16 mars 1926 : Fais gaffe au radium !

« Dans tout le laboratoire, il y a cette odeur si particulière et cette luminosité bleutée et fluorescente qui semble sortir de multiples endroits. Le radium est partout ! »

Ma fille Pauline me décrit le laboratoire de Marie Curie et l’Institut du Radium, dans le Vème arrondissement : son ambiance monacale comme sa propreté absolue. Dans le cadre de ses études de médecine, elle se forme à la physique hospitalière au Pavillon Pasteur voisin et vient régulièrement accompagner son amie Irène Curie, 28 ans, physicienne accomplie, fille et collaboratrice de sa mère.

« Mais tu vois, Papa, le radium, c’est très dangereux ! »

Je fais part de mon étonnement : « Mais, on n’a pas fait des écrans de montre, pour l’armée, avec du radium ? Des pulls auto chauffants aussi ? Des chaussons pour les nourrissons ? Des crèmes et de l’eau revigorante ? »

Pauline me répond que tout cela n’est que charlatanisme. Ces produits ne contiennent souvent aucune trace d’un radium dont chaque gramme reste très onéreux (plusieurs milliers de francs). Et heureusement, sinon, les clients seraient déjà bien mal en point ou décédés.

Ma fille me parle en revanche de l’affaire des « Radium Girls », ces pauvres ouvrières américaines maniant le radium à mains nues pour l’industrie, dans le New-Jersey et qui tombent actuellement toutes comme des mouches, gravement malades, avec des souffrances atroces dans tout le corps.

« Mais alors, ce que tu fais avec Irène et sa mère, c’est très dangereux ? »

Pauline me rassure : elle prend, comme Irène, de multiples précautions (écrans de verre protecteurs, maniement des produits avec des pinces permettant de la distance…).

Mais elle ajoute que Marie Curie elle-même, si attentive pour la santé de ses collaborateurs, ne semble se soucier de rien pour elle-même.

« Papa, tu verrais ses pauvres mains : toutes grises, desquamées, les ongles comme arrachés. Et puis Madame Curie ne voit plus bien clair, elle souffre de maux de tête fréquents, de troubles auditifs terribles. Elle met tout cela sur le compte d’un travail acharné. Pour moi, c’est plutôt le radium qu’elle a manié trop longtemps de trop près. « Ce métal est mon enfant », nous dit-elle ! Mais son enfant la dévore de l’intérieur, comme un immonde parasite. »

Pauline me déconseille d’acheter tout produit contenant la substance découverte par Pierre et Marie Curie :

« Vraiment, Papa… et prévient Maman : fais gaffe au radium ! »

Ma fille Pauline ; Marie Curie et sa fille Irène. Les mains de Marie Curie sont ravagées et elle travaille sans protection, contrairement à Irène et Pauline. Image de fiction
Dans un café, Pauline et Irène tentent de convaincre Marie Curie de faire beaucoup plus attention pour elle-même et de ne plus manier de radium. Image de fiction.

10 mars 1926 : Clemenceau intact

Il n’a pas changé. Un peu plus voûté peut-être. Une voix légèrement voilée et un petit essoufflement qui vient assez vite quand il bouge ou s’exprime. Mais sinon, c’est bien lui. Le tombeur de ministères, l’orateur hors pair, le patron que l’on suit au bout du monde : il est devant moi.

Son accueil est chaleureux : nous échangeons quelques amabilités, une tasse de thé à la main. Il prend des nouvelles de mes enfants. «Je ris toujours quand je pense que votre amour pour la Russie vous a conduit à leur donner deux prénoms de tsar ou de tsarévitch : Nicolas et Alexis ! En revanche, le raisonnement pour « Pauline » m’échappe. » Dans un éclat de rire, je réponds que c’est juste que nous aimions ce prénom, ma femme et moi. Et je relativise considérablement l’influence des Romanov sur le choix des deux autres prénoms.

Soudain, Clemenceau se fait plus grave.

« Mon chef Olivier, deux sujets me préoccupent. Le premier est personnel. Mon ami Claude Monet apparaît de plus en plus mal en point. Je passe beaucoup de temps à prendre de ses nouvelles par lettres ou à lui rendre visite à Giverny.

La seconde inquiétude reste la situation financière de la France. Et plus particulièrement nos dettes vis à vis de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. Plus spécialement les USA qui ne comprennent pas grand-chose à notre contexte de nation qui a donné tout son sang et ses forces pour sauver la liberté en Europe. Ils nous demandent maintenant de rembourser ce qu’ils nous ont prêté comme si c’était des créances commerciales classiques ! Alors que de notre côté, nous avons les plus grandes peines du monde à faire payer l’Allemagne. »

J’explique à mon ex-patron qu’effectivement, d’un point de vue strictement juridique, nos dettes américaines ont une origine contractuelle finalement assez banale. Alors que les fameuses « réparations » de nos voisins d’outre-Rhin viennent d’un raisonnement historique (l’Allemagne était à l’origine de la guerre) et ensuite de traités internationaux. Ce sont des dettes « politiques » que les Américains, peuple de commerçants, mettent à un niveau juridique inférieur à ce que nous leur devons.

« Je vais écrire au Président des Etats-Unis. Moi, il va me comprendre et cela peut changer le cours de l’Histoire »

Je ne veux, au départ, pas décourager le personnage illustre face à moi. C’est vrai que Clemenceau a été accueilli par des foules en liesse en 1922, lors de son voyage outre-Atlantique. Sa popularité vis à vis de cette partie de monde anglo-saxon demeure intacte. Il a vécu aux USA jeune, se révèle parfaitement bilingue, a même été marié à une Américaine (pas très longtemps). En revanche, je doute sérieusement de son influence réelle, seul, vis à vis d’un chef d’État, en fonction, d’une puissante nation.

Sa présence constante et si bienveillante auprès de Claude Monet malade me paraît beaucoup plus pertinente.

J’essaie de lui faire part de mon analyse. C’est pénible de dire au Tigre qu’il griffe moins qu’avant, que ses puissantes mâchoires impressionnent toujours un public français mais peuvent vite lasser les chancelleries étrangères.

Clemenceau m’écoute. Il se lève brusquement mais doit se pencher un peu plus sur sa canne.

