8 mars 1909 : Les fantasmes de la fille du banquier

Elle contemple ses yeux, ces deux globes bleu gris, les fait bouger de droite et de gauche, les réunit en grimaçant pour rire ou ferme les paupières légèrement, comme une égérie de Klimt. Le miroir renvoie instantanément l’image, sa peau fine et blanche qui craint les rougeurs se reflète avec fidélité. Il inverse juste la place du grain de beauté au dessus du sourcil droit parfaitement dessiné.

Une main dans d’abondants cheveux blonds pour les ramener devant l’épaule nue, les faire bouffer voluptueusement en inclinant légèrement la tête. Voilà, encore un peu, comme cela… un léger sourire sur ses lèvres : son miroir lui chuchote que ce soir, elle est sûre de plaire.

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Auguste Toulmouche : Vanité

Elle tend ses lèvres jusqu’à la toucher, vers cette glace acquise secrètement, habituellement rangée sous une pile de linge pour que ses parents pudiques ne la voient pas. Elle s’embrasse comme elle rêve de l’être un jour par cet homme irréel et doux, au visage changeant à chaque nouveau songe, observé à la dérobée, au gré de rencontres dans la rue, à la messe ou parmi les pions du lycée.

Dans l’ombre de sa chambre de jeune fille en fleurs, elle imagine une présence exquise, une voix chaude qui lui dit de se laisser aller. Elle rougit, « ce n’est pas convenable », elle lutte une minute ou deux contre cette sensation défendue. Elle se demande si sa mère – si sage – a connu un jour un émoi comme celui qu’elle ressent maintenant. Son miroir continue à porter son fantasme qu’elle couchera, par écrit, ce soir, dans son journal qu’elle juge ridicule mais qui l’accompagne jour après jour.

Soudain, elle pose la glace sur le rebord du lit, s’éloigne et contemple tout son corps nu (sa mère lui a pourtant interdit en disant que c’était « péché »). Elle regarde ces formes peu éloignées de ce qu’elle voit dans les expositions de peinture qui demeurent sa seule éducation dans ce domaine intime.

Manque de modestie, volonté de se rassurer ? Belle, elle se trouve belle -surtout ses seins – et s’admire. Un peintre ou un photographe pourrait la prendre comme modèle, pense-t-elle. Avoir l’audace de braver les interdits et d’aller poser dans un atelier de Montmartre. Découvrir un artiste fou, un buveur doué, une brute qui s’attendrit en la voyant. Elle se persuade qu’une main d’homme la frôle, qu’un souffle chaud s’approche de son cou en lui murmurant des mots coquins, défendus mais plaisants. Elle ne connaît rien au monde des artistes et l’imagine à partir d’articles lus dans la grande presse et de romans à quatre sous prêtés par une amie dégourdie.

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Auguste Toulmouche : Le Miroir

La bonne frappe -respectueusement – à la porte :

– Madame votre mère vous demande de passer au salon, le dîner est servi.

Caroline range la glace, enfile cette robe sage qui en fait une parfaite demoiselle, se compose un visage souriant, imagine quelques sujets banals pour converser avec les invités de son père banquier. Elle cache cette Caroline secrète, cette Caroline qui ne serait plus seulement douée en latin et en grec, qui partirait en claquant la porte, en criant une grossièreté devant des convives scandalisés.

Ce soir, dans cette réception qui l’ennuie, un seul mot lui vient à l’esprit, elle aimerait le crier, le répéter, le jeter à la face de ces gens bien nés et haut placés :

« Merde à vous tous !!! ».  

6 mars 1909 : Lorsque l’enfant disparaît…

Les familles nombreuses disparaissent peu à peu. En cherchant bien dans quelques régions à tradition très catholique comme la Bretagne, on en distingue encore quelques-unes mais cela devient une exception.

La famille française typique compte un enfant. Notre pays, il y a un siècle, pouvait s’appuyer sur un million de naissances par an pour peupler ses campagnes, remplir ses usines et pourvoir ses régiments. Aujourd’hui, le chiffre de 740 000 est péniblement atteint et ne permet guère de compenser les décès.

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La France ne progresse plus guère en nombre d’habitants et reste, mise à part la région parisienne, lyonnaise ou lilloise, un grand pays vide.

Cela ne laisse pas d’inquiéter les autorités qui craignent une Allemagne qui s’accroît chaque année de 800 000 garçons et filles.

Réunion aujourd’hui autour du directeur de cabinet de Clemenceau, Etienne Winter pour examiner les mesures à prendre pour enrayer le phénomène et pousser les Français à faire plus d’enfants.

Les fonctionnaires convoqués font part de leur surprise :

– Vous n’imaginez tout de même pas que l’Etat va être garant de la taille de la progéniture dans chaque foyer ! Nous ne rentrons pas dans les chambres à coucher !

