comprendre un monde obéissant à des règles absurdes … Est-ce ta vision de notre XXème siècle qui s’annonce, mon cher Frantz ?

Tu me demandes de te proposer un titre pour cette nouvelle.

« Le Cancrelat » risque de faire fuir les lecteurs et interdirait que l’on parle de ton ouvrage dans les dîners en ville ; « Gregor » ne serait guère explicite.

« La Métamorphose » , mot un peu savant mais bien révélateur de l’état que tu t’efforce de décrire, pourrait faire l’affaire. Ton héros se soumet en effet à en changement physique (et sans doute mental) profond sur lequel il n’a aucune prise et qui le transforme totalement. A travers un tel titre, tu peux suggérer une réflexion plus large sur les « métamorphoses » en général qui, selon toi,  auraient des relents inquiétants voire meurtriers. L’être humain peut basculer à tout moment dans un état qui l’isole brusquement des autres, le prive d’affection et le condamne à progressivement disparaître.

Pour ma part, c’est une métamorphose heureuse comme écrivain à part entière que je te souhaite. Ce que tu racontes ne laissera personne indifférent , on te lira d’une traite, et l’histoire continuera à marquer, comme un coup dans le ventre, longtemps après sa lecture.

Dans la pièce à côté se retourne le Gregor de nos angoisses, le Gregor de nos complexes et de nos mauvais rêves. Paralysé, nous ne pouvons qu’attendre un destin funeste qui nous échappe mais dont notre esprit nous fait sentir chaque étape horrible menant à une déchéance définitive.

Mon cher Frantz, j’attends que tu écrives d’autres nouvelles aussi prenantes. Je te lirai à nouveau avec un peu d’appréhension mais non sans plaisir. Tu trempes ta plume dans un poison délicieux dont nous mourrons tous, mélange d’une intelligence lumineuse et d’un pessimisme absolu.

Bien à toi. 

15 avril 1908 : la TSF et le bureaucrate

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Poste de Télégraphie sans fil (TSF) dans un navire transatlantique

 » Diable ! Il faut soutenir Ferrié. Le ministère des Finances va le manger tout cru ! « . La consigne de Clemenceau est claire. Je dois voler au secours du capitaine Ferrié, pionnier français de la Télégraphie Sans Fil.

De quoi est-il coupable pour le ministère en charge des deniers publics ? Il propose des projets de plus en plus coûteux, dont l’intérêt militaire ne saute pas aux yeux des bureaucrates de la rue de Rivoli.

Ferrié a compris depuis longtemps que la force des armées modernes, en cas de conflit important, repose sur leur capacité de coordination. Il faut que l’Etat major sache à tout moment où se situent ses unités et que les mouvements des régiments des différentes armes soient coordonnés.

Pour cela, Ferrié propose ni plus ni moins d’utiliser la Tour Eiffel comme antenne gigantesque pour transmettre sur une longue distance des ondes vers des appareils de réception détenus par des unités militaires à des centaines de kilomètres plus loin.

Si M. Eiffel est ravi de ces expériences – ainsi sa Tour ne sera pas démontée – le ministère des Finances n’apprécie guère ces dépenses engagées sur des démarches imprécises, aux coûts exponentiels.

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Antennes TSF sur la Tour Eiffel

Lorsque je rencontre Ferrié, j’ai le plaisir de discuter avec un passionné. Il me raconte, par le menu, le combat administratif qu’a déjà dû engager la Marine nationale pour que 130 de ses navires soient équipés d’un poste TSF avec le brevet de M. Marconi. La rue de Rivoli ne voulait rien entendre non plus sur ce sujet jusqu’à ce qu’elle découvre que si l’un des navires sombrait (par exemple lors des manoeuvres dangereuses au nord de Terre Neuve), il serait bon que d’autres bâtiments puissent se dérouter pour venir porter secours aux naufragés.

Je prends en main moi-même la nouvelle négociation avec les Finances. Ferrié a fini par se fâcher, la négociation avec l’armée est au point mort ; je suis donc le seul, comme représentant du Président du Conseil, à pouvoir prendre le relais.

Pour convaincre le sous directeur qui bloque depuis longtemps le dossier, je me rappelle soudain qu’il aime beaucoup la musique classique et qu’il est plus original qu’il ne veut bien le laisser paraître.

Je n’axe donc pas mon argumentation sur le rapport coût/efficacité comme il s’y attend mais … sur le rêve.

Comme on conte une belle histoire, je lui parle de l’expérience de radiotéléphonie qui s’est déroulée la veille de Noël 1906 : un opérateur radio TSF, embarqué à bord d’un navire en mer des Caraïbes a pu entendre sur son poste un poème, puis le chant d’une femme et enfin un solo de violon. Cette expérience menée par Fessenden a fait grand bruit outre-Atlantique.

 » Un solo de violon, au milieu de l’Atlantique ?  » s’écrie, ravi, mon sous directeur du budget,  » … mais c’est merveilleux votre truc ! « . Son regard n’est plus à ce moment celui d’un fonctionnaire revêche mais celui d’un gosse qui contemple un jouet en bois dont il rêve depuis des mois.

La partie est gagnée. Les financements tant attendus par l’armée arrivent. Notre marine et notre armée de terre auront tous les postes TSF qu’elles veulent.

Ne le répétez pas : j’ai promis au sous directeur de la rue de Rivoli que les postes TSF diffuseraient chaque soir aux militaires, si cela est techniquement possible … un solo de violon.

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