28 février 1909 : Naissance d’un monstre

L’homme est seul dans sa chambre. Il s’est levé tard, ne s’est pas rasé et consulte, paresseusement assis sur le rebord du lit, l’avant dernier numéro de la revue raciste viennoise Ostara. Ce torchon dirigé par Jörg Lanz expose des thèses simples : la « race blonde » doit prendre le pouvoir sur l’ensemble de la planète pour la protéger des fléaux du monde moderne et elle doit asservir les peuples « d’hommes bêtes » à la « peau sombre » qui véhiculent le socialisme, la démocratie et le féminisme.

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Vienne, dans les années 1900, un homme seul, mal rasé, dans un chambre, lit des revues racistes…

L’homme seul réfléchit. Il repense à cette rencontre d’hier avec un personnage « en long caftan avec des boucles de cheveux noirs ». Il se rappelle avoir eu pour la première fois de sa vie un mouvement de recul face à se représentant de la « race juive ». Il n’avait pas encore ce réflexe quand il vendait ses tableaux à Löffner ou quand Robinson lui donnaient quelques pièces pour finir ses fins de mois. « Y-aurait-il les bons juifs qu’il côtoie tous les jours et les mauvais qui traînent dans la rue? » Le pouvoir dirigeant l’Autriche est-il dominé par des races inférieures qui le mènent à la déchéance comme le prétendait le bourgmestre de Vienne Karl Lueger en marge de l’un de ses discours de début d’année ?

L’homme seul se lève. Il ne se lave pas. Trop fatigant pour aujourd’hui. Il regarde par la fenêtre les passants en bas de la Felberstrasse. « Des Allemands, des Juifs, des Hongrois, des Tchèques, des Roumains… une Babel ethnique. » Un mélange qui provoque son aversion. Il pense que la belle culture allemande va être emportée par ce flot de personnes sans attaches. En s’affalant à nouveau sur sa paillasse et en mettant sa tête dans ses mains, il se remémore précisément les scènes qu’il a vécues comme spectateur au Parlement. Ces discussions qui n’en finissent plus, ces députés polyglottes, ce pouvoir impérial qui se dilue dans cette « démocratie visqueuse » ; tout cela provoque chez lui un début de nausée.

L’homme seul a faim. Il n’ose pas aller revoir son ami Kubizek qui pourrait lui avancer ou lui donner quelques billets pour tenir. Il ne veut pas lui annoncer son second échec à l’examen d’entrée à l’Académie des beaux-arts. Il n’ose pas lui dire que ses espoirs de carrière artistique s’évanouissent peu à peu.

Notre homme sort. Il enfile un manteau miteux et est interpelé un peu rudement par son logeur alors qu’il descend l’escalier.

« Vous n’avez toujours pas remis votre fiche de police au concierge. Il me faut plus de garanties que vous allez payer régulièrement votre loyer. Redonnez-moi votre nom ! »

L’homme seul s’approche. Il a les cheveux crasseux et sa mine fait peine à voir. Il articule d’une voix faible :

– Pas de difficulté. Je vais vous dire qui je suis. Je m’appelle Adolf Hitler. « 

27 février 1909 : « J’ai vu Napoléon 1er en vrai ! « 

« Non, je ne veux pas de médecin, je suis en pleine santé !  » Claude Ermy, vénérable centenaire au Raincy, confond un instant le journaliste du Temps qui vient lui rendre visite avec un docteur. Dès que les présentations sont faites, M. Ermy redevient affable et souriant. Bonne mine, des cheveux blancs brillants, une voix encore claire, un regard qui pétille, il a cent-trois ans ? On lui en donnerait trente de moins.

Dans ses yeux peut se dérouler tout le XIXème siècle : la mort de Louis XVIII où il fait partie de ceux qui rendent un dernier hommage au roi en défilant devant son lit de parade  ; le sacre de Charles X en 1825 où il est impressionné par le nombre de gardes du corps entourant le souverain mal aimé.

Mais surtout :

« J’ai vu Napoléon 1er. Là, comme je vous vois ! Ah, quelle présence !  » Il évoque le passage de l’Empereur à Saulieu, lors de son retour de l’île d’Elbe en 1815. La foule qui acclame sur le perron de la mairie celui qu’elle considère comme un sauveur; le petit homme pressé qui donne des ordres secs à son entourage pour remonter vers Paris et consolider un pouvoir fragile ; les fonctionnaires cassés par le roi Louis XVIII -en fuite- qui proposent leurs services…  Il se souvient de ce pays qui semble alors reprendre espoir. « J’avais neuf ans. C’était un moment d’union, de joie et d’espérance extraordinaire. Seul Napoléon savait faire naître ces sentiments dans le peuple !  »

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Caricature anglaise décrivant Napoléon à l’île d’Elbe

Claude Ermy a eu une vie assez rude. Originaire du Morvan, ses « compatriotes de la région  » lui trouvent une place de garçon de café à Paris. Père de onze enfants, il en a perdu plusieurs en bas âge. A la mort de son père, lui qui est l’aîné, retourne dans son village natal pour élever ses derniers frères et soeurs.

Devenu ouvrier aux forges, il est victime d’un terrible accident du travail et voit ses doigts broyés entre les rouages d’une machine. On doit l’amputer de la main. Comme invalide, son ancienne fabrique lui verse, depuis, une pension mensuelle de 25 francs.  » Je vis avec. C’est peu. Il faut compter.  » Il reste sobre et digne sur cette question.

Depuis 18 ans déjà, il vit chez son petit fils, chef d’entreprise de fumisterie. Il raconte, à qui veut l’entendre, ce XIXème siècle dont nous sommes tous les héritiers.

A chaque fin d’anecdote, il puise avec délice, de sa main valide, dans sa tabatière. Est-ce là le secret de sa longévité ?

26 février 1909 : La France, chouchou des Etats-Unis

« C’est un homme qui respire l’intégrité. » Le chef d’Etat américain qui achève son mandat, Theodore Roosevelt, ne tarit pas d’éloges sur lui.

Il ajoute :  » L’ambassadeur Jusserand fait partie de ces fonctionnaires français très capables et il se situe parmi les plus doués de sa génération. Les promenades que nous faisons ensemble sont un vrai plaisir ».

Jean Jules Jusserand, ambassadeur de France à Washington, passe, exceptionnellement, quelques semaines à Paris. Avant qu’il soit reçu par le Président du Conseil, je fais le point rapidement avec lui.

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Son excellence Monsieur l’ambassadeur de France à Washington, Jean Jusserand. Un homme très apprécié du gouvernement américain depuis sa nomination il y a cinq ans.

Nous passons en revue les réussites de la politique de l’Etat fédéral :

– la lutte contre les grands trusts qui étouffaient la concurrence et empêchaient la baisse des prix ;

– la mise en place d’une marine puissante permet à Washington de faire entendre sa voix sur tous les dossiers internationaux ;

– la « politique du dollar » qui conduit à accroître les investissements américains à l’étranger ;

– la politique du « gros bâton » qui régente maintenant la vie sur tout le continent américain et empêche l’émergence de gouvernements d’Amérique latine qui seraient opposés au Etats-Unis ;

– la protection des espaces naturels avec la création et l’extension des grands parcs dans l’ouest du territoire.