Il tend d’un coup son index, presque accusateur, dans ma direction :

« Mais si j’écris au président Coolidge, que pensez-vous qu’il va me répondre ? Répondez franchement Olivier ! »

Moi, d’une voix blanche : « Rien. Vous n’aurez aucune réponse »

Clemenceau à la sortie de l’Académie supérieure de guerre à Washington en 1922
Clemenceau, après s’être recueilli sur le tombeau
de G. Washington, lors de sa visite des États-Unis en 1922

9 mars 1926 : Visite à Clemenceau

Je l’ai aimé et craint. Quand j’entrais dans son bureau place Beauvau, je ne savais jamais s’il allait apprécier mon travail ou si une critique dure, souvent juste, parfois blessante, allait solder l’entretien qu’il m’accordait. Il lui est arrivé qu’il me mette dehors sans ménagement. Parfois, il regrettait ses emportements mais ses paroles d’excuses se révélaient encore plus cinglantes.

Mais avec le temps, j’avais su mieux dominer le Tigre et donc cesser de le craindre. Détecter à l’avance sa mâchoire qui commençait à se serrer : signe qu’il perdait patience. Son visage pâlissait toujours au moment précis où il fallait s’arrêter et ne plus ajouter d’arguments.

Et puis surtout, j’appréciais ses immenses qualités. Notamment, il se battait pour ses collaborateurs. Son estime, sa protection restaient totales. Clemenceau se transformait en véritable parapluie en acier pour sa petite équipe loyale et fidèle.

Et parfois, une parole d’approbation après des jours d’effort sur un dossier, un petit mot agréable, de son écriture fine et nerveuse, à peine lisible, sur un billet ou une note dactylographiée remise la veille valaient tout l’or du monde.

Et puis, un jour de 1909, j’ai changé de patron, quand il a cessé d’être président du Conseil. Aristide Briand, Poincaré, Millerand, Herriot, les suivants … n’effaceront jamais ce que j’ai pu vivre et ressentir avec Le Tigre. Je n’ai jamais retrouvé une telle finesse d’analyse, de telles fulgurances dans les intuitions et les anticipations, des bons mots aussi bien trouvés et tellement drôles.

Avec lui, je travaillais sans m’arrêter, à perdre haleine. Avec ses successeurs, j’ai pu plus tranquillement fonder une famille, voyager, écrire, faire de la gymnastique.

Clemenceau, c’était toute ma vie. À son départ, j’ai fait ma vie.

Aujourd’hui, je vais lui rendre visite rue Franklin. Je sais déjà que lorsqu’après être entré dans le vestibule de son appartement, sa bonne va me prendre mon pardessus et mon chapeau et que je vais rejoindre la pièce où il a installé sa table de travail, ma gorge va se nouer. Je vais avoir du mal à sortir les premiers mots quand il va me lancer un peu moqueur : « Alors, Olivier M… , le fonctionnaire qui fait tous les régimes, le Talleyrand du XXème siècle, comment ça va ? » Et puis, il va me tendre, avec un sourire charmeur, ses deux mains, manifestant la joie que je vienne le voir. À ce moment, ce sera difficile de ne pas avoir aussi le regard qui se trouble un peu.

Clemenceau dans son bureau privé du 8 rue Franklin à Paris

2 mars 1926 : « Pas de prestige sans mystère »

« Vous ne pourrez pas faire une véritable armée sans chefs. C’est comme notre pays, il lui faut des dirigeants puissants, inaccessibles, transcendants et presque mystérieux… »

Charles de Gaulle tire sur sa cigarette avec un mélange de délice et de délicatesse, il souffle doucement la fumée bleue devant lui en faisant de petits claquements discrets avec sa langue, perdu dans ses pensées. Il allonge ses longues jambes sur une chaise et se cale plus confortablement dans son fauteuil de cuir avant de poursuivre :

« L’Ecole de Guerre, elle, ne forme pas ou plus de chefs. Elle étouffe ses élèves dans l’apprentissage de procédures, de manuels, de tactiques obligatoires et rassurantes. Alors que la guerre reste incertaine, que le destin d’une Nation n’est jamais écrit et que tout demeure toujours possible, l’ordinaire comme l’extraordinaire, le banal comme le merveilleux. »

De Gaulle essaie de faire passer ses pensées dans l’ouvrage – sur l’histoire du soldat français à travers les âges – qu’il rédige comme « nègre » de Pétain. Il est furieux que les hommes du cabinet du Maréchal trouvent sa plume trop dense, trop riche et complexe. Pétain lui conseille « un sujet, un verbe et un complément », de façon épurée. Alors que Charles aime le lyrisme, le style flamboyant qui emporte le lecteur et peut conquérir son âme.

Je ne sais trop quoi conseiller à Charles. Sans Pétain, il pourrait rester bien longtemps capitaine puisque trop de gens se méfient de lui voire le détestent dans les états majors. Il ne faut donc pas qu’il se fâche avec ce personnage si puissant. Son unique protecteur …. à part moi. Mais je comprends sa frustration.

À moment, Charles ne dit plus rien. Ses yeux se plissent, il semble ailleurs.

Après un long moment où je n’ai rien dit non plus, il glisse avec gravité cette dernière phrase :

« Rien ne rehausse mieux l’autorité que le silence… »

Je prends congé discrètement en me demandant s’il a conscience qu’il est désormais seul dans la pièce.

26 février 1926 : Un tibia en vaut un autre !

Ce matin, cinq policiers ont monté bruyamment les étages de notre immeuble du quartier Notre-Dame à Versailles. Sans s’arrêter sur notre palier, ils ont finalement tambouriné au dernier étage : « Police ! Ouvrez ! « 

Notre jeune voisin a juste eu le temps d’ouvrir sa porte, de balbutier que : oui, il était bien Augustin Mirande… puis de laisser les forces de l’ordre se ruer dans sa demeure. La porte s’est refermée et nous avons tous entendu le bruyant remue-ménage d’une perquisition et d’un premier interrogatoire musclé de l’occupant des lieux.

