22 août 1926 : Pauline prépare ses malles pour New-York

Pour qui prendrait notre histoire en marche, résumons la tempête : ma fille Pauline, 21 ans, a décidé de claquer la porte du mandarinat médical français pour conquérir New York, ses facultés et ses observatoires d’astronomie. Mon vieux patron Georges Clemenceau, conquis par le toupet de la demoiselle, lui a déjà signé un sauf-conduit de choix : une lettre personnelle pour Eleanor Roosevelt. De mon côté, alors que Raymond Poincaré vient de me charger de négocier en sous-main avec Margaret L. Hayes — brillante diplomate de l’ambassade américaine et petite-fille de président — pour stabiliser le franc auprès de Wall Street, il me restait à transformer ce coup de tête en débarquement parfaitement orchestré.

Ce matin, la chambre de Pauline ressemble à un camp de départ d’une armée en expédition. Au milieu de la pièce trônent deux volumineuses malles bombées en toile enduite et – heureusement – renforcées de laiton. Pas de futilités de modiste ici : ma fille prépare son expédition comme un officier de marine marchande. Je la regarde empiler avec méthode l’épais Traité d’anatomie de Testut, ses cahiers d’observations stellaires noircis d’équations, son stéthoscope et une petite lunette emmaillotée dans trois couches de chandails de laine.

— Pas une seule robe de soirée pour New York ? m’étonné-je en soulevant un paquet de blouses blanches.

— On n’observe pas la nébuleuse d’Andromède en crinoline, papa, me rétorque-t-elle sans lever les yeux. Et à Columbia, je doute que les microscopes s’émeuvent de la dentelle.

À quatorze heures, je quitte ce joyeux désordre pour retrouver Margaret L. Hayes dans le salon feutré d’un grand hôtel de la place de la Concorde. La Deuxième Secrétaire m’accueille avec son carnet relié de cuir et un café noir. J’expédie l’essentiel sur le front politique : la détermination d’airain de Poincaré, la création imminente de la Caisse autonome pour garantir les bons du Trésor et l’ouverture de notre canal confidentiel pour rassurer Washington.

Margaret prend des notes rapides, esquisse un hochement de tête approbateur, puis referme son carnet d’un coup sec :

— Parfait. Les marchés apprécieront la fermeté de Monsieur Poincaré. Mais si je lis bien entre vos lignes, Olivier, vous n’avez pas demandé cet entretien uniquement pour disserter sur la dette de guerre.

— En effet. Maintenant que le franc est en voie de sauvetage, réglons une affaire bien plus délicate : ma fille débarque chez vous à la fin du mois.

L’espace d’une seconde, le masque d’impassibilité diplomatique de Miss Hayes se fissure pour laisser place à un sourire complice. Elle sort d’une chemise cartonnée deux documents officiels dactylographiés :

— J’ai devancé votre requête. Pauline voyagera en seconde classe sur le paquebot Paris de la Compagnie Générale Transatlantique. Cela lui évitera les tracasseries d’Ellis Island : les formalités de douane se feront directement à bord avant d’accoster au quai de Manhattan. Pour le logement, je lui ai réservé une chambre à l’International House, sur Riverside Drive, à deux pas du campus de Columbia. C’est moderne, surveillé et cosmopolite. Enfin, voici sa lettre d’introduction consulaire.

Je contemple les papiers tamponnés de l’aigle américain. Entre le mot manuscrit du « Tigre » pour Mrs Roosevelt et les appuis de l’ambassade, Pauline s’apprête à traverser l’Atlantique avec une escorte invisible mais redoutable.

— Eh bien, Miss Hayes… vous ne faites pas les choses à moitié.

Margaret réajuste sa veste de tailleur, le regard pétillant :

— Rassurez-vous, Olivier : avec de tels parrains, votre fille ne va pas simplement poser le pied à New York… elle va en prendre possession.