Jusserand est un homme de grande culture. Parfaitement bilingue, il est publié régulièrement par les éditeurs américains qui s’arrachent ses oeuvres passionnantes et érudites sur le sport, la littérature anglaise ou l’histoire diplomatique. A 15 ans, il voulait s’engager dans l’armée française pour lutter contre les Prussiens lors de la guerre de 1870. Arrivé à l’âge adulte, il s’est rendu compte que les plus grandes victoires étaient celles remportées par les diplomates.

Grâce à des hommes comme lui, ces Etats-Unis qui ne cessent de grandir, nous considèrent comme un pays frère.

24 février 1909 : La crise économique est terminée !

La crise économique semble s’achever. Les bons chiffres sont là : 359 millions de francs d’exportations au mois de janvier dernier contre 318 au même mois de l’année précédente. Les importations progressent aussi et passent de 510 à 524 millions.

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Le bureau du ministre des Finances Joseph Caillaux, rue de Rivoli

Le chômage qui touchait une bonne partie de la population recule. Les carnets de commande des patrons se remplissent. Et le ministère des finances souligne que les rentrées fiscales se révèlent excellentes.

« Qu’avons-nous fait pour en arriver à ces résultats fameux ? » Je pose cette question à notre ministre des finances Caillaux. Il me répond avec beaucoup de franchise :

« Rien ! Nous n’avons rien fait. Tout au plus, nous n’avons pas mis le pays en guerre et nous avons essayé d’équilibrer le budget de l’Etat en étant économes des fonds publics. Mais fondamentalement, nous avons attendu que la crise se passe. Après les périodes de vaches maigres, viennent celles des vaches grasses. C’est comme dans la Bible. Il faut être patient.  »

Comme conseiller plus spécialement chargé du ministère de l’Intérieur, je suis impressionné par cette impuissance érigée en règle de conduite. A la place Beauvau, chaque affaire criminelle, chaque trouble à l’ordre public, doit recevoir une réponse des pouvoirs publics. A la question : « Que fait la police?  » Je ne peux jamais répondre :  » Rien ! » Et c’est pourtant la réponse que fait le ministre des finances pour son domaine.

Caillaux insiste :

– Ce n’est pas moi qui passe les commandes aux entreprises sauf pour les achats de matériel militaire ; ce n’est pas moi non plus qui prend les décisions d’embauche. Je ne fixe aucun prix, n’intervient pas à la Bourse, ne manipule pas la monnaie. En cas de malheur, je peux tout au plus accepter de délivrer des crédits pour les indigents… et encore, je préfère que ce soit les communes qui s’en chargent.

– Vous avez donc une vision très réductrice de votre rôle ?

– Mon cher conseiller, je sens votre ironie et vous savez que je n’ai pas la réputation d’être discret. Mais nous ne pouvons diriger tout ce qui se passe dans le pays ! Ce que les Français attendent de nous, c’est déjà que l’Etat soit correctement administré : pas de guerre, peu d’impôt, une police qui trouve les voleurs, une justice rapide, une école qui apprend à lire, écrire et compter. Pour le reste, nous laissons les patrons, les commerçants, les artisans, les ouvriers se débrouiller pour produire de la richesse.

– Pour vous, c’est cela l’Etat moderne ?

– Etat moderne ? Etat modeste !

23 février 1909 : L’université française fonctionne très bien

 » Notre université marche bien ». Le recteur Liard, grand patron de l’Université de Paris que je reçois aujourd’hui avec son adjoint chargé des finances, m’apparaît comme un homme heureux. Il se félicite de la loi de 1896 qui a donné son autonomie à la maison qu’il dirige. Il remercie l’Etat d’avoir significativement augmenté les salaires des professeurs qui rejoignent ceux versés dans les universités allemandes. Il souligne que le niveau des études et des recherches publiées n’a jamais été aussi élevé.

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La Sorbonne vient d’être entièrement rénovée par l’architecte Henri-Paul Nénot

« Nous vous remercions de votre soutien ! Grâce à vous, nous avons pu nous éloigner de la médiocrité intellectuelle du siècle dernier qui nous avait conduit, ni plus ni moins… à la défaite de Sedan! » ajoute-t-il pour rappeler que les universités ont maintenant la personnalité juridique et deviennent indépendantes.

Son adjoint  complète :  » nous pouvons recruter, dans chacune des facultés, les meilleurs enseignants de province. Et ce sont les professeurs chevronnés qui détectent les perles rares pour leur faire rejoindre la Sorbonne. Ce système d’autonomie des facultés a conduit aux recherches sur le radium par Curie, à la découverte de la photographie couleur par Lippmann, à celle du four électrique par Moissan. Nous invitons des personnalités étrangères prestigieuses comme Carnegie. Nos professeurs sont les invités permanents d’Harvard à Boston ou des universités d’Amérique latine. Ils forment depuis longtemps les élites égyptiennes et commencent à s’implanter à Prague. Sur 18 000 étudiants inscrits dans nos facultés, 4000 sont d’origine étrangère. Grâce à nous, c’est toute la France qui rayonne !  »

Je glisse à cet adjoint enthousiaste quelques questions sur les risques de la cooptation qui mène au mandarinat et à la sclérose ; j’émets quelques réserves sur la domination qu’exerce l’Université de Paris sur les établissements de province, je le pousse dans ses retranchements sur l’influence de l’érudition allemande qui nous éloigne d’une liberté de pensée bien française…

L’adjoint s’exclame, avec orgueil :

– L’Université, la « Nouvelle Sorbonne », n’est plus guère attaquée que par l’Action française, par les antisémites qui comptent le nombre de juifs dans nos rangs et par les antidreyfusards qui regrettent nos prises de position en faveur du capitaine pendant l’Affaire !  »

Je rétorque, vexé :  » je ne fais pas partie de ces trois catégories. Je représente en revanche un Etat et un gouvernement qui estiment avoir leur mot à dire sur le fonctionnement des facultés puisqu’ils les financent et qu’ils doivent veiller au respect de la volonté du peuple français. »

L’adjoint ne se démonte pas :

– Mais Monsieur le conseiller, l’Université n’est jamais aussi bonne que lorsqu’on lui fait confiance tout en lui donnant de vrais moyens pour fonctionner. Cela crée chez nous une volonté d’atteindre l’excellence dans chaque discipline et de nous mesurer aux meilleures institutions étrangères. Faites-nous confiance !

Je lui réponds, un peu désabusé :

– Avec notre instabilité ministérielle chronique, nous sommes bien obligés de vous faire confiance. Les ministres passent… Vous, vous restez !  » 

22 février 1909 : Blum fasciné par Jaurès

Il écoute, il boit ses paroles, ne pense jamais à le contredire. Socrate et Alcibiade ? Non, Jaurès et Blum.