Aux questions posées presque en hurlant par les inspecteurs, nous avons deviné que notre Augustin Mirande n’était pas que le jeune homme toujours en chemise blanche et casquette noire, si poli – mais aussi si discret – que nous avions l’habitude de croiser dans l’escalier ou au bas de l’ascenseur. Il était manifestement mêlé à un trafic de corps et de cercueils de soldats tombés au front pendant la Grande Guerre.

Il avait escroqué des centaines de familles parisiennes ou versaillaises demandant à sa société « Mirande SA » de rapatrier sur Paris ou en banlieue le corps de leurs fils enterrés provisoirement dans l’un des nombreux cimetières militaires de l’Est de la France.

Par la dénonciation de l’un des salariés de Mirande, la police s’était rendu à l’évidence : il y avait bien des ossements dans les cercueils remis aux parents éplorés mais n’importe lesquels, au gré des déterrements de dépouilles, mal contrôlés par les autorités de Verdun ou des autres anciens lieux de combats de 14-18. « Un crâne ou un tibia en vaut bien un autre » répétait en pleurnichant Mirande aux pandores. Certes, mais pour le prix faramineux (plus de 12 000 francs parfois) réglé par les proches, on pouvait au moins restituer les cendres exactes et non celles d’un inconnu !

C’était de l’escroquerie pure et simple. Se faire de l’argent sur les glorieux morts pour la France, du fric sur la peine des autres.

Peu avant midi, notre voisin est descendu les menottes aux poignets, le visage rouge (il avait du recevoir quelques puissantes claques) poussé par les policiers jusque dans le « panier à salade » noir de la préfecture de police.

Le concierge l’a regardé une dernière fois et s’est exclamé en se retournant vers les autres occupants de l’immeuble, curieux, la fenêtre ouverte : « Vous avez vu ? Quel salaud ! « 

Un des multiples cimetières proches des champs de bataille de la Grande Guerre. Les corps des poilus attendent d’être rendus aux familles qui le souhaitent. Celles qui ne veulent pas attendre les fastidieuses restitutions des dépouilles organisées par les pouvoirs publics passent par de multiples sociétés privées plus rapides, très chères et… pas toujours honnêtes.

11 novembre 1924 : Six ans déjà !

Aujourd’hui, Paris s’est figé dans une solennité étrange. Le 11 novembre marque déjà six ans depuis la fin de la Grande Guerre, et pourtant, chaque commémoration semble ranimer le spectre de ces années sombres. À l’Arc de Triomphe, la foule s’est rassemblée tôt ce matin. Le président Gaston Doumergue, grave et silencieux, a présidé la cérémonie. Depuis l’année dernière, la flamme du Soldat Inconnu brûle en permanence, symbole de mémoire que les Parisiens viennent saluer régulièrement.

Autour de moi, les visages sont marqués. Les anciens combattants, leurs médailles brillantes sur les vestons sombres, se tiennent droits, mais leurs mains tremblent, peut-être à cause du froid, peut-être à cause des souvenirs. Les familles de disparus serrent des fleurs contre elles, et je vois des femmes vêtues de noir, des mères, des veuves, des soeurs qui n’ont jamais eu de tombe sur laquelle pleurer.

Le silence est brisé par un clairon qui joue la sonnerie aux morts, et je sens un frisson parcourir l’assemblée. Autour de moi, certains jeunes dans la foule regardent sans comprendre pleinement la douleur inscrite dans ce jour. Je me demande si ce sentiment de mémoire collective survivra au temps. Peut-être un jour, cette flamme, allumée pour honorer nos morts, sera la seule trace de ce que fut l’horreur.

Gaston Doumergue, Président de la République depuis le 13 juin 1924

5 janvier 1924 : Chanel ne paie pas ses dettes

Marie Laurencin est furieuse et tape nerveusement ses doigts sur la table en bois de son salon, comme un pianiste s’engageant avec passion dans un passage indiqué :  » Forte « .

 » Tu te rends compte, Olivier, le temps passé sur ce portrait ? J’y ai mis une énergie folle et je pense avoir obtenu un résultat satisfaisant. Je ne comprends pas la réaction de Coco [Chanel]. Elle a vu l’œuvre une fois, a décrété que ce n’était pas elle du tout et a tourné les talons, la tête haute. Avant même que j’ai pu répondre, elle avait quitté la pièce. Depuis, j’attends mon règlement, en vain. « 

Je connais Coco, son caractère bien trempé et surtout, je comprends que personne ne souhaite avoir un portrait de soi – de surcroît largement diffusé – que l’on ne perçoit pas comme fidèle. La qualité du peintre n’y est pour rien.

La toile de Marie demeure magnifique. J’y retrouve, certes, les traits de mon amie Coco. Mais… un corps peut-être encore plus mince, un regard moins volontaire, presque mélancolique, dont Coco me paraît, objectivement, peu coutumière. Bref, c’est un chef-d’œuvre dont Marie a le secret. Pour autant, je comprends que Coco n’adhère pas. Ce n’est pas vraiment elle.

Sans bien réfléchir, je propose à Marie de devenir l’heureux – et discret – acquéreur du tableau. Je sors mon carnet de chèques. Dans un souffle, soulagée de ne plus avoir  » travaillé pour rien « , elle acquiesce.

Je provoque, par cet achat  » coup de cœur  » de début d’année, le premier incident familial de 1924 : mes enfants me font remarquer, à juste titre, que nous avons fréquemment la visite de Coco. Et qu’il ne sera donc pas possible d’exposer son portrait détesté dans un endroit visible de notre appartement versaillais. Ce qui, vu la somme déboursée pour l’acquérir (second sujet de friction, cette fois-ci avec mon épouse), se révèle un peu aberrant !

Intérieurement navré de mon caractère impulsif liée à une peur, tout aussi irréfléchie, de tout conflit entre mes amies Marie et Coco, je compulse frénétiquement mon répertoire d’adresses. J’y recherche mon sauveur de ce bourbier où je me suis mis tout seul.

Qui pourrait être intéressé par le rachat du portrait de Coco… en s’engageant à ne surtout pas l’exposer ?

Parmi les marchands d’art qui me sont proches, j’hésite entre contacter Kahnweiler (si controversé depuis son attitude pendant la guerre) ou le plus discret Rosenberg.

