12 mars 1909 : Interrogatoire d’un maquereau

« Maintenant, Jules la Canne, il faut parler. Qu’est devenu notre collègue, l’inspecteur Robert ? »

Les hommes de la Mondaine se fâchent. L’un des leurs a disparu dans les quartiers interlopes de Paris, du côté de la rue Saint Anne. Jules la Canne est maquereau, informateur de police à ses heures, respecté, violent et jusqu’à présent intouchable.

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Toulouse-Lautrec, le « Salon » de la rue des Moulins… et ses jolies pensionnaires

 » Les renseignements que tu nous a donnés sur les Apaches ne suffiront pas à te protéger si nous ne pouvons pas savoir ce qui est arrivé à Robert !  » Les policiers deviennent hargneux, ils défont le faux col du mac, l’attachent sur une chaise, lui passent la main dans les cheveux en signe de menace. Celui-ci glapit :

 » Je ne sais rien. Laissez-moi à la fin ! Je ne m’occupe plus des filles à cent sous que fréquente votre Robert. J’essaie de faire des choses plus respectables en montant des brasseries avec des serveuses très agréables. C’est légal et ce n’est pas aussi contrôlé que les maisons à gros numéro (ndlr : les maisons closes).  »

La première gifle part, puis une seconde. Jules perd progressivement de sa superbe. Il sent que les « bourgeois » sont à cran et qu’ils feront tout pour sauver Robert. Alors, il se met à table :

 » Votre Robert avait changé ses habitudes. Il avait cessé de s’occuper des filles de la rue Saint Denis, de la rue Saint Honoré ou Saint Anne et de suivre les petits macs. Il commençait à s’intéresser aux maisons de luxe comme le Chabanais. Et à mon avis, c’est là qu’il s’est grillé les ailes. Il a dû découvrir des choses inavouables sur des gens puissants qui fréquentent cet enfer du désir tenu par Mme Kelly.  »

Les hommes de la Mondaine se calment d’un coup : « mince, il avait mis les pieds au Chabanais ! Là, c’est trop gros pour nous. Il faut en parler au Patron. Même le roi Edouard VII fréquente ce bel hôtel !  »

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Le roi d’Angleterre Edouard VII fréquenterait le Chabanais, maison close de luxe

Jules la Canne est libéré sur-le-champ et le commissaire Le Floch prend la suite des opérations.

Ce dernier, philosophe, lettré, revenu de tout, écoute ses hommes lui raconter l’affaire. Il leur fait la leçon :  » Et les pauvres filles soumises à ce Jules la Canne, vous y pensez ? 80 passes par jour, c’est affreux ! Vous l’avez relâché comme cela, ce mac de malheur ?  »

Il s’affale sur son fauteuil, fatigué et regarde le portrait de Victor Hugo -son grand homme -qui lui fait face. Il repense, avec un pâle sourire aux lèvres, à cette phrase du célèbre écrivain :

« La femme est obligée de choisir entre acheter un homme, ce qui s’appelle le mariage, ou se vendre, ce qui s’appelle la prostitution. »

10 mars 1909 : Histoire belge

 » Notre Belgique ne va pas si bien que cela.  » Le chef de cabinet du prince Albert lâche des informations plus pessimistes que celles que je connaissais, lors de notre entretien de ce jour à Bruxelles.

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Le prince Albert, héritier du trône de Belgique et sa femme Elisabeth. Ils se sont rencontrés aux funérailles de la duchesse d’Alençon, tante d’Elisabeth, décédée lors de l’incendie du Bazar de la Charité.

Il reprend, sur le ton de la confidence :

– Le roi Léopold II règne depuis près de 45 ans, c’est long, trop long. Il est autoritaire, contesté…

Presque par réflexe, je défends le vieux souverain :

– C’est tout de même un souverain bâtisseur. C’est lui qui a embelli des villes comme Ostende ou Bruxelles. Sans son action volontariste, pas de serres de Laeken, pas de Parc ou d’Arcades du Cinquantenaire…

– Mon cher conseiller, tout cela date un peu. Ce sont des constructions dont l’achèvement remonte à plus de vingt ans.

