27 décembre 1908 , l’agression contre le Président de la République : la suite de l’enquête

Rappel des faits : 

Le Président de la République pratique ce qu’il appelle « le footing ». Devenu chef de l’Etat, il n’a pas voulu perdre ses habitudes acquises durant ses mandats de sénateur : tous les matins, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, il marche d’un pas décidé de l’Elysée vers le Trocadéro et le Champ de Mars. Il aime à faire le tour de la place de l’Etoile et pousse souvent jusqu’aux profondeurs du Bois de Boulogne, pour revenir à son bureau vers 10 heures.

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Armand Fallières est Président de la République depuis janvier 1906, il a succédé au bien connu… Emile Loubet. Il se fait remarquer pour son opposition farouche à la peine de mort.

Ce matin, durant sa promenade, il devise, enjoué, avec M. Ramondou, secrétaire général de la présidence et le colonel Lasson, de son état-major particulier. Les deux hommes l’accompagnent souvent et apprécient l’humour de leur patron.

Des passants saluent avec sympathie le chef de l’Etat :  » regarde, c’est Moussou Fallières !  » disent certains en imitant son accent agenais. Souriant, le premier magistrat de France soulève son chapeau quand il croise une dame et fait un clin d’oeil aux enfants qui agitent les mains en sa direction.

Un peu plus loin, suivent deux inspecteurs de la Sûreté nationale qui estiment effectuer une mission tranquille en protégeant un Président très populaire dans le pays.

Soudain, tout bascule.

Au moment où Armand Fallières s’engage sur la chaussée de l’avenue d’Iéna, un jeune homme inconnu se précipite sur lui et le jette à terre violemment.

Personne n’a le temps de réagir sur le moment. On se demande un instant si ce n’est pas un déséquilibré qui tente d’embrasser le chef de l’Etat.

Le colonel Lasson et les inspecteurs de la sûreté parviennent à ceinturer l’agresseur. Celui-ci abandonne vite la lutte et se laisse maîtriser. M. Fallières, de constitution robuste, se redresse sur ses jambes, juste un peu essoufflé, légèrement égratigné au cou. Sa canne est brisée. Il ramasse son chapeau et reprend sa promenade, fâcheusement interrompue.

Un fiacre est réquisitionné par la police et permet de conduire le prisonnier au commissariat le plus proche.

– Qui êtes-vous et pourquoi avez-vous fait cela? demande le commissaire de quartier.

L’intéressé refuse de répondre jusqu’à ce qu’il soit conduit devant un juge d’instruction.

Le teint pâle, le regard maladif, les cheveux en bataille, il débite alors d’un coup :

– Je suis Jean Mattis, 34 ans, garçon de café. Je suis très content de ce que j’ai fait. Je voulais donner une leçon au chef de l’Etat qui se moque du monde. Je suis inspiré par Dieu et mon geste est destiné à dénoncer ses alliances scandaleuses avec les Francs-maçons.

Pendant ce temps, la presse nationale et internationale se couvre de gros titres :

 » Le chef d’Etat français attaqué par un fou violent  » ;  » M. Fallières, victime d’une lâche agression en pleine rue » …

Toutes les chancelleries envoient leur ambassadeur à l’Elysée pour faire part de leur soutien à M. Fallières.

Même Berlin fait preuve de solidarité.

L’ambassadeur d’Allemagne, le prince Radolin, vient de transmettre une lettre bien tournée où il exprime son indignation pour le geste de l’exalté et conclut par un message de grande sympathie à M. Fallières.

Après avoir lu le courrier, le directeur de cabinet commente, goguenard, cette affaire :

– Encore une agression comme cela et ils sont capables de nous rendre un bout de l’Alsace ou de la Lorraine, rien que pour nous consoler !

La suite au 27 décembre :

Jean Mattis, originaire de Val d’Isère, a agi seul. Il se prétend inspiré par les idées nationalistes et celles de l’Action Française (la police retrouve chez lui de nombreuses publications royalistes dont celles de Charles Maurras). Son avocat fait valoir que le chef de l’Etat n’a pas été blessé :  » Jean Mattis s’est borné à lui tirer la barbe » ne cesse-t-il d’affirmer.

Une perquisition est effectuée sans grand succès au syndicat des garçons de café dont Jean Mattis est membre. Aucun document trouvé ne permet d’éclairer le geste de Mattis.

G. Clemenceau déplore l’agression et la situe dans le climat de violence verbale voire physique dont est victime la République ces derniers mois. Il prend donc l’incident très au sérieux.

La décision est prise de renforcer la protection de l’ensemble des ministres. La garde du Sénat et de l’Assemblée est momentanément doublée. 

24 et 25 décembre 1908 : Chahuts et émeutes au quartier Latin

Ministère de l’Intérieur, réunion de crise présidée par Etienne Winter, le directeur de cabinet de Georges Clemenceau.

Sujet de préoccupation: les troubles de ces derniers jours au quartier Latin.