Je sais que le second n’a, à ma connaissance, encore aucun contact avec Marie ni avec Coco. Je prends mon pardessus et décide de le rencontrer dans sa galerie, au 21 rue de la Boétie…

A suivre.

Portraire de Mademoiselle Chanel par Marie Laurencin
Coco Chanel en 1924

12 novembre 1922 : « Si encore les féministes étaient jolies ! « 

La Chambre s’est prononcée en 1919 en faveur du vote des femmes. Trois ans plus tard, après de nombreuses péripéties, le Sénat dont la majorité reste probablement opposée au texte, est saisi. Et sans accord de la chambre haute, cette évolution égalitaire, tant attendue par beaucoup, risque d’être enterrée pour un moment.

Je réunis ce jour quelques sénateurs et je tente de les convaincre de faire le bon choix dans les prochains jours. J’insiste sur le rôle que les femmes ont joué pendant la Grande Guerre, sur le fait qu’elles travaillent, paient leurs impôts, supportent les mêmes charges que leurs compagnons masculins… Je cite tous les pays (USA, Suède, Grande Bretagne, Pays-Bas, Belgique, Allemagne…) qui ont déjà donné le droit de vote aux femmes et qui ne semblent pas s’en porter plus mal, au contraire.

Les quatre sénateurs qui ont pris place dans mon bureau m’écoutent gravement ou avec le sourire. A la fin de mon court exposé, l’un d’entre eux s’exclame :

 » Mais une main de femme n’est pas faite pour voter ! Elle est là pour que nous la chérissions si c’est celle d’une mère ou que nous l’embrassions amoureusement si c’est celle de notre épouse mais elle ne doit pas se salir en entrant dans les turpitudes de l’arène publique ! « .

Un grognement d’approbation s’échappe de la bouche de ses confrères. Un autre, membre de la commission des Finances, ajoute :

 » Vous imaginez une femme essayer de comprendre les budgets du pays alors que la plupart sont fâchées avec les chiffres ?  »

Le troisième, un passionné d’Histoire antique, nous glisse, péremptoire :

 » Nulle part le rôle de la femme ne fut mieux compris qu’à Rome ; vénérée et vénérable dans la vie privée, la matrone romaine n’était rien dans la vie publique et jamais elle ne songea à compromettre la majesté du foyer domestique dans la tourbe des comices ! « 

Le dernier qui n’avait pas encore pris la parole m’explique que les sénateurs de son groupe – les Radicaux – ne voteront jamais en faveur du vote des femmes dans le contexte actuel. Pour lui, ces dames sont décidément trop pieuses et influencées par l’Eglise comme par les forces traditionnelles d’une Droite souvent ennemie de la République. Et c’est donc normal que notre pays et nos parlementaires s’en protègent.

Je prends quelques notes, effaré par ces arguments, tous plus ineptes les uns que les autres. Dans notre pays, le sort des femmes reste malheureusement entre les mains des hommes. Triste exception française !

Quand je raccompagne ces messieurs jusqu’à la porte de mon bureau, le plus charismatique de la bande me saisit alors le bras et lance, d’une voix forte et dans un grand éclat de rire :  » Et si encore les féministes étaient jolies ! « 

13 novembre 1921 : le coup de poignard dans le dos des anglo-saxons

Nous avions tout soigneusement préparé et cette conférence de Washington devait se transformer en succès diplomatique pour la France en général et mon patron, Aristide Briand, en particulier.

Le thème du désarmement retenu par les Américains organisateurs demeure particulièrement glissant pour un pays comme le nôtre qui conserve encore toutes les traces, sur son sol et dans sa chair, d’un conflit atroce de plus de quatre longues années.

Pour faire taire l’opposition probable de nombreux parlementaires français, notre tactique était donc la suivante :

– axer la conférence sur les seuls armements navals et ainsi ne pas affaiblir notre armée de terre face à un voisin germanique potentiellement revanchard et belliqueux ;

– jouer des rivalités inévitables entre nos alliés pour se poser en arbitre incontournable de la négociation du format des différents flottes de guerre.

Patatras ! Briand m’écrit ce jour, de Washington, que nous nous sommes faits rouler dans la farine.

Il vient de découvrir que le secrétaire d’Etat Hugues et le chef de la délégation britannique Lord Balfour se sont mis d’accord avant notre arrivée ! Les dés sont pipés et la proposition mise sur la table de réduction du tonnage des différentes flottes est déjà actée par les deux grandes puissances. La France ne fait plus vraiment le poids pour s’opposer. D’autant plus que l’Italie obtient un quota équivalent au nôtre. Ce qui est flatteur pour elle et garantit son adhésion à l’axe anglo-américain.

La conférence ne sert presque plus à rien : nous n’avons plus qu’à refuser de signer en nous isolant de tous, ce qui est dangereux… ou alors, nous acceptons et suivons le projet américain et l’opinion publique française se retournera contre nous.

Le piège se referme. De la part de nos alliés qui connaissent bien Briand et savent sa position fragile, c’est un coup de poignard dans le dos.

Briand est furieux. Et son vieux rival Poincaré en profite pour le dénigrer dans les couloirs de la Chambre :  » Eh oui, les négociations internationales restent un exercice bien difficile pour notre ami Briand. En outre, sa légendaire éloquence ne lui sert à rien : il ne parle pas anglais !  »

C’est bas comme remarque. Mais ô combien efficace : les députés gloussent et ricanent. Le retour en France de mon patron s’annonce nuageux.

Aristide Briand et les autres négociateurs à la conférence de désarmement à Washington en novembre 1921

11 novembre 1921 : jour férié

Aujourd’hui, nous déjeunons avec le ministre de l’Intérieur, Pierre Marraud. Il vient à la maison : ainsi, nous pouvons rester en famille. Je tenais à le remercier pour son action en faveur des anciens combattants. Grâce à la loi promulguée hier et dont il est à l’origine, le 11 novembre est maintenant férié !

Nous avons, en outre, tous les deux, le même rêve : il faudrait créer une flamme éternelle sous l’Arc de Triomphe. Elle veillerait, jour et nuit, sur le Tombeau du soldat. Tous les jours, à la même heure, se déroulerait une petite cérémonie – forcément émouvante et frappant les esprits – pour raviver cette flamme. Belle idée, non ?