Tout sépare les deux hommes. Le physique tout en puissance de Jaurès paraît écraser la minceur longiligne de Blum. Le cou de taureau du premier semble fait pour la lutte, le port de tête délicat du second prédispose plus à des joutes oratoires dans les salons. Jaurès bouillonne et fonce, Blum réfléchit avant d’agir.

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Jean Jaurès et Léon Blum, le maître et le disciple ; le premier a 50 ans, le second 36. Jaurès est un parlementaire célèbre et prestigieux… Blum n’est connu que par quelques lecteurs de critiques littéraires…et ses collègues fonctionnaires.

Ils se réunissent devant le temple du socialisme. Le plus âgé prend le second par la main, lui fait franchir le seuil et le présente aux grands Anciens qui fascinent le plus jeune. Alors que l’Internationale est chantée par une foule qui attend au dehors des messages de délivrance, Jaurès délivre à son disciple les paroles magiques qui peuvent enflammer le peuple. Il lui apprend les règles du combat politique et les devoirs du chef charismatique. Il lui fait sentir les rapports de force et le prix des luttes de classes.

Riches de l’enseignement transmis, ils ressortent tout deux du temple, main dans la main, face aux ouvriers victimes d’injustice, face aux obscurs de la mine et aux oubliés du capitalisme triomphant. Les regards qui se tournent vers eux expriment l’espérance de ceux qui ne veulent plus être trompés, de ceux qui rêvent de jours meilleurs pour leurs enfants. Le tribun et l’élégant juriste, le parlementaire redouté et le critique littéraire incisif, s’avancent accueillis par les vivats et les cris de joie. Ils lèvent les bras au ciel en faisant redoubler, à chaque mouvement, les hurlements d’une assemblée qui rentre en communion avec ces deux leaders.

Blum est heureux, il se sent porté par une vague qui ne peut se briser. Il a les yeux clos pour emmagasiner le plus de sensations possibles.

Les bruits s’éloignent, la lumière du vrai jour envahit la pièce.

Blum, maître des requêtes au Conseil d’Etat, se lève. Une heure après, dans un costume bien coupé, rasé de près, il franchit les portes de la prestigieuse institution et se surprend… à siffloter l’Internationale.

21 février 1909 : Polémique et mépris de la femme

« Nous voulons glorifier la guerre -seule hygiène du monde- le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées pour lesquelles on meurt et le mépris de la femme. » Marinetti, auteur du manifeste du Futurisme, paru hier dans le Figaro, voulait créer la polémique. Il est servi.

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L’écrivain italien Marinetti veut choquer en publiant, dans Le Figaro », « le Manifeste du Futurisme ». La polémique enfle.

Dans l’esprit du grand public, la glorification de la modernité, de la vitesse ou du futur qui charpente, avec originalité, cette nouvelle vision de l’art s’efface devant l’apologie de la violence, de la guerre et du mépris de la femme qui surprend et finit par déplaire.

Marinetti voulait « choquer le bourgeois ». Il va plus loin et s’aliène aussi les avant-gardes, les féministes et finalement tout ceux qui veulent continuer à libéraliser notre société et s’affranchir de ses valeurs traditionnelles.

Marinetti, avec son bel accent italien, ne cesse de répéter qu’il s’agit d’un « gigantesque malentendu ». Le « mépris de la femme » signifie en fait un refus de son image romantique, alanguie et finalement décadente que véhicule la littérature actuelle. « Assez des histoires d’adultère, du bel amour latin, de l’obsession de la femme idéale… Il faut arrêter le sentimentalisme aussi rance qu’exténuant, voilà ce que j’ai voulu dire ! ».

Trop tard, le coup est parti. Les articles vengeurs, en réponse, se préparent. Les plumes s’aiguisent, se trempent dans le vitriol et l’encre rouge.

Rachilde, la célèbre féministe, prépare un article dans le Mercure de France et l’écrivain D’Annunzio note sur un carnet toutes les insultes pittoresques qui lui viennent à l’esprit quand il pense à Marinetti. Il est assez fier de celles-ci : « nullité tonnante. Crétin fluorescent avec quelques étincelles d’imbécillité « .

Dans le petit monde de l’art, en ce mois de février 1909, ça vole bas.

20 février 1909 : Quand Robin des Bois finance l’hôpital…

« Pour trouver les 66 millions de francs dont nous avons besoin chaque année, tous les moyens sont bons ! » Gustave Mesureur, directeur de l’Assistance publique de Paris, écarte les bras et les mains pour accentuer la force de ce qu’il vient de dire.

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Gustave Mesureur, 61 ans, est directeur de l’Assistance publique. Il est ancien député de la Seine, ancien ministre et membre éminent de la Grande Loge de France.

Nous avons rendez-vous pour examiner les sources de financement possible des 32000 lits des hôpitaux parisiens qui accueillent chaque année près de 270 000 malades. L’Assistance publique qui accueille les pauvres ne pouvant se soigner, a la réputation d’être riche : elle possède des terrains, des titres, des immeubles. Elle a des capitaux qui lui rapportent des intérêts, elle donne à bail des domaines, des maisons et des fermes.

Tout cela ne suffit pas : elle reçoit donc, en plus, des subventions municipales et départementales. Elle touche une part des bonis du Mont-de-Piété. La vente de terrain dans les cimetières se fait aussi en partie à son profit. « Ainsi, chaque mort finance un bébé qui naît!  » ajoute, pragmatique, notre directeur.

Pour équilibrer son budget, l’Assistance publique peut aussi compter sur une taxe originale : le « droit des pauvres ». Sur la région parisienne, tous les billets de spectacles, bals, concerts sont grevés d’une taxe qu’elle recouvre directement grâce à son service de perception. Ainsi, ceux qui s’amusent, se distraient, s’étourdissent dans les fêtes, financent et soulagent la pauvreté. 1 294 salles de concerts, théâtres ou cabarets sont régulièrement visités par les limiers de l’Assistance publique afin de vérifier que le droit des pauvres est bien acquitté.

– Monsieur le conseiller, ces agents qui s’assurent que les riches paient bien ce qu’ils doivent, sont un peu nos Robins des Bois !

– Mais d’autres sources de financement ne seraient-elles pas plus pertinentes ?

– Que voulez-vous dire ?

– Imaginez que tous les salaires soient soumis à une cotisation significative, perçue par des grands organismes de recouvrement… vos recettes seraient assurées !

– Nos dépenses sont infinies car on ne fait jamais assez pour la santé et pour soulager les pauvres. Vos idées de recettes sont les bienvenues mais elles ne seront sans doute pas suffisantes. Je suis pessimiste. Il y aura toujours un déficit… comment dire, un trou !