– L’essentiel de ce qu’on pouvait faire a déjà été fait (Ndlr : réponse très courante dans les réunions administratives) : par la loi Roussel, nous nous sommes assurés de la sécurité sanitaire des enfants placés en nourrices ; nous travaillons à rendre les maternités plus sûres ; des dispensaires aident les femmes qui ont des difficultés à allaiter leurs marmots… Bref, la France fait peu d’enfants mais elle soigne ceux qu’elle a déjà. Tout cela contribue à faire reculer la mortalité infantile et garantit donc une jeunesse plus nombreuse.

Winter et moi, nous reprenons :

– Il faut aller plus loin. Il convient de vraiment favoriser les familles nombreuses. Il faut trouver un moyen pour que les employeurs versent plus systématiquement des primes aux femmes qui accouchent, à celles qui allaitent et élèvent leurs enfants.

Un vieux chef de bureau du ministère des finances nous coupe magistralement :

– Je vous vois venir. Au départ, l’idée est généreuse : on veut aider les jeunes mamans pour qu’elles fassent plus d’enfants. Mais à l’arrivée, quel sera le résultat ? Les patrons vont constater qu’ils ne sont pas tous égaux face aux charges de familles de leurs employés. Ils vont donc commencer à imaginer des caisses de compensation des versements dont ils doivent s’acquitter : ceux qui ont beaucoup de jeunes femmes seraient accompagnés financièrement par les autres, en suivant un système financier dont je préfère ne pas imaginer la complexité.

Et ces caisses de compensation, et bien je vous le donne en mille, un jour, il faudra les aider avec des fonds publics ! Il faudra que mon ministère s’en mêle ! Vos idées d’aider les familles, c’est à terme, plus de fonctionnaires, plus de paperasse et plus d’impôts. Je suis contre ! 

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5 mars 1909 : Ces pauvres banques mal aimées

« Nous en avons assez d’être au banc des accusés ». Société Générale, Crédit Lyonnais, Crédit Industriel et Commercial : les trois grands banques de dépôts ont leurs représentants dans mon bureau et préparent avec moi leur futur rendez-vous avec G. Clemenceau.

Leur objectif : obtenir un soutien politique sans faille du gouvernement face aux violentes campagnes de presse dont elles sont victimes. Les grands journaux les stigmatisent à longueur de colonnes et emploient le terme infâmant « d’oligarchie financière ».

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Le prestigieux siège du Crédit Lyonnais fondé par Henri Germain

Emile Béthenod, président du Crédit Lyonnais laisse son adjoint nous présenter sa liste de doléances :

 » On nous reproche tout et son contraire. De prêter trop largement et de nous exposer ainsi dangereusement… alors que depuis la « grande dépression » qui a duré de 1873 à 1896, nous faisons bien attention de nous limiter aux investissements à court terme en laissant aux banques d’affaires les émissions d’obligations ou les participations dans les entreprises.

Puisque nous ne faisons que des avances sur titres, des opérations d’escomptes (achats et reventes de traites), de la fourniture de chèques, la presse nous traîne dans la boue en raison de notre frilosité à soutenir le petit commerce et les petits entrepreneurs. Bref, quoi que nous fassions, nous avons toujours tort. »

Je reprends patiemment les éléments du dossier fourni par le ministre des Finances Caillaux :

– Effectivement, les grands capitaines d’industrie trouvent à se financer auprès de la Banque de Paris et des Pays Bas ou de la Banque de l’Union Parisienne. Mais les « petits », où peuvent-ils aller pour obtenir des crédits ? Nulle part.

En outre, il est admirable de drainer l’épargne des Français vers les emprunts russes ou l’Empire Ottoman mais ces sommes pourraient être mieux utilisées à moderniser les équipements du pays.

– Mais Monsieur le conseiller, c’est ce que nous faisons déjà !

– Pas vraiment. Pour l’agriculture, par exemple, nous avons été obligés de créer les sociétés de crédit agricole par les lois de 1894 et 1899.

– Soutenir le monde des paysans, ce n’est pas notre métier.

– Sans doute, mais si vous n’aidez ni les commerçants, ni les paysans, ni les petits patrons, il ne faut pas vous étonner que la presse finisse par vous lâcher.

Emile Béthenod, en digne successeur du grand banquier Henri Germain, reste très calme :

– Nous avons près de 600 000 déposants qui nous font confiance. J’y vois la preuve vivante que nous arrivons à satisfaire le plus grand nombre.

S’il faut aller plus loin, je ne suis pas opposé à la création d’une commission réfléchissant à la mise en place de banques plus… populaires.

Je saisis la balle au bond :

– Et bien voilà, je trouve l’idée excellente ! Il faudrait que les services de M. Caillaux travaillent avec vous à créer des « banques populaires ». Le nom sonne bien, vous ne trouvez pas ? 

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