Pierre Marraud, ministre de l’Intérieur, vient de faire voter la loi qui rend férié le 11 novembre
Inhumation solennelle du Soldat inconnu, le 28 janvier 1921

13 février 1921 : Briand et la politique du « en même temps »

 » L’Allemagne paiera ! Ils n’ont que ce mot à la bouche ! Les Français restent dans l’illusion. Or, pour redresser la France, nous ne pourrons compter que sur nous-mêmes. Et encore, à condition que la paix s’installe durablement en Europe, ce qui n’est pas acquis ! « 

Mais comment faire entendre raison à nos propres compatriotes et à leurs représentants, dans une France qui a, elle aussi (elle surtout ?) tant souffert ? L’heure n’est guère à la réconciliation et l’Allemagne demeure le diable devant dédommager la France. Exiger des réparations demeure, pour l’immense majorité de l’opinion, un devoir moral et patriotique. Et nombre de Français ne voient pas comment redresser leur pays détruit par le conflit – les combats ont eu lieu sur notre sol – sans argent frais venant du pays qui est jugé unique responsable de nos malheurs.

Longue discussion du soir avec Aristide Briand. Ce dernier a souhaité que je le rejoigne à nouveau, comme conseiller spécial, depuis qu’il est redevenu Président du Conseil. Nous sommes calés dans de grands fauteuils de son magnifique bureau du Quai d’Orsay à chercher, depuis des heures, les arguments pour convaincre la Chambre de s’adoucir avec notre ancien ennemi d’outre Rhin. Nous ne nous revendiquons pas spécialement comme germanophiles mais nous savons notre voisin épuisé par le conflit et en proie à une crise financière, sociale et morale, terrible. Exiger de lui des milliards de francs or apparaît aussi irréaliste que dangereux.

Je propose une ligne de conduite :  » En fait, il faut parler simplement aux gens. Ils ne peuvent avoir le beurre et l’argent du beurre.  »

Briand, avec son éternelle cigarette aux lèvres, me regarde, amusé et intéressé. Il lâche :  » Allez-y, Olivier, continuez… »

Je reprends :  » Eh bien, soit on veut une Allemagne durablement affaiblie et donc peu menaçante pour notre sécurité, mais dans ce cas, il faut renoncer aux réparations. Soit on exige d’être intégralement dédommagés par notre voisin germanique, mais, dès lors, on admet qu’il retrouve sa dangereuse puissance industrielle et exportatrice. En fait, on ne peut embrasser les deux attitudes. « 

Briand réfléchit un moment et me rétorque : « Vous avez presque raison. Dans l’absolu… et votre cartésianisme vous honore. Mais ma politique sera, croyez-moi, légèrement différente. Nous avons un besoin vital des réparations, vu l’état lamentable de notre économie. Et pourtant, j’imagine mal, pour l’avenir, une nouvelle guerre. Aussi, lors de ma rencontre prochaine avec le premier ministre anglais Lloyd George, je demanderai en même temps l’argent allemand d’une part et, d’autre part, une vraie politique de fermeté et de diminution de la puissance belliqueuse de notre voisin. Et ainsi, je satisferai aussi bien la partie droite du parlement attachée au strict respect du traité de Versailles que mes amis, plus à gauche, qui souhaitent, avant tout, préserver la paix. En définitive, pour diriger la France, il faut cultiver le  » en même temps » ! « 

Aristide Briand et mon ami, le secrétaire général du Quai d’Orsay, Philippe Berthelot

9 février 1921 : Pas de réussite sans risque

L’aéroplane semble presque hors de contrôle. Il vole beaucoup trop bas pour franchir le bois qui se situe juste avant la piste du Bourget. Le pilote fait un effort désespéré pour redresser l’appareil en braquant les volets et en poussant les gaz. Malheureusement cela ne suffit pas. Le jury militaire – dont fait partie mon fils Nicolas – chargé d’évaluer la performance, apparaît saisi d’effroi et s’attend au pire.

Finalement, par une manœuvre audacieuse, la machine arrive à se faufiler entre les premiers arbres et évite tout choc frontal. Il racle violemment le sol et détruit son train d’atterrissage mais ne prend pas feu. Une aile semble gravement endommagée mais le pilote sort de son habitacle sain et sauf. Mon fils qui le connaît bien, l’appelle, fou de joie :  » Jean ! Nous sommes là ! Éloigne-toi vite de ton appareil ! Il peut s’enflammer violemment à tout moment ! « 

Le grand gaillard brun aux yeux clairs qui nous rejoint garde le sourire au lèvres. Il n’a pas eu peur et semble croire en sa bonne étoile. Le colonel présidant le jury s’exclame :  » Il ne va pas nous casser des aéroplanes à chaque fois qu’il monte dedans !  »

Mon fils rétorque :  » Si notre flotte était mieux entretenue, nous aurions moins de dégâts. Et Jean Mermoz a montré qu’il savait garder son sang froid et prendre les bonnes décisions. En cas de combat aérien, c’est exactement le comportement dont nous avons besoin ! « 

Un commandant grincheux maugrée dans sa barbe :  » Oui, mais doit-on prendre un pilote qui n’a manifestement pas de chance ? C’est le deuxième appareil fichu par sa faute depuis qu’il essaie d’entrer dans l’aviation militaire… Pour réussir dans la carrière des armes, il faut être un peu marié avec la providence. C’est injuste mais c’est comme ça. « 

Mon gamin se redresse de sa haute taille et rétorque :  » Avec mes amis, nous sommes en train de lancer une merveilleuse compagnie d’aviation civile assurant le transport postal entre la France et l’Espagne. Vous croyez que la chance nous sourit tout le temps ? Vous croyez qu’il fait toujours beau quand nous devons traverser les Pyrénées ? Les pilotes que nous recherchons doivent surtout avoir du courage, s’entraîner avec persévérance, ténacité. Il faut en priorité qu’ils soient malins pour se tirer de toutes les situations, même les plus périlleuses ! La chance n’est pas un facteur de recrutement chez nous ! « 

Le colonel reprend la parole :  » Le lieutenant M… a raison ! Adaptons notre sélection sur ce qui se fait ailleurs et faisons confiance au courage, qualité militaire légendaire. Mermoz, je le prends ! Il saura toujours se tirer d’affaire, j’en suis sûr ! « 

Jean Mermoz aime le risque. Vu ses multiples mésaventures récentes, cela tombe bien !