Le paquebot France dans le port du Havre en 1926. (Reconstitution à partir d’archives)

Le paquebot France (Compagnie Générale Transatlantique, mis en service en 1912) — Longueur : 217,6 m | Jauge : 23 769 tonneaux. Vitesse de croisière : 24 nœuds (environ 44,5 km/h), reliant Le Havre à New York en moins de six jours. Capacité : 1 920 passagers (534 en 1ʳᵉ classe, 442 en 2ᵈᵉ classe, 944 en 3ᵉ classe) et 540 membres d’équipage.

Le coin de l’historien : l’Amérique et la France à l’été 1926

  • L’art des malles et la logistique des traversées transatlantiques : Faire ses bagages pour une traversée de six jours relevait d’une mécanique de précision, codifiée par les compagnies maritimes :
    • La malle-cabine (steamer trunk) : Portant l’étiquette réglementaire « Wanted on voyage », elle était limitée en hauteur (environ 35 cm) pour se glisser sous la couchette, ou prenait la forme d’une malle-armoire verticale (wardrobe) munie de cintres et de tiroirs verrouillables. Elle renfermait le linge de corps, les tenues de jour, les affaires de toilette et les lectures nécessaires à la vie de bord.
    • La malle de cale (« Not wanted on voyage ») : Beaucoup plus lourde et volumineuse, renforcée de lattes de hêtre et de cornières en laiton, elle accueillait les réserves de vêtements, le linge de maison, les instruments et les livres pesants comme le Testut. Une fois chargée à bord, elle demeurait inaccessible jusqu’au débarquement.
    • La protection contre l’air marin : L’humidité saline de l’Atlantique Nord et la condensation dans les cales exigeaient des précautions strictes : malles étanches doublées de zinc ou de toile vulcanisée, interposition de papier de soie pour préserver les étoffes et usage de boules de camphre pour protéger la laine et les reliures en cuir des moisissures.
    • L’acheminement ferroviaire : Dès Paris, le voyageur enregistrait ses bagages à la gare Saint-Lazare avec les étiquettes de couleur de la Compagnie Générale Transatlantique (indiquant le paquebot, la classe et le numéro de cabine). Les malles étaient acheminées par fourgon spécial directement sur le quai d’embarquement au Havre et hissées à bord par les grues portuaires.
  • L’évitement d’Ellis Island pour les passagers de cabine : Dans les années 1920, les passagers de première et deuxième classe échappaient au centre d’immigration d’Ellis Island. Les formalités administratives, le contrôle des visas et l’inspection sanitaire sommaire étaient réalisés directement à bord par les officiers américains avant l’accostage aux terminaux de l’Hudson River à Manhattan. Seuls les passagers de troisième classe (l’entrepont) étaient transbordés par ferry vers l’îlot pour subir les examens médicaux complets et les interrogatoires.
  • L’International House de New York : Ouverte en septembre 1924 au 500 Riverside Drive, face à Riverside Church et à proximité immédiate de l’Université Columbia, cette grande résidence universitaire a été fondée grâce aux mécénats de John D. Rockefeller Jr. et de la famille Dodge. Conçue pour favoriser les échanges intellectuels entre étudiants du monde entier, elle offrait aux jeunes chercheurs étrangers un cadre moderne, sécurisé et cosmopolite.
  • Le Traité d’anatomie humaine de Léo Testut : Ouvrage monumental en quatre volumes abondamment illustrés par Gaston Devy (puis révisé avec André Latarjet), le « Testut » formait le socle absolu de l’enseignement médical français. Pour une étudiante comme Pauline, transporter son exemplaire à New York constituait à la fois un investissement matériel lourd et la marque d’excellence de la méthode clinique parisienne.
  • Le plan financier de Poincaré et la Caisse autonome : Face à la crise monétaire aiguë de juillet 1926, Raymond Poincaré cumule la présidence du Conseil et le portefeuille des Finances. Pour enrayer la spéculation contre le franc sans céder aux exigences brutales des créanciers anglo-saxons, il fait voter 11 milliards de francs d’impôts nouveaux et crée la Caisse autonome de gestion des bons de la Défense nationale, pérennisée dans la Constitution par le Parlement réuni en Congrès à Versailles le 10 août 1926.

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