Autour de la table : outre Gaston Doumergue, ministre de l’Instruction publique ; le préfet de police Louis Lépine ; le doyen Landouzy de la faculté de médecine ; le directeur de la police municipale de Paris,  M.Touny ; le commissaire divisionnaire du cinquième arrondissement, M. Noriot ; deux officiers de paix du même arrondissement de Paris, Mrs Fauvet et Thierry ; le vice recteur M. Liard… Autrement dit, les principaux acteurs, côté pouvoirs publics, des événements qui viennent de se produire au quartier Latin.

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La Sorbonne en 1908 est parfois un lieu d’agitation et de contestation

Etienne Winter parle avec une colère froide et contenue.

– Cela part dans tous les sens. Dans la même journée, le cours de M. Puech sur « les tragiques grecs » est perturbé par l’Action française et les Camelots du Roi d’une part, d’autre part, les chahuts à la faculté de médecine dégénèrent en émeute. J’attends vos explications, messieurs.

Le vice recteur Liard, un peu tremblant, essaie de défendre la décision prise pour le cours de M. Puech :

– Nous avions prévu que les Camelots du Roi allaient tenter d’empêcher le cours de M. Thalamas qui expose des thèses qu’ils contestent sur Jeanne d’Arc. On ne pouvait anticiper que, faute de pouvoir accéder à la salle de ce professeur, placée sous bonne garde, ils allaient s’en prendre au cours du pauvre Puech qui n’a rien à voir avec toute cette histoire.

Winter se fait cinglant :

– Le professeur a été ceinturé et expulsé de son propre cours par les activistes. Pendant vingt bonnes minutes -je répète, vingt minutes – Pujo, le chef des Camelots, a pu exposer ses thèses royalistes à des étudiants hilares. La République est ridiculisée.

L’officier de paix Fauvet intervient :

– J’ai fait mettre six camelots en état d’arrestation.

– Lesquels ?

– Ceux qui criaient  » vive le roi » et refusaient de sortir après les sommations. Devant cette fermeté, les autres militants ont quitté la salle.

– Il faudra que vous m’expliquiez comment il vous a fallu vingt minutes pour mobiliser une compagnie de gardes républicains alors que vous saviez par la police des chemins de fer que les troubles étaient imminents sur la Sorbonne.

– Nous avions massé tout notre monde devant la salle de M. Thalamas.

– Et vous aviez des ordres idiots qui vous empêchaient de bouger ? Je ne veux même pas entendre votre réponse. Elle va me désoler.

Passons à la faculté de médecine.

Alors là, c’est le sommet ! Le jury de l’agrégation est gravement contesté pour son manque d’objectivité. Les étudiants, mais aussi de nombreux professeurs, se désolent que les candidats qui ne sont pas soutenus par une sommité du monde médical, qui n’ont pas « leur jury », comme on dit, n’ont aucune chance.

Face à cette mise en cause pour défaut d’impartialité, que fait la Faculté de médecine ? Rien ! La tête dans le sable, elle attend que cela se passe. Pendant ce temps, les troubles montent. Ce qui n’était au départ qu’un chahut bon enfant à coups de tomates et d’oeufs, se transforme, petit à petit, en émeute.

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La Faculté de médecine en 1908

Le doyen Landouzy :

– On ne peut réformer sous la pression. Les examens de cette année doivent aller jusqu’à leur terme et nous prendrons ensuite le temps pour faire les ajustements nécessaires.

Winter reprend :

– Vous verrez avec Doumergue. En attendant, la police parisienne continue à gérer ces monômes -qui auraient dû rester anodins – n’importe comment.

Pourquoi ce coup de crosse contre un manifestant alors que l’ambiance était aux rires et aux chants paillards ?

Lépine tente de montrer son engagement à calmer les choses :

– Je suis allé personnellement dialoguer avec les étudiants, seul.

– Votre commissaire divisionnaire Noriot ne vous a pas facilité la tâche (l’intéressé disparaît presque sous la table). Il est perçu comme autoritaire et brutal par les étudiants. Résultat : cela a failli mal tourner pour vous, Monsieur le préfet. Un peu plus, vous étiez molesté.

– Constatant que le dialogue était impossible, j’ai demandé aux gardes cyclistes et aux policiers à cheval de faire place nette et d’enlever tous les barrages établis par les carabins.

– Et on déplore plusieurs manifestants piétinés par les chevaux ou battus à terre par vos gardes. Il y a au moins un avantage : ils peuvent se soigner entre eux ou bénéficier des soins attentifs de leurs professeurs de faculté… qui en profitent pour se répandre dans toute la presse et dénoncer les violences policières.

Mais là n’est pas le plus grave. Comment se fait-il que 300 manifestants aient réussi à s’introduire dans la cour d’honneur du Sénat ? Pourquoi la garde n’a-t-elle pas été renforcée au Palais du Luxembourg ? Lépine, que faites-vous, vous dormez ? Heureusement que le questeur, M. Bonnefoy-Sibour, a négocié habilement le retrait des émeutiers, sinon, c’est le gouvernement qui risquait de sauter !