6 février 1921 : Peut-on critiquer Clemenceau ?

A-t-on le droit de critiquer un des pères de la Nation ? Est-il permis de voir une faiblesse chez mon ancien patron que je ne cesse pourtant d’admirer ?

Je viens de recevoir une belle lettre de Georges Clemenceau qui me donne de ses nouvelles pendant son voyage en Asie et notamment en Inde. Le courrier se révèle plaisant et la plume de l’ancien chef d’Etat toujours aussi alerte. C’est même avec beaucoup d’humour que son auteur décrit le mal qui l’a atteint à Calcutta et qui a failli l’emporter. Bref, une fois de plus, en lisant lentement chacune de ses lignes comme on boit un bon vin : je suis sous le charme.

Et puis, à la fin de la missive : patatras ! Presque tout s’effondre quand Clemenceau me fait part de ses succès de chasseur de tigres et se fait photographier, fièrement, devant les cadavres de plusieurs d’entre eux qu’il vient de tuer. Volonté de puissance ? Participation à une chasse entre dirigeants à laquelle il ne pouvait se dérober ? Passion soudaine pour un sport plutôt dangereux mais demandant du sang-froid et une implacable précision (qualités incontestables de l’ancien premier flic de France ) ? Je ne sais.

Mais les photos de Clemenceau me mettent mal à l’aise. Je n’y vois que de la cruauté gratuite. Vision de Parisien éloigné des charmes et des plaisirs de la campagne ? Peut-être. Mais les tigres ensanglantés, ils n’avaient rien demandé. Juste de rester les rois dans leur immense jungle.

Quand le Tigre tue des tigres, il participe à un plaisir aristocratique médiocre bien éloigné des hautes missions qui l’ont porté jusque-là.

Mais, je me dis qu’il montre – enfin – un authentique défaut. Une faiblesse, lui, le surhomme ! Et, à y réfléchir un peu, il n’en est que plus sympathique pour ses admirateurs dont je continue à faire partie.

Clemenceau, après avoir vaincu les ennemis de la France, se lance dans des chasses plus contestables…

3 février 1921 :  » A nos actes manqués ! « 

 » Mais en fait, vous n’avez pas compris ce qu’est un  » acte manqué » , au sens freudien du terme ! » Je ne peux m’empêcher de lâcher cette phrase de reproche à mon assistant Jean-Jacques.

Ce dernier parle parfaitement allemand. Il vient de m’aider à relire et corriger la première traduction française de « L’introduction à la Psychanalyse » de Sigmund Freud, le grand professeur viennois. Jean-Jacques a fait un travail considérable et ses origines juives allemandes par sa mère nous aident à bien nuancer chaque phrase du livre qui sortira dans les prochains mois chez Payot, après « Les Cinq Conférences sur la Psychanalyse » qui viennent d’être publiées dans La Revue de Genève, pour la plus grande joie de mon ami Gide.

Mon collègue me répond :  » Je ne vois pas ce qui vous fait dire cela. Freud voit dans les actes manqués autant de lapsus, d’actions qui révèlent ce qui se passe réellement dans notre inconscient. Par exemple, nous manquons le train qui nous emmène vers une destination qui nous n’aimons pas ; nous disons finalement l’inverse de ce que nous sommes sensés dire parce qu’on nous demande, malgré nous, de mentir ; ou encore, nous oublions un objet – pourtant précieux – justement chez la dame que nous souhaitons secrètement revoir etc…  »

N’y tenant plus, péremptoire, je lui répète les paroles qu’il vient de fredonner :  » À tous ces moments que j’avais cru partagés, aux phrases qu’on dit trop vite et sans qu’on les pense… : eh bien Freud nous démontre qu’on ne dit jamais une phrase trop vite sans y penser ! Vous passez à côté des leçons les plus importantes de la psychanalyse du maître viennois ! « 

Jean-Jacques commence à se vexer :  » Écoutez, je suis à vos côtés, vous, le conseiller du chef de l’Etat ; j’ai là un vrai métier. Je gagne correctement ma vie. Je ne me plains pas et je mets à votre service mon don pour les langues. Mais le soir, j’aime bien voir quelques amis qui trouvent que je ne chante pas non plus trop mal. Et la signification des paroles de mes chansons ne regarde que moi. De toute façon, tout le monde lira un jour Freud et personne ne connaîtra mes misérables petites mélodies ! « 

Soudain pris d’une forte empathie pour ce collaborateur qui ne m’a jamais lâché et pour valoriser son travail, je lui fais miroiter que son nom pourrait figurer en bonne place de l’édition française des œuvres de Freud.

 » Imaginez un instant : Sigmund Freud, Introduction à la Psychanalyse, Editions Payot, traduction J.J. Goldman. Voilà qui aurait de l’allure ! Votre mère Ruth serait tellement fière de vous. Oubliez vos chansons et vos textes sans queue ni tête. Laissez tomber vos musiques minables. C’est là où vous pourrez vous faire connaître ! « 

Jean-Jacques éclate de rire :  » Ah là, Olivier, vous venez de faire un magnifique acte manqué. Vous avez omis la négation dans votre dernière phrase et votre inconscient vous fait dire, ni plus ni moins, que je pourrais me rendre célèbre en chantant ! « 

Découvrant mon magnifique lapsus qui ferait la joie du psychologue autrichien, je rougis. Jean-Jacques aurait raison ? Ce fils d’ouvrier polonais et d’une pauvre femme juive allemande pourrait avoir un destin ?

Je jette à nouveau un coup d’œil sur sa mélodie que je trouvais jusqu’à présent un peu simplette :

 » Aux années perdues à tenter de ressembler

À tous les murs que je n’aurais pas su briser

A tout c’que j’ai pas vu tout près à côté « 

J’ai repéré depuis longtemps l’immense talent de Freud.

Serais-je maintenant en train de passer à côté d’un collaborateur cachant un formidable artiste, tout près à côté ?