18 février 1909 : Le singe qui vole …

Depuis quelques jours, dans ce grand magasin de la rive droite, le manège d’un client inquiète les agents chargés de la surveillance. Celui-ci se promène dans les rayons, longuement et n’achète finalement jamais rien. Sa mise négligée laisse penser qu’il n’est guère aisé.

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Au Printemps Haussmann ou aux Galeries Lafayette, il se passe vraiment de drôles de choses avec des clients bizarres…

A la longue, les lentes et a priori inutiles déambulations de notre quidam au teint mat et aux lourds cheveux noirs, inquiètent. Il est alors prévu de le faire suivre discrètement et d’observer ses agissements.

Nous sommes mercredi, dans l’après midi, l’individu frôle les étalages d’une riche bijouterie. Un commis vient de reposer un magnifique collier de perle qu’une élégante cliente voulait examiner.

Soudain, un petit bruit bizarre fait sursauter les surveillants.

Le long bras d’un animal velu sort de la poche de l’homme mystérieux et s’empare avec une rapidité surprenante de cet objet de grande valeur.

Une dizaine de minutes plus tard, nous sommes devant l’étalage des bagues. Ce même agile bras poilu prolongé d’une main crochue se saisit de deux ou trois d’entre elles et les fait disparaître dans la grande poche de notre mystérieux inconnu.

A la suite de ce flagrant délit, les agents de surveillance prennent une décision. Ils attendent que l’homme quitte le magasin et avec l’aide d’agents de la sûreté, procèdent à son interpellation.

Quelle n’est pas leur surprise de trouver, dans la poche du manteau miteux du voleur, un magnifique ouistiti à la tête minuscule et aux yeux très éveillés !

En procédant à l’interrogatoire, ils découvrent que l’homme s’appelle Miguel Androvar, qu’il est Mexicain, saltimbanque habitant dans une roulotte à la Porte de Montreuil. Son singe est parfaitement dressé pour des missions toutes plus malhonnêtes les unes que les autres.

Androvar a été placé sous mandat de dépôt.

Son singe se demande, tout en jouant avec une pomme, au fond de sa fourrière, quand il pourra à nouveau exercer ses talents…

17 février 1909 : Mort de Geronimo, naissance d’une légende

 » Je suis né dans les prairies, là où les vents soufflent librement et où rien n’arrête la lumière du soleil. Je suis né là où il n’y a pas de barrière… » Le grand chef Geronimo, en mourant, a sans doute rejoint des plaines infinies et il lance son cheval fougueux sur les mille chemins glorieux que compte le paradis des Indiens.

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Le chef et ancien chaman Geronimo (son vrai nom est Go Khla Yeh) et ses fidèles guerriers Apaches : « j’ai été chauffé par le soleil, bercé par les vents et abrité par les arbres, comme tous les bébés indiens… »

Geronimo. Un nom de légende qui vient de la terreur de ses ennemis mexicains implorant « Saint Jérôme », en espagnol, quand ils combattaient contre les Apaches. Go Khla Yeh -celui qui baille –  son vrai nom a perdu plusieurs fois toute sa famille dans ses combats contre l’homme blanc. Il a atrocement souffert de cette perte et s’est vengé. « Geronimo, Geronimo !  » hurlait les soldats en s’enfuyant face à ce guerrier doué d’une force et d’un courage hors du commun.

Geronimo représente le combat de tout un peuple, les Apaches, pour ne pas disparaître. Parqués dans la réserve de San Carlos, sans ressource possible, balayée par les vents chauds du désert, le grand chef aide les siens à redresser la tête. Plusieurs fois, il se révolte et s’enfuit. Arrêté une fois, deux fois, trois fois, il s’évade, attaque les troupes gouvernementales à un contre dix, remporte des victoires inespérées dues à ses talents de tacticiens. Il vit de pillages et de raids meurtriers.

Il sait survivre dans des conditions extrêmes, avec quelques dizaines de fidèles, lorsque les 5000 hommes du général américain Nelson Miles le traquent sans pitié jusqu’à la frontière où 3000 soldats mexicains l’attendent aussi, armés jusqu’aux dents. Il échappe à tous les pièges, toutes les battues, protégé sans doute par ses prémonitions d’ancien chaman.

Au soir de sa vie, fatigué, il accepte de se rendre et finit par s’installer dans l’Oklahoma à Fort Sill. Il se convertit au christianisme et devient peu à peu une légende vivante en défendant, devant les journalistes du monde entier, la cause des Indiens.

Theodore Roosevelt est le premier homme politique au pouvoir à entendre vraiment son message et à envisager un traitement humanitaire, social et éducatif des tribus décimées par des dizaines d’années de mauvais traitements. Ce changement d’attitude du gouvernement fédéral est heureux mais il arrive bien tard… trop tard ?

Sur son lit de mort, Geronimo délivre à ceux qui veulent l’entendre, un message prémonitoire pour l’avenir de l’humanité :

« Quand le dernier arbre aura été abattu,

Quand la dernière rivière aura été empoisonnée,

Quand le dernier poisson aura été péché,

Alors, on saura que l’argent ne se mange pas. « 

16 février 1909 : Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme…

 » Il va falloir s’occuper un peu plus sérieusement de toutes les inégalités qui perdurent sur notre territoire !  » Hégésippe Légitimus que je reçois aujourd’hui, ne mâche pas ses mots même s’il garde un sourire avenant.

Au départ, mon propos était juste de passer en revue tous les postes budgétaires du ministère de l’intérieur et de celui des armées pour examiner les économies possibles. En regardant la longue liste des affectations, je me suis étonné du nombre de fonctionnaires présents pour le maintien de l’ordre en Guadeloupe. J’ai voulu en savoir plus sur la situation de cette île que je connais mal et j’ai eu l’idée de faire venir le député maire de Pointe-à-Pitre, dans mon bureau, pour faire le point.

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Hégésippe Légitimus a un fils du nom de Victor qui sera journaliste et se mariera avec la comédienne Mathilda Paruta qui deviendra Darling Légitimus. Cette dernière sera à son tour la mère de Théo Légitimus, comédien lui aussi, qui aura, en 1959, en enfant du nom de … Pascal.

 » Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme, il faut s’efforcer de mettre fin à la crise sucrière qui secoue notre territoire depuis 1870. La canne se vend de moins en moins et à des cours trop bas pour permettre aux petites exploitations de survivre. Le résultat se traduit par une concentration des propriétés entre les mains des usines et d’industriels métropolitains et/ou mulâtres. »

Hégésippe Légitimus explique calmement et s’efforce de vérifier, par des regards furtifs, que mes notes prises au fur et à mesure, sont bien conformes à ses propos.

 » J’ai créé le parti socialiste guadeloupéen pour redonner du pouvoir politique aux exploités de l’île qui sont souvent noirs, pour mettre fin aux grands monopoles qui conduisent à des inégalités de fortune choquantes et pour favoriser l’accès aux études des classes populaires guadeloupéennes. A chaque hausse des cours de la canne à sucre, il faudrait que les salaires des ouvriers agricoles et des usines soient revalorisés.  »

Je décide de le faire parler un peu de lui :

– On vous qualifie, peut-être un peu vite, de « Jaurès noir  » ?

