Puisque le départ de Pauline pour New York est désormais inéluctable, je refuse de la laisser traverser l’Atlantique sans de solides points d’ancrage ! Pour lui ouvrir les portes du monde universitaire américain et lui garantir la bienveillance d’alliés influents sur place, une évidence s’impose : solliciter l’homme qui connaît l’Amérique mieux que quiconque dans la République, mon ancien patron, Georges Clemenceau. Je l’emmène donc ce matin au 8, rue Benjamin-Franklin.
Le vieux chef nous reçoit dans son cabinet, calotte sur la tête, le regard toujours aussi perçant sous ses épais sourcils blancs. Après les salutations d’usage, il fixe Pauline d’un air faussement sévère :
« Alors, mademoiselle, il paraît que vous voulez courir le Nouveau Monde pour disséquer des cadavres et compter les comètes chez les marchands de pétrole ? La France ne produit plus assez d’étoiles pour vous retenir ? »
Loin d’être intimidée par le « Père la Victoire », Pauline soutient son regard avec un demi-sourire narquois :
« Elle en produit d’admirables, Monsieur le Président, mais nos mandarins de faculté préfèrent visiblement les observer de très haut… surtout lorsqu’elles portent une jupe ! Et si j’en crois vos propres mémoires, vous n’aviez guère demandé la permission à grand monde lorsque vous êtes parti pour l’Amérique à vingt-quatre ans. »
Un silence suspendu s’installe. Je retiens mon souffle. Puis, une franche détonation de rire soulève l’épaisse moustache du vieil homme. Il frappe la table du plat de la main :
« Parbleu ! Olivier, votre fille a encore plus de griffes que vous ! Voilà au moins quelqu’un qui ne s’embarrasse pas de salamalecs. »
Ravi par ce tempérament combatif, Clemenceau saisit aussitôt sa plume. Plutôt que de s’en tenir à une lettre protocolaire pour Franklin Roosevelt, il choisit d’écrire directement à son épouse, Eleanor Roosevelt, sachant combien celle-ci est engagée pour l’émancipation des femmes à New York.
En quelques lignes nerveuses et chaleureuses, il présente Pauline comme une compatriote « tenace, intrépide et digne du plus grand intérêt ». Pauline repart de la rue Franklin avec le précieux sésame en poche et un sourire victorieux. Quant à moi, je respire un peu mieux.

Le coin de l’historien
1. Le 8, rue Benjamin-Franklin : l’antre du Tigre
Retiré de la vie politique active depuis son échec à l’élection présidentielle de 1920, Georges Clemenceau partage son temps entre sa bicoque vendéenne de Saint-Vincent-sur-Jard et son appartement parisien du 8, rue Benjamin-Franklin (dans le XVIᵉ arrondissement, aujourd’hui transformé en musée).
Dans ce rez-de-chaussée donnant sur un jardin, le « Père la Victoire » reçoit ses proches, d’anciens collaborateurs et des personnalités internationales au milieu de milliers d’ouvrages et de ses collections d’art asiatique. Malgré ses 84 ans en 1926, il conserve un rythme de travail acharné, coiffé de sa célèbre calotte et portant ses mitaines en soie pour protéger sa peau fragilisée par l’eczéma.
2. Clemenceau médecin : une jeunesse scientifique
Avant de devenir journaliste et homme d’État, Clemenceau a d’abord été médecin. Il soutient sa thèse en mai 1865 à Paris (De la génération des éléments anatomiques), sous l’influence du positivisme et du matérialisme scientifique d’Auguste Comte et de Charles Robin. Bien qu’il n’ait exercé que brièvement dans le quartier de Montmartre, il a toujours conservé une affection particulière pour les praticiens et une fascination pour les sciences naturelles et médicales.
3. L’exil formateur aux États-Unis (1865-1869)
À peine diplômé, fuyant le régime autoritaire de Napoléon III, le jeune Clemenceau s’embarque pour les États-Unis à l’âge de 24 ans. Il y passe près de quatre années décisives :
- Journaliste : Il devient le correspondant régulier du journal parisien Le Temps, couvrant la reconstruction américaine au lendemain de la guerre de Sécession et analysant avec acuité les institutions démocratiques naissantes.
- Enseignant : Il enseigne le français et l’équitation dans une institution pour jeunes filles de Stamford (Connecticut), la Catharine Aiken School.
- Vie personnelle : Il y rencontre l’une de ses élèves, Mary Plummer, qu’il épouse en 1869 avant de rentrer en France.
Cette immersion lui a permis de maîtriser parfaitement la langue anglaise et d’entretenir tout au long de sa vie un réseau dense d’amitiés outre-Atlantique.
4. Pourquoi Eleanor Roosevelt en 1926 ?
Le choix d’adresser une lettre de recommandation à Eleanor Roosevelt plutôt qu’à son mari Franklin est particulièrement pertinent en 1926 :
- Un FDR en retrait relatif : Après avoir contracté la poliomyélite en 1921, Franklin D. Roosevelt passe une grande partie de l’année 1926 en Géorgie (à Warm Springs) pour suivre sa rééducation. Il n’est pas encore gouverneur de New York (il le deviendra en 1928).
- Une femme d’influence à Manhattan : Durant cette période, Eleanor Roosevelt devient le véritable bras politique et social de la famille à New York. Militante infatigable, elle est très active au sein de la Women’s Trade Union League (WTUL), de la League of Women Voters et s’apprête à acquérir des parts dans la Todhunter School, une école pour jeunes filles où elle enseigne.
- Un réseau d’entraide féminin : Très engagée en faveur de l’émancipation intellectuelle et professionnelle des femmes, Eleanor Roosevelt représente le point de contact parfait pour aider une jeune Française à s’orienter dans la métropole américaine.
5. Les liens Clemenceau – Roosevelt
Clemenceau entretenait une estime réciproque avec la branche Roosevelt, notamment avec le président républicain Theodore Roosevelt (l’oncle d’Eleanor), qu’il avait rencontré lors de ses voyages et avec lequel il partageait un tempérament pugnace et un franc-parler légendaire. Lors de son ultime tournée triomphale aux États-Unis à la fin de l’année 1922, Clemenceau avait réactivé tous ses contacts politiques et mondains sur la côte Est, ce qui rend son intercession auprès du cercle Roosevelt tout à fait naturelle et efficace.
Laisser un commentaire