Lublin en 1920, ville du père de J. J. Goldman.

31 janvier 1921 : Ne parlez plus de grippe espagnole !

L’ambassadeur d’Espagne ne décolère pas. Il avait déjà demandé à me voir il y a trois mois et la discussion était restée très urbaine. Cette fois-ci, je le sens beaucoup plus contrarié.

 » Monsieur le conseiller, cela ne peut plus durer. Qu’au sortir d’une si longue guerre, la presse française et les officiels ne soient pas capables de nommer correctement les choses et que la fatigue l’emporte, je comprends. Mais nous sommes maintenant plus de deux ans après l’armistice et vos ministres ou vos journaux continuent, obstinément, à parler de « grippe espagnole ». Et pourtant, vous savez bien que ce terrible virus ne vient pas de chez nous, les Espagnols, mais probablement des Etats-Unis…et je ne dis pas cela parce que nous avons été en conflit avec eux. »

Je réponds, avec un sourire destiné à détendre un peu l’atmosphère : « Oui, je comprends, vous avez raison. Manifestement, les premiers malades étaient des soldats de l’Us Army, entassés les uns sur les autres, dans des camps d’entraînement au Kansas… Et tout cela n’est apparu ni à Madrid ni ailleurs chez vous. »

Il me répond :  » Et vous savez pourquoi on a désigné l’Espagne au moment où l’épidémie est apparue ? C’est uniquement dû au fait que nous étions les seuls à aborder le sujet dans nos journaux qui n’étaient pas soumis à la censure comme les vôtres. Ce n’est nullement parce que nous évoquions franchement et à longueur de pages ce satané virus que celui-ci a pris naissance chez nous ! « 

Après un instant de réflexion, je lui propose de contacter les ministères, les journaux, les universités… bref, tous les endroits où on parle encore de cette terrible grippe qui vient de se terminer. Je lui glisse en substance :  » En fait, on devrait qualifier cette maladie par les deux derniers chiffres de l’année au cours de laquelle elle a été la plus meurtrière. Ce serait donc 19. Et puis, on trouverait des initiales qui permettraient de nommer le fléau sans ambiguïté. Je réfléchis à un terme, en anglais, susceptible d’être compris dans tous les pays. « Maladie due à un virus important de 1919 » donnerait quelque chose comme « Core Virus Disease 19 » soit « Covid 19″. Ça sonne bien, non, Covid 19 ?  » Je me tais et me renverse sur mon fauteuil, assez fier de mon idée.

Le diplomate madrilène fait finalement la moue et s’exclame :  » Covid 19 ? … mmh, bof…. C’est plutôt cérébral comme trouvaille. Je ne suis pas sûr que cela va remplacer facilement le vocable plus populaire de  » Grippe Espagnole » . Ça, au moins, tout le monde comprenait. « Covid 19 », pfff, c’est une « invention » de haut fonctionnaire… mais cela mettra bien 100 ans avant de s’imposer ! « 

Policiers de Seattle portant un masque pendant la terrible épidémie de grippe en 1919…

18 janvier 1921 : Gallimard ne doit rien à personne

Je connaissais le Gaston Gallimard séducteur, volubile, convaincant, l’homme qui donnait envie de le suivre. Quand je lui ai remis la lettre de Proust qui réclamait – peut-être un peu maladroitement – son argent, j’ai découvert une autre facette de l’éditeur.

La mâchoire de Gaston s’est serrée et son teint est devenu presque blanc, d’un coup. Ses yeux se sont figés et sa voix a pris un ton cassant :

 » Proust ne devrait jamais écrire des courriers pareils. Je ne lui dois rien. Mes écrivains sont tous payés en temps et en heure. Surtout lui qui passe son temps à dépenser n’importe comment. Et il a la mémoire bien courte : moi je le paie alors que Bernard Grasset s’était contenté de l’éditer à compte d’auteur ! « 

A ce moment, Raymond Gallimard, frère et associé de Gaston, nous a rejoint. Il l’a patiemment calmé et a ajouté à mon intention :

 » Nous allons régler Marcel Proust. C’est vrai que la comptabilité de cet auteur est devenue relativement complexe. Entre ses droits sur ses ouvrages déjà parus qui augmentent au gré des ventes, ses avances sur les cahiers qu’il nous remet – ou qu’il nous reprend – et ce que nous pouvons déduire légitimement de ce que nous lui devons car nous lui avons, en fait, déjà versé : je comprends qu’il ai un peu de mal à s’y retrouver. Nous allons lui faire un point exact de sa situation et il verra bien que la maison Gallimard est parfaitement honnête… « 

Gaston redevient serein, tout doucement et me lâche :  » J’en ai un peu marre de cette méchante rumeur qui se répand dans Paris selon laquelle je retiendrais, discrètement, le paiement de mes auteurs pour financer l’expansion, à marche forcée, de ma maison d’édition ! A chaque fois que quelqu’un y fait allusion, cela me met dans une rogne pas possible ! « 

LA NRF, fleuron et pilier de la toute nouvelle maison d’édition Gallimard

12 janvier 1921 : Gaston Gallimard, bel éditeur et piètre soldat

Beau gosse, il est devenu gérant et directeur de la Nrf. Il lance depuis l’an dernier, à son nom, sa propre maison d’édition. Gaston Gallimard est un passionné de littérature mais c’est aussi – et je vais être un peu désagréable : un planqué.

On ne l’a pas vu dans les tranchées, il n’a pas évité, de justesse, les balles allemandes et n’a pas tremblé pendant les préparations d’artillerie. Non, pendant la guerre, il a continué à suivre ses jolis projets littéraires et a tout fait pour se faire réformer par une fréquentation assidue de tout ce que la France compte de sanatoriums. Il se dit même qu’il aurait payé quelqu’un pour qu’il figure, avec la mention  » décédé  » , au registre de l’état civil !

A cela, on peut ajouter, dans un dossier à charge déjà bien lourd, deux longs voyages au Etats-Unis en 1917 et 1918 – « pour promouvoir la culture française » – pendant que nos poilus, eux, mourraient en nombre sur le front, dans la boue et au milieu des rats.