– Monsieur le conseiller, c’est beaucoup d’honneur mais si vous connaissiez mieux l’île, vous verriez que le nom de Légitimus est pris au sérieux par les habitants qui placent beaucoup d’espoir dans mon action de président de conseil général, de député et de maire.

En me regardant avec fierté, il ajoute une phrase dont je peine à comprendre complètement le sens :

– Mon nom n’est pas celui d’un… inconnu… et je ne suis pas… un amuseur public. »

15 février 1909 : Qu’est ce qu’un bon Président de la République ?

« Je me méfie d’un Président de la République qui serait présent sur tous les fronts, qui ne pourrait plus prendre le recul nécessaire pour s’assurer que les grands arbitrages sont faits ». Lors d’une réception à l’Elysée ce jour, le Président Fallières m’a pris à part. Il continue :

– Figurez-vous que je vais avoir besoin de vous. Il n’est pas exclu que Clemenceau ne passe pas l’année. Son gouvernement est usé par les grèves ; les oppositions à la Chambre se font plus vives chaque jour, sa méthode cassante et souvent autoritaire en exaspère plus d’un. Si votre Patron est renversé, il faudra que le nouveau Président du Conseil que je nomme puisse compter sur un ou deux conseillers restant en place et capables d’assurer la transition.

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Le Président de la République Armand Fallières se laisse aller à la confidence…

– Mais M. Clemenceau est en pleine forme, il demeure prêt à relever tous les défis qu’impose le pays.

– Non, les réformes ne se font pas vraiment. L’impôt sur le revenu continue à susciter la polémique, les retraites ouvrières sont en panne, l’aide médicale bat de l’aile, l’armée a des états d’âme, la marine prend l’eau…

– Oui, mais la police a été réformée, la grève générale évitée…

– Pour combien de temps ?  Ecoutez-moi bien, mon rôle de Président de la République est de rester discret, de ne gêner ni la Chambre, ni les ministres qui sont en première ligne. En revanche, il faut que je sois prêt quand les députés décident de se séparer de l’exécutif en place. Je dois alors bien comprendre les attentes du pays, celles de ses élus ; il convient aussi que j’ai à l’esprit les orientations qu’il conviendrait d’imprimer à l’Etat. Au regard de cette réflexion, je m’efforce de connaître les hommes de qualité pouvant diriger le pays. J’observe les ministres en place, les députés en vue. Je flaire, je compare, je soupèse, j’évalue… et enfin, le moment venu, je tranche.

– Arbitre ultime ?

– C’est cela. Et aussi, ne l’oublions pas, recours suprême. Je suis celui qui ne peut s’user dans l’exercice quotidien du pouvoir. Je reste un homme neuf, un recours. Au delà du tumulte, des luttes de classes, des guerres entre partis, des rivalités de personnes, des conflits d’intérêts, je peux rassembler tous les Français. Celui qui ne prend pas parti est légitime pour arbitrer dans l’intérêt de la Nation toute entière.

– Les Français vous connaissent mal.

– C’est mieux. Notre peuple volontiers versatile se lasserait vite d’un Président omniprésent, intervenant sur tous les sujets, dans tous les grands journaux. Le Président doit avoir le verbe rare, entretenir un certain mystère, une distance qui suscite le respect, une hauteur qui décourage les basses attaques.

– Donc, Président de la République, c’est une bonne place ?

– Oui, la place est bonne… malheureusement, il n’y a pas d’avancement !

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Le Palais de l’Elysée en 1909

13 février 1909 : Anaïs, flagellée en place publique

Anaïs Cartier a la réputation d’avoir des moeurs faciles. Les hommes de la petite bourgade de l’Isère dans l’arrondissement de Grenoble, où elle habite, viennent souvent la visiter. « On passe un bon moment avec elle, il faut pas s’gêner » s’exclament les ouvriers de l’usine du coin, « c’est toujours mieux qu’à la maison » complètent l’épicier et le boulanger, habitués des lieux.

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Grenoble et sa gare, dans les années 1900. Le drame d’Anaïs a lieu dans l’arrondissement de Grenoble, dans une bourgade proche de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs

Ce soir de février, le rapport de la gendarmerie de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, à laquelle la commune d’A. Cartier est rattachée, indique que les choses tournent au drame.

Il est six heures, la nuit est tombée. M. B. , commerçant père de famille, est en compagnie d’Anaïs. Ils sont dans une tenue qui montre que la visite ne relève plus de la seule courtoisie.

Soudain, la femme de M B. et ses trois grands fils, décident de se rendre chez Anaïs pour obtenir des explications. Trouvant une porte close, ils la défoncent avec leurs pioches. Le commerçant surpris s’enfuit pieds nus et en maillot dans la neige.

Les trois fils furieux envahissent la maison et se saisissent d’Anaïs. Ils la rouent de coups pendant de longues minutes, insensibles à ses cris de frayeur et de douleur. Puis, ils lui passent une corde au cou et la traînent dans les rues du village. Arrivés sur la place publique, ils la flagellent sans qu’aucun habitant n’intervienne.

L’infortunée créature est finalement abandonnée par ses bourreaux sur un tas de fumier. Elle regagne quelques instants plus tard son domicile poursuivie par les huées des femmes de la commune.

Le rapport de gendarmerie est arrivé jusqu’à mon bureau avec ce commentaire du préfet local :  » le moyen âge n’est pas terminé partout » .

11 février 1909 : Picasso, l’oeil qui cherche et trouve

« Son oeil noir englobe puis perce la réalité pour l’absorber totalement ; son esprit vif analyse, synthétise, transforme et transmet à son bras qui jette magistralement les formes et la couleur sur la toile. Picasso est une machine géniale !  » pense le marchand de tableaux Kahnweiler. Ce dernier vient visiter, comme en chaque fin de matinée, le Bateau-lavoir, résidence des peintres installés à Montmartre.

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Picasso a 28 ans en ce début d’année 1909

Picasso est l’un des rares artistes résidant dans cette guinguette, à l’aise financièrement. Kahnweiler vient de lui acheter presque toutes ses toiles de la période rose pour plus de 2000 francs.

Le Catalan exerce une fascination grandissante sur ceux qui le côtoient.

C’est lui qui explore des rivages jusque-là inconnus de la peinture avec ses incroyables « Demoiselles d’Avignon » et ses autres oeuvres qui transforment modèles et objets en cubes.

C’est encore lui qui prend sous son aile protectrice le débonnaire et (faussement?) naïf Henri Rousseau. Il vient d’organiser un grand banquet en son honneur.

Habitué à être leader, Picasso ne supporte pas la concurrence, notamment celle de Georges Braque qui fait aussi des découvertes dans le monde des objets simplifiés en volumes abstraits et en cubes. La rivalité entre les deux artistes, cachée par une amitié de façade, est féroce. Chaque oeuvre de Braque inspire immédiatement Picasso qui s’efforce de le dépasser en affichant un génie plus complet, plus audacieux encore.