– Oui, mais cela ne coûte pas un centime au contribuable grâce à votre système ingénieux de donation royale où le patrimoine cédé par le roi à la Belgique génère lui-même les revenus nécessaires à son entretien.

– C’est anecdotique. Les Belges sont préoccupés par autre chose, croyez-moi. Les Flamands regrettent la faible importance donnée à leur langue au sein des élites dirigeantes ; les ouvriers subissent des conditions de travail très dures dans l’industrie ; la richesse du pays est concentrée entre quelques centaines de familles ; le Congo est géré comme une gigantesque prison.

– Et votre Patron Albert apportera un remède à ces maux quand il arrivera au  pouvoir ?

– Albert prend très au sérieux son futur métier de roi. A 34 ans, il fait preuve d’une maturité exceptionnelle. Il a réfléchi et écrit sur les infrastructures du pays, sur l’enseignement ou le soutien aux artistes. Son intérêt pour la question sociale n’est plus à démontrer : les enfants d’ouvriers ou de pêcheurs bénéficient des oeuvres qu’il a créées.

Il a pris beaucoup de notes lors de son déplacement au Congo et a fait ensuite de violentes critiques à son oncle Léopold sur ce qui se passe là-bas. Son voyage aux Etats-Unis lui a ouvert les yeux sur d’autres façons de diriger un Etat. Il vit simplement, avec sa femme Elisabeth qu’il aime tendrement et ses trois enfants. Les Belges l’apprécient et attendent déjà beaucoup de lui.

– La France attend aussi beaucoup. Nous avons déjà eu des entretiens avec votre Administration et vos ministres sur la nécessité de renforcer l’armée belge. Les fortifications de Liège, Anvers et Namur ne nous rassurent pas pleinement sur votre capacité à résister à une invasion germanique.

– Mais, monsieur le conseiller, nous établissons le service militaire qui touchera progressivement un fils par famille. Nous modernisons notre armement. Le prince Albert le dit souvent : « un pays qui se défend, est un pays qui ne périt pas ! « 

9 mars 1909 : Tout va bien en Belgique

Ils sont un peu plus de sept millions et a priori, nagent dans le bonheur. Ils possèdent le réseau de chemin de fer le plus dense du monde, s’affichent parmi les premiers dans la production de charbon et d’acier et se mettent cinq fois moins en grève que les Français. On estime leur richesse à 7000 francs-or par habitant.

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Le réseau de chemins de fer belge est le plus dense d’Europe…

Les Belges ont toutes les raisons pour être heureux.

Leur petit pays a parfaitement su tirer son épingle du jeu dans la révolution industrielle du siècle dernier et continue sur sa lancée, à l’abri derrière sa neutralité qui la met à égale distance de la France et de l’Allemagne.

Bruxelles, Charleroi, Liège… la Wallonie et les zones de langue française captent -grâce notamment à leur sous-sol – l’essentiel de cette richesse et la main d’oeuvre flamande doit se déplacer vers ces régions pour travailler.

L’abondance facilite la résolution des difficultés.

Les Flamands se plaignaient que le néerlandais n’avait pas rang de langue nationale ? Les dirigeants – qui connaissent tous parfaitement la langue de Molière, même lorsqu’ils viennent d’Anvers, de Gand ou de Bruges – ont accédé à leur revendication.

La Belgique a fait voter de nombreuses lois sociales sur le travail de nuit, les accidents du travail, le repos dominical, l’interdiction du travail des enfants ou la suppression du livret ouvrier. Les ouvriers et paysans ont le droit de vote depuis 1894.

 » Oui, mais il y a un revers à cette médaille.  » Le chef de cabinet de l’héritier du trône, le prince Albert, que je rencontre aujourd’hui lors d’un déplacement à Bruxelles, semble assez critique sur les résultats obtenus par le roi Léopold II.

A suivre… 

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