En somme, ce n’est pas lui qui n’a pas voulu faire la guerre, c’est elle qui n’avait pas besoin d’un homme comme lui.

Bref, Gaston aurait de quoi en énerver plus d’un et pourtant – je l’avoue – je l’adore. Son goût très sûr pour détecter les talents d’aujourd’hui et de demain, sa manière de parler avec gourmandise des chefs-d’œuvre de ses auteurs, ses passions amoureuses : il séduit et respire la vie ; il donne envie de lire, réfléchir, comprendre et discuter de tout et de rien, de refaire le monde, avec passion.

Après quelques mots de bienvenue lorsqu’il me fait entrer chez lui, je lui remets la lettre de Marcel Proust.

Sa réaction à la lecture me surprend…

A suivre…

Gaston Gallimard aime la vie, les Lettres, les femmes, l’amitié, les voyages … « Mais pourquoi aurais-je fait la guerre ?  » me glisse-t-il, avec un sourire presque désarmant.

11 janvier 1921 : Proust aimerait être payé

 » Vous êtes d’accord sur le fait que je peux parler d’argent à mon éditeur, Gaston Gallimard ?  »

Je réponds par l’affirmative à mon ami Marcel Proust. Il est chaque jour plus pâle, il tousse et me dit avoir parfois de la fièvre. Il s’épuise à rendre ses manuscrits ( Le Coté de Guermantes et Sodome et Gomorrhe). Il corrige, modifie sans cesse avec la recherche parfois acharnée du détail qui rendra la description la plus juste possible ( » je veux faire aussi bien que Balzac  » ).

La pièce est surchauffée. Je le lui signale doucement. Il s’exclame alors, en se blottissant sous une couverture, qu’il ne ressent plus le chaud et que son corps lui paraît gelé.

Il me fait relire ensuite sa lettre pour Gallimard. Je ne trouve rien à améliorer – oui, Proust sait écrire une lettre – et lui propose de la poster. Cela me donne un prétexte pour quitter cette atmosphère devenue irrespirable par un mélange d’humidité et de fumée d’une cheminée tirant mal.

Je décide finalement de porter le courrier moi-même à Gaston Gallimard. Depuis la guerre, je l’ai croisé plusieurs fois et c’est l’occasion de le revoir…

Proust s’épuise dans un travail acharné pour que ses longs manuscrits, maintes fois corrigés, soient tous publiés…

10 janvier 1921 : Le terrorisme comme méthode de gouvernement

Déjeuner avec mon ami Léon Blum. Il est particulièrement amer après le congrès de Tours de la SFIO qui s’est déroulé du 25 au 30 décembre. Au-delà de la scission devenue inévitable entre socialistes, cet événement marque le début d’un alignement quasi officiel d’un parti français sur le « système de Moscou » .

Léon me lâche, avec une infinie tristesse :  » Le tout nouveau Parti communiste va se battre pour mettre en place une dictature du prolétariat. Et c’est un véritable terrorisme qui est envisagé, un terrorisme stable, régulier, qui deviendra un sytème de gouvernement ! « 

Le congrès de Tours s’est achevé le 30 décembre. Il laisse Léon Blum très amer. La scission entre socialistes n’a pu être évitée et la majorité rejoint la motion qu’il considère comme anti-démocratique…

6 janvier 1920 : la fin de l’amiral Koltchak

Rude coup pour les forces russes blanches : l’amiral Koltchak vient d’être livré à l’Armée rouge. C’est un rempart important contre l’extension du bolchevisme qui s’effondre.

Cet ancien et très brillant officier supérieur de la marine du tsar avait – presque malgré lui – pris la tête de troupes destinées à renverser le nouveau régime en place à Moscou et Pétrograd. Il avait mis sa rigueur stratégique, son incontestable charisme et son dévouement total au service d’une cause qui s’est révélée, au fil des temps, de moins en moins noble. Début 1918, il paraissait légitime de continuer à entretenir un front contre les Allemands, d’éviter que des stocks immenses de matériel militaire ne tombent aux mains de l’ennemi et enfin, il fallait permettre le rapatriement des alliés tchèques engagés profondément au-delà de l’Oural. Pour cela, une coalition internationale s’était formée et des troupes anglaises, américaines, canadienne, italienne, japonaises ou françaises (pour ne citer que les contingents les plus importants) apportaient leur soutien à différents leaders Russes blancs, sortes de seigneurs de guerre, malheureusement farouchement individualistes et rivaux.

En ce début de 1920, notre intervention occidentale s’enlise dans une situation sans gloire. La guerre civile russe ne produit qu’une successions de massacres, de comportements immondes de part et d’autre et les troupes blanches, souvent mal équipées ou ravitaillées, restent minées par la corruption. Nous déplorons aussi des mutineries chez nos propres soldats qui ne comprennent pas cette guerre lointaine et la raison du maintien de leur mobilisation.

C’est dans ce contexte qu’intervient la chute de Koltchak. Son génie tactique et stratégique, son dévouement absolu pour la survie de sa patrie bien aimée, sa droiture même, n’auront pas suffit à retourner une situation devenue – y compris dans son propre camp – au fil du temps, désespérée.

L’Armée rouge se révèle plus combative et tenace que prévue. Malgré ses multiples faiblesses logistiques, elle sait mieux profiter de l’immensité de la Russie, de son climat hostile et se révèle mieux structurée et encadrée que les troupes blanches (les officiers rouges sont par exemple en permanences surveillés par de nombreux et impitoyables commissaires politiques). Elle sait aussi mieux fédérer des peuples profondément différents grâce à une puissante idéologie commune. Les atermoiements alliés auront eu aussi des effets délétères sur la solidité du front anti-bolchevik et le brillant amiral n’a pas pu renverser la vapeur.

C’est sans doute maintenant un triste sort qui attend Alexandre Koltchak. Ceux qui le détiennent ne connaissent que les jugements et les exécutions sommaires de leurs adversaires : probablement une balle en pleine tête dans un bois et le corps jeté dans une fosse commune.

C’est une page douloureuse que se tourne dans cette Russie si compliquée.

L’amiral Koltchak quand il était officier de la marine du tsar.

L’amiral au début de la Révolution russe.

L’amiral passe ses troupes en revue.

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