Picasso parle, théorise, montre la voie à d’autres qui l’imitent maladroitement et servilement. Il est ce matin au centre d’un petit groupe attentif aux moindres de ses propos.

« Je veux faire votre portrait un jour ! » lance-t-il brusquement à Kahnweiler. Il tend son index et fixe le marchand d’art d’un regard impérieux lui interdisant de bouger.

 » Vais-je peindre ce qu’il y a sur votre visage? Ce qu’il y a dans votre visage? Ou ce qui se cache… derrière votre visage ? »

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Le Bateau-Lavoir, lieu de résidence et de rencontre des peintres de Montmartre

10 février 1909 : Détente franco-allemande

L’heure est à la détente. Le cliquetis des sabres s’efface devant le ballet diplomatique. L’Allemagne et la France viennent de signer un accord sur le Maroc.

Rien n’est a priori acquis sur cette question. Les deux pays ambitionnent bien de jouer un rôle dans l’avenir du royaume chérifien. Il n’est donc guère évident de les départager.

Les diplomates Jules Cambon, ambassadeur de France à Berlin, Hugo von Radolin, ambassadeur d’Allemagne à Paris, Stephen Pichon et Wilhelm von Schoen respectivement ministre des affaires étrangères français et allemand ont réussi un tour de force.

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L’ambassadeur d’Allemagne à Paris, le prince von Radolin, est un homme habile qui pousse son ministre et le Chancelier à la détente avec la France

Leurs discussions étaient engagées depuis de longs mois mais avaient été malheureusement interrompues au moment de l’affaire des déserteurs de Casablanca (au mépris du droit international, le consul allemand local avait donné asile à deux déserteurs de la légion étrangère française, deux soldats sous uniforme français mais d’origine allemande). Cet incident diplomatique qui aurait pu dégénérer étant soldé (mon voyage à Berlin y est pour quelque chose), les diplomates ont pu reprendre langue.

« La valeur morale de cet accord en dépasse la portée formelle » s’exclame un ami du Quai. C’est vrai.

Sur le fond, nous nous mettons d’accord avec notre puissant voisin sur des termes limités dans un domaine circonscrit :

– la France n’entravera pas les intérêts économiques allemands au Maroc ;

– l’Allemagne reconnaît nos intérêt politiques particuliers dans l’Empire chérifien ;

– les deux pays cherchent à associer leurs nationaux dans les entreprises économiques marocaines.

En clair, nous échangeons un laisser passer économique pour l’Allemagne contre une liberté d’action militaire en faveur de la France.

Par cet accord qui complète celui d’Algésiras, nous montrons notre suprématie sur l’Afrique du Nord en écartant, a priori, un dangereux conflit sur ce sujet avec l’Empire de Guillaume II. 

L’opinion publique retient à juste titre le symbole : la France et l’Allemagne se tendent la main et la situation internationale s’apaise.

Jaurès, une fois n’est pas coutume, applaudit. Delcassé, le grand rival du Patron, parle « d’acte de sagesse profondément satisfaisant ».

Clemenceau est revenu à pied de la Chambre où il a annoncé la signature de l’accord… en sifflotant.

9 février 1909 : Poincaré, l’homme qui attend son heure

Il ne fait aucune erreur et reste tapi dans l’ombre. Même s’il a été ministre à trente-deux ans, on ne peut affirmer qu’il est dévoré par l’ambition. Il semble avoir le temps d’attendre. Raymond Poincaré a quarante-huit ans et reste l’un des sénateurs les plus en vue.

Tout l’oppose au Président du Conseil actuel : il a été un dreyfusard très tiède et faisait parti de ceux qui voulaient, au début, étouffer le scandale pour préserver l’armée… quitte à punir un innocent. Il ne s’est rallié à la cause qu’avec des arguments juridiques et ne s’est guère mis en avant sur le sujet.

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Raymond Poincaré, ministre de l’instruction publique dès l’âge de 32 ans, en 1893, puis titulaire du portefeuille des finances l’année d’après, est actuellement sénateur de la Meuse.

Il refuse une école anticléricale et ne peut donc admettre les mesures prises par les radicaux ces dernières années. Pour lui, les enfants doivent recevoir un enseignement « neutre » ; devenir des patriotes et non des « bouffeurs de curés ».

Enfin, il rejette, poliment mais fermement, le projet d’impôt sur le revenu présenté par Caillaux.

Bref, Poincaré, c’est la droite modérée. Celle qui ne fait pas de coup d’éclat mais peut un jour rafler la mise aux élections si les électeurs se lassent des radicaux.

Ce que veut Poincaré ?

Il ambitionne pour l’heure de rentrer à l’académie française. Ceux qui ne veulent pas le voir dans le fauteuil d’un immortel ont déjà fait élire son cousin Henri, le mathématicien spécialiste de la relativité générale et des « ondes gravifiques », en espérant que l’on ne pourrait désigner deux membres de la même famille dans cette vénérable assemblée.  On pense cependant qu’il a toutes ses chances dans les prochains mois ou en 1910.

Mais surtout, Poincaré incarne l’homme de la revanche. Elu de la Meuse, originaire de Bar-le-Duc, il a vu, enfant, sa ville envahie par les Prussiens. Cela a laissé une trace indélébile dans sa mémoire. Il rêve ainsi d’une France unie qui retrouverait ses chères provinces perdues, il rêve d’une frontière qui se déplacerait à nouveau vers l’est.

La politique actuelle du gouvernement ne va pas vraiment dans cette direction… alors il attend. Tranquillement.

Il sait qu’un jour, son heure viendra.

8 février 1909 : Faut-il investir dans les emprunts russes ?

Comme convenu, je convoque Arthur Raffalovitch, le financier moscovite payé par l’ambassade de Russie pour « convaincre » les journalistes français de dire beaucoup de bien des emprunts russes.

L’homme se révèle affable, s’exprime dans un excellent français comme nombre de ses compatriotes. Il ne comprend guère l’objet de sa convocation place Beauvau.

– Monsieur le conseiller, j’espère que le gouvernement français ne me reproche rien ?

– Monsieur Raffalovitch, nous cherchons juste à mieux cerner vos activités.

– Les choses sont simples. Nous avons des intérêts communs. La France souhaite se rapprocher de la Russie et construire une alliance défensive contre l’Allemagne. En outre, vos industriels ambitionnent de vendre leurs moteurs, leurs machines ou leurs brevets au sein de l’Empire du tsar qui se développe actuellement à grande vitesse. Pour mener à bien l’essor de notre industrie, nous avons besoin de capitaux, de beaucoup de capitaux, notamment étrangers. Pour cela, nous empruntons aux épargnants français – dont le bas de laine est plein – avec la bénédiction de vos grands patrons qui ont, dès lors, des clients russes solvables, de vos banques qui touchent une commission rondelette sur chaque bon d’emprunt placé.