– J’ai effectivement manqué de vigilance sur ce point. En retour, il faudrait que les gardes républicains gardent leur calme. Un étudiant a failli être transpercé par la baïonnette d’une sentinelle affolée.

– Lépine, le maintien de l’ordre à Paris, c’est vous. Si cela a failli dégénérer au Sénat, c’est par votre faute. Les gardes républicains du Palais n’ont effectivement aucun entraînement pour faire face à des carabins furieux.

Bon, nous en avons fini. Je compte sur vous pour vous reprendre à la rentrée de janvier. En attendant, vous êtes sauvés par Noël et les vacances universitaires. Le père Noël ramène plus sûrement le calme au quartier Latin que vos pelotons de policiers municipaux, M. Lépine.

Le préfet, avec sang froid, montre qu’il ne se laisse pas démonter par un directeur de cabinet :

– M. le directeur, je savais, en venant à cette réunion, que même à l’approche de Noël… vous n’alliez pas me faire de cadeaux.

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Police municipale parisienne en 1908

23 et 24 décembre 1908 : Jaurès réhabilite Robespierre

  » Si tous les hommes de la Révolution n’avaient été tués, ils seraient morts fous, tant l’effort les brûlait vite !  »

Jaurès résume par cette formule dont il a le secret, sa volumineuse « Histoire socialiste de la Révolution Française  » . Douze volumes qui viennent d’être édités chez le dreyfusard Jules Rouff.

Des ouvrages que peu lisent en entier mais que chacun commente.

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La prise de la Bastille par Jean Pierre Houël oeuvre de 1789

Jaurès s’est inspiré de Michelet qu’il connaît par coeur et il arrive, comme lui, à refaire vivre ces héros de la Convention ou de la Terreur, remplis d’idéaux et couverts de sang. Il s’éloigne en revanche délibérément de Langlois et Seignobos qui prétendent, depuis trois ans, que l’on peut écrire l’Histoire de façon objective et scientifique.

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L’historien Jules Michelet – ici photographié par Nadar – a beaucoup inspiré Jaurès. Son Histoire de la Révolution Française se lit comme un roman.

Oui, il écrit une histoire « socialiste » de la Révolution… et il s’en vante. Une histoire du socialisme qui plonge ses racines dans 1789 ou une vision socialiste des événements de cette époque ? Jaurès ne fait pas vraiment un choix entre ces deux options. Peu importe, un souffle puissant balaie ces pages qui aboutissent à interprétation stimulante de cette fin du XVIIIème siècle.

En piochant ici et là matière à réflexion, on est frappé notamment par le mouvement inattendu de réhabilitation de Robespierre.

Notre troisième République oppose de façon simpliste Danton – l’homme du peuple, dénonçant la Terreur – à Robespierre l’intransigeant et le sectaire. Des thèses universitaires jusqu’aux livres d’histoire qu’apprennent, comme une récitation, nos gamins sur les bancs de la communale, cette vision officielle est servie partout.

Jaurès la nuance considérablement et apporte un éclairage nouveau à ces pages flamboyantes de notre Histoire.

 » Je suis avec Robespierre et je vais m’asseoir aux côtés des Jacobins.  » Les lignes consacrées à celui qui voulait instituer le culte de l’Etre Suprême sont peut-être plus intimes que son auteur veut bien l’admettre.

 » Exceptionnelle probité morale, un sens religieux et passionné de la vie, et une sorte de scrupule inquiet à ne diminuer, à ne dégrader aucune des facultés de la nature humaine, à chercher dans les manifestations les plus humbles de la pensée et de la croyance, l’essentielle grandeur de l’homme.  »

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L’arrestation de Robespierre : le gendarme Merda tire dans la direction de l’Incorruptible et le blesse grièvement à la mâchoire 

De qui parle l’ouvrage que j’ai entre les mains ? De Robespierre ou de son auteur Jaurès ?

Le révolutionnaire n’est plus vraiment un tyran redouté mais plutôt un homme qui cherche avec acharnement à faire progresser la société de son temps, y compris contre l’opinion publique du moment. Il représente l’espérance des générations futures et renonce à satisfaire le coeur versatile des foules. Il poursuit un but « surhumain » de justice et de bonheur.

Au fil des pages, nous sommes entraînés dans un monde bien éloigné des combines ministérielles et des intrigues parlementaires actuelles. Chaque paragraphe peut être lu comme un plaidoyer pour une régénération de notre politique, pour un élargissement de ses perspectives.

Je m’interroge pourtant. Faut-il suivre aveuglément un homme  » à la terrible sécheresse de coeur, obsédé par une idée et qui finit peu à peu par confondre sa personne et sa foi   » ?

Les arcanes sans grandeur de notre République fatiguée ne forment-elles pas, sans le vouloir, un rempart contre toute pensée simplificatrice et tout gouvernement autoritaire qui voudrait notre bonheur… malgré nous ?

  

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