Il me semblait que votre gouvernement appréciait que l’alliance russe ne coûte rien au niveau du budget de l’Etat…

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La Russie se développe à grande vitesse : « Le Passage », célèbre galerie marchande dans la capitale Saint Petersbourg, située sur l’avenue Nevsky. Photographie début XXème siècle

– Oui, vous analysez bien la situation mais cela n’explique toujours pas ce que vous faites, vous, précisément, Monsieur Raffalovitch ?

– Rien de bien extraordinaire. Je suis… comment dire… un facilitateur. J’aide les journalistes français à trouver les bonnes informations financières pour éclairer au mieux les épargnants français.

– D’après un rapport de police que j’ai sur mon bureau, il semble que vous allez plus loin. Vous versez des sommes d’argent à certains journalistes pour qu’ils disent du bien de vos emprunts ?

– Monsieur le conseiller, il ne faut tout de même pas renverser la vapeur! Votre presse financière exige, pour aborder un sujet, des « dédommagements pour frais ». Si je ne peux rien donner, il n’y aura aucun article sur les émissions d’emprunts russes. Ce sera un mur… du silence. Je suis obligé de payer pour que l’on parle de nous.

– Mais, au moins, vos emprunts sont-ils fiables ?

– Bien sûr! La banque de France est officiellement la représentante du ministère russe des finances. Elle est une garantie de notre sérieux.

– Dans les journaux britanniques comme le Times, il est fait état de votre situation budgétaire fragile, de votre dette publique qui génère des échéances et des intérêts qui dépassent largement vos capacités de remboursement. On parle d’un encourt représentant l’équivalent de plus de 12 milliards de francs or, soit trois fois le budget de la France !

– Mais non, ne vous inquiétez pas… il faut envisager notre situation de façon dynamique. Notre industrie se renforce et va générer, progressivement, des profits importants facilitant les rentrées fiscales à même de renflouer les caisses du tsar. Et à court terme, les afflux financiers venant des nouveaux épargnants français nous permet de payer sans difficultés ce que nous devons… à ceux qui nous ont fait confiance depuis plus longtemps.

– Mais, c’est presque de la cavalerie ?

– Pas du tout… c’est de la gestion habile de notre trésorerie et de notre dette publique. Vous verrez, vous aussi, les Français, un jour, vous ferez comme nous !

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Vladimir Kokovtsov, ministre des finances du tsar en 1909, coordonne les emprunts russes 

5 février 1909 : « L’abominable vénalité de la presse française »

 » Prêter à la Russie, c’est prêter à la France  » nous rappellent les réclames dans nos journaux favoris. L’Empire du tsar, ami de la République française, a besoin de l’argent de nos épargnants : il faut construire des milliers de voies de chemin de fer, des lignes de télégraphe, des fonderies, des aciéries, une industrie chimique, équiper une armée nombreuse…

Les caisses de l’Etat russe sont vides et celles de la France peinent à trouver un équilibre. Pendant ce temps, le bas de laine des Français ne cesse de se remplir : les fonctionnaires, les employés de bureaux, les ingénieurs, les épiciers ou professions libérales épargnent sagement pour pouvoir assurer leurs vieux jours.

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Un bon d’emprunt russe de 200 roubles émis au début des années 1900 et un billet de banque de l’empire du tsar daté de 1898

 » Ce sont les épargnants qui paieront le coût de notre rapprochement avec la Russie  » ne cesse d’affirmer notre ministre des finances Caillaux, soucieux de protéger son budget.

Jusque-là rien de choquant. Les Français peuvent bien placer leur argent où ils veulent.

Personnellement, j’ai acheté plusieurs titres émis pendant les années 1898 à 1905. J’ai fait cela sur les conseils de ma banque, le Crédit Lyonnais, qui m’a proposé cette affaire avec empressement (je sais que les établissements bancaires touchent une commission non négligeable sur les bons qu’ils arrivent à placer auprès de leurs clients).

Jusqu’à aujourd’hui, j’étais parfaitement serein sur la sécurité de ce placement : la garantie apportée par l’Etat français me semble rassurante, la solidité de l’Empire du tsar aussi et les taux d’intérêt versés dépassent ce qu’il est possible d’obtenir avec des bons du trésor.

Le rapport secret de la préfecture de police qui arrive sur mon bureau jette le trouble dans mon esprit.

Ce document ne porte pas sur les emprunts russes eux-mêmes mais sur les agissements d’un certain Arthur Raffalovitch, économiste moscovite distingué, financier habile résidant à Paris. Nous apprenons que ce dernier reçoit, régulièrement, des sommes rondelettes du gouvernement de Saint Petersbourg, versées par son ambassade.

Où va cet argent ?

La liste des destinataires est précise : M. A… journaliste au Petit Parisien, M. N… rédacteur au Temps, M. V… spécialiste de la bourse au journal l’Eclair, M. R…. rédacteur en chef adjoint du Journal des Débats etc…

Je retrouve dans cette énumération une bonne part des signatures de la presse française. En face des sommes versées, toutes d’un montant significatif, je peux lire la liste des articles parus dans les journaux et présentant les emprunts russes sous un jour favorable.

La note blanche de la préfecture me signale même que M. Raffalovitch se plaint amèrement à son correspondant, le ministre des finances du tsar Vladimir Kokovtsov, de « l’abominable vénalité de la presse française ». En effet, sa tâche est rendue difficile par les tarifs des rédacteurs qui ne cessent d’augmenter : manifestement, les « plumes » disposent d’autres sources de financement possibles et font grimper les enchères.

Voilà, tout cela n’est pas très ragoûtant. Je décide donc de faire convoquer ce fameux M. Raffalovitch pour qu’il m’en dise un peu plus sur ses activités.

A suivre…

4 février 1909 : Clemenceau est-il méchant ?

– Ne craignez jamais de vous faire des ennemis. Si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait.

Je cite toujours cette phrase de Clemenceau quand on me demande ce que je pense de lui, moi, son collaborateur au quotidien.

Dans les conversations entre amis le soir, chacun cherche à savoir qui est l’homme de pouvoir au quotidien.

Les questions venant de collègues fonctionnaires sont plus précises et plus insidieuses que celles des médecins, des avocats ou des journalistes. Les gens des ministères supportent assez mal ce Président du Conseil pressé d’avoir des résultats, opposé farouchement au droit de grève des agents de l’Etat, partisan d’une discipline de fer. Des phrases amusantes mais finalement maladroites leur ont été rapportées :

– Les fonctionnaires font d’excellents maris. Quand ils rentrent le soir à la maison, ils ne sont pas fatigués et ils ont déjà lu le journal.

Scandale ! Ce bon mot m’est resservi dès que je réclame une note tard le soir à une administration centrale, dès qu’un chef de bureau doit prendre sur son dimanche pour boucler un dossier pour la Chambre. L’un d’entre-eux m’a même dit, à voix basse dans un couloir :

– On ne peut diriger une administration en méprisant ceux qui la font tourner.

Le propos est moins bien troussé que ne pourrait le faire Clemenceau mais on sent bien là l’état d’esprit de ceux qui servent le Patron… mais de loin.

– Et pour ceux qui sont tout près, comment cela se passe ?

Clemenceau est bourru mais finalement très chaleureux. Il exige une loyauté à toute épreuve, une fidélité sans faille mais sait rendre ce que l’on donne. Il assume nos bêtises, nous protège des mises en cause personnelles, et surtout, il nous mène à la victoire. Nous travaillons dur à ses côtés mais pour résoudre des crises dont nous sortons victorieux. Son habileté manoeuvrière, son sens stratégique, nous évitent beaucoup de déconvenues.

Notre labeur n’a d’égal que le sien. Levé aux aurores, couché tard, il épluche ses dossiers avec soin. Il lit attentivement notre production et commente nos propositions de décisions pour mieux éclairer les siennes. Avec lui, le cap est clair, la ligne directrice est connue de tous. Il explique ce qu’il veut et encore plus ce qu’il ne souhaite à aucun prix.

Attentif à nos vies personnelles (il est de bon ton qu’elles restent discrètes), il est le premier à exiger que nous rentrions chez nous pour nous occuper du petit dernier ou pour souhaiter l’anniversaire de notre épouse dont il demande aimablement des nouvelles.

A ses côtés, nous sommes loin du « tombeur de ministères », de l’homme politique redouté. Mais nous devons nous méfier :

 » Quand on a du caractère, il est toujours mauvais !  » dit-il pour s’excuser de ses colères. C’est vrai qu’il peut claquer une porte de rage, qu’il est capable de jeter à la tête de l’un de ses conseillers un dossier mal ficelé. Ses courroux, ses derniers temps, se font plus rares mais n’en sont que plus redoutés par l’ensemble de notre équipe.

« De quelle humeur est le Patron ? » Combien de fois ai-je posé cette question, inquiet, au directeur de cabinet Winter avant de franchir la porte du bureau de Clemenceau ?

Le Tigre reste un homme de grande culture, qui nous pousse à nous intéresser à beaucoup de domaines en dehors de la matière administrative. Passionné de civilisation grecque, il en impressionne plus d’un par ses connaissances sur ce berceau de notre civilisation. Même son ennemi Poincaré s’exclame :  » On dirait qu’il a vécu à l’époque de Démosthène ! »

Proche des artistes (Rodin, Monet…), il n’hésite pas à passer un moment de la journée avec l’un d’entre eux, pour l’aider, le soutenir dans son inspiration. En fin de semaine, il passe parfois à Giverny et s’éloigne ainsi du tumulte parisien.

Voilà, chacun a compris que j’ai de l’affection pour mon Patron.

Dans la mesure où je sais qu’il peut, à tout moment, être désavoué par la Chambre et que son gouvernement est susceptible de tomber sur un simple ordre du jour défavorable, j’ai en tête cette remarque qu’il me faisait un soir :

 » En politique, on succède à des imbéciles et on est remplacé par des incapables !  »

Moi qui aspire à une longue et belle carrière dans ce passionnant ministère de l’Intérieur, je ne souhaite qu’une chose : que, pour une fois, il se trompe ! 

3 février 1909 : Gide prépare une énorme provocation

 » Je reste un incompris. On pense que je fais l’éloge de la pureté, de l’oubli de soi, de l’attirance pour la méditation religieuse. On espère que j’ai tourné la page de l’Immoraliste avec cette austère Porte Etroite.  »

J’évoque ce midi avec André Gide le contenu du premier numéro de la Nouvelle Revue Française, la Nrf, paru il y a deux jours.

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L’écrivain André Gide lancé dans l’aventure de la Nrf en février 1909

La brochure remporte déjà un franc succès qui dépasse les cercles littéraires habituels. Chacun lit, commente, annote ce document qui répond à une attente d’un public devenu réfractaire aussi bien à des expériences littéraires qu’il ne comprend plus qu’aux oeuvres néo-romantiques ou naturalistes sans originalité.

Place à une littérature appétissante mais exigeante :  » L’effort ne remplace pas le don mais il l’exploite. Il n’éteint pas la spontanéité mais la relègue, si l’on peut dire, à la surface de l’oeuvre.  » Dans ses Considérations qui servent de préface au document, Jean Schlumberger fixe les règles, les exigences esthétiques auxquelles doivent se soumettre les écrits publiés dans la Nrf. On ne refuse pas un certain classicisme mais celui-ci doit être novateur, ambitieux d’un point de vue littéraire. La qualité du style est une ardente obligation mais ne doit pas se transformer en exercice vain, désincarné, éloigné de la vie.

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Gide est le premier à se soumettre à l’exercice et publie la première partie de La Porte Etroite. Livre évoquant un amour impossible entre deux jeunes gens attirés par le mysticisme, la ferveur religieuse et le don de soi à Dieu et refusant, à ce titre, l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre.

 » C’est vrai que les lecteurs sont lassés par les trop nombreux ouvrages décrivant la médiocrité de la vie bourgeoise ou se contentant de dénoncer telle ou telle réalité sociale. Les pages que je viens de composer semblent élever l’âme et justifier l’investissement chrétien. On se laisse bercer par une musique envoûtante des phrases qui raisonnent comme des chants très purs dans une église. Pourtant, il n’en est rien. Je souhaite autant réfléchir sur Dieu… que sur la pédérastie. Le sacrifice de mon héroïne attirée par la sainteté m’attire autant que des plaisirs défendus, des transgressions morales et des perversités refoulées. Même le style de l’oeuvre peut changer à l’avenir ; je réfléchis à d’autres rythmes, d’autres façons de composer. Il ne faut pas enfermer la littérature dans des habitudes ou une cage dorée. »

Impossible Gide. Son souci de perfection a failli rendre fous l’éditeur et l’imprimeur. Il ne peut admettre une coquille, un espace ou une virgule mal placés. Il corrige et recorrige encore les épreuves avant impression.

Attachant Gide. C’est lui qui mène la danse dans cette aventure qui commence avec la Nrf. A ses côtés, Jacques Copeau, André Ruyters et Jean Schlumberger forment une garde rapprochée souhaitant conquérir une vraie place dans la littérature française de ce début de siècle. Gide prend des contacts avec des inconnus prometteurs : Paul Valéry, Jean Giraudoux, Léon Blum, Paul Claudel ou un poète de Pau qui signe « Alexis Léger ».

Avant de me quitter, il lâche ces derniers mots :

– Je pars bientôt pour Rome. Je veux oublier La Porte Etroite. Mon prochain livre doit être un dépaysement radical ; je souhaite dérouter mes lecteurs, surprendre voire choquer ceux qui commencent à m’admirer. Je prépare une provocation énorme, vous entendez, ENORME ! « 

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