16 novembre 1909 : L’ingénue libertine ne m’a pas séduit

  « Claudine a l’école » n’annonçait rien mais apportait tout ; ce titre racoleur annonce tout mais n’apporte rien. Ingénue et libertine ! Que la réclame commence ! Les badauds qui veulent se divertir avec ce qu’ils ont compris des premiers Colette choisiront « l’ingénue » en sachant que cette dernière se révèlera forcément coquine. Les ignorants alléchés par la chair fraîche à la mode Ancien Régime décadent, vont préférer le mot « libertine. » Venez et servez-vous ! Du sexe, un peu d’immoralité, des émois nombrilistes et quelques jolies scènes aussi bien troussées que l’héroïne Minne.

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Colette en 1909, elle publie un livre à succès : « L’Ingénue Libertine »

La série des Claudine apportait des pages de plaisir, le livre de Colette qui sort aujourd’hui agrège des lignes produites au kilomètre. Il faut bien vivre ma pauv’dame. L’écrivain, séparé de Willy, reprend deux manuscrits déjà publiés pour n’en faire qu’un. Vous avez lu les deux romans « Minne » et « Les égarements de Minne » ? Vous êtes censés aimer cette nouvelle production expurgée des apports de l’ancien mari, beau parleur, au talent moins affirmé que celui de sa femme. Deux manuscrits réunis en un seul pour un nouveau départ dans la vie littéraire, dans la vie tout court. Colette signe enfin de son vrai nom et marque son indépendance.

C’est un autre livre que l’on attendrait d’elle. La passion montante et fatale décrite dans « Claudine en ménage » où, pour la première fois, une plume de grand talent décrivait l’attirance entre deux femmes, laisse la place à une recherche banale de l’amour, des choses interdites et des émois d’alcôves.

Les « ah, oh » hypocrites d’une héroïne simulant le plaisir au lit renvoient aux mêmes exclamations lourdaudes de ceux qui viendront se rincer l’œil dans ce livre bancal. Deux parties bien distinctes qui s’assemblent aussi bien qu’un chapeau vert sur une robe rouge cachent quelques pépites ici et là. La fin où Minne découvre l’orgasme… dans les bras de son mari n’est pas l’hommage bien tardif à la morale rassurant les critiques littéraires de la presse de droite mais nous rappelle surtout que Colette sait choisir les mots doux, les phrases tendres et les tournures ciselées qui transforment une agréable scène de lit en moment littéraire jubilatoire.

Les 300 pages du roman sont ainsi faites. Pour dix lignes alimentaires produites par une femme qui doit payer son loyer, on en découvre trois ou quatre écrites d’une main géniale. Espérons que ces dernières annoncent des romans futurs qui feront moins la joie des kiosques de gare et plus le bonheur des vrais amis de Colette rêvant qu’elle se confie à nouveau sans jamais nous lasser, en caressant son chat.

Après les jeux coquins mais vains, on attend le retour d’un vrai « je » sensuel et malicieux.

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15 novembre 1909 : Contempler les cent spectacles de cet enfer

  « La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ! » s’exclame Clemenceau qui a accepté de dîner avec nous dans un bouillon du boulevard Montparnasse. Le politicien roué n’a pas de mots assez durs concernant les pénitenciers de l’armée et les procès iniques qui y mènent.

Ce soir, je suis accompagné de Jacques Dhur, journaliste tout feu tout flamme, bretteur infatigable, défenseur des victimes, pourfendeur des puissants : les articles contre l’affaire des fiches au ministère de la Guerre, c’était lui ; les interpellations des parlementaires sur les bagnes et les pénitenciers coloniaux, c’est encore lui.

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Jacques Dhur préface et soutient tous les ouvrages qui dénoncent avec véhémence le bagne

Clemenceau a eu, dans sa jeunesse, une courte expérience du cachot. Opposant au Second Empire, détestant Napoléon III, il s’est retrouvé dans une cellule de la prison de Mazas, à côté du quai de la Rapée, après avoir posé des affiches appelant à une manifestation d’opposition au régime.

Il nous confie : «Dans ma famille, l’enfermement a été l’occasion de forger nos convictions. Benjamin Clemenceau, mon père, a lui aussi subi les foudres de la justice pour avoir trop parlé en public de sa haine de l’Empereur. Il a été conduit à la maison d’arrêt de Nantes puis a failli être déporté en Algérie pour finalement croupir à Marseille.

Pour ma part, en 1862, pendant plus de 70 jours, j’ai vécu dans les geôles parisiennes. Deux mois de mauvais traitements, de nourriture infecte et d’hygiène déplorable : on nous demandait de nous laver dans un grand bain d’eau boueuse et malodorante. J’ai obtenu à grand-peine de n’y rentrer que jusqu’aux genoux !

Je comprends donc, mes chers amis, votre indignation face aux bagnes. »

Jacques Dhur rêve d’articles encore plus flamboyants que ceux qu’il a déjà publiés : «  Il faut parler, dans nos journaux, des plaies de la République, des scandales que l’on étouffe, des faibles que l’on broie. »

Un dernier homme, dans notre groupe de quatre, reste silencieux. Pas encore la trentaine, mince, de constitution un peu fragile, il s’occupe de la rubrique parlementaire au Matin. Un joli style pour des articles qu’il n’a pas le droit de signer. Une curiosité insatisfaite d’homme auquel on demande d’exercer un métier routinier. Il regarde avec envie Jacques Dhur. Il aimerait lui aussi larguer les amarres, si, comme veuf et jeune papa, il n’avait pas une petite Florise à élever seul.

Il nous laisse échanger une bonne partie du repas puis, profitant d’un silence, il prononce une phrase, visiblement préparée de longue date :

«  Je rêve d’aller un jour voir les bagnes, de passer un temps hors la vie, de contempler les cent spectacles de cet enfer qui nous regarderont à leur tour toute notre vie tant que nous ne les auront pas supprimés. Cet affreux nid de serpent nous fait honte et rend les châtiments pénibles à notre conscience. Quand la justice nous demandera d’être juré, nous devrons répondre un seul mot à cette proposition : non ! »

Clemenceau observe avec bienveillance le jeune journaliste et en lui posant la main sur le bras, lui demande : «  rappelez-moi votre nom, cher ami qui parlez si bien ? »

Le chroniqueur parlementaire répond, presque timidement : «  J’ai vingt cinq ans, je m’appelle Albert Londres. »

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« J’ai vingt-cinq ans et je m’appelle Albert Londres… « 

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12 novembre 1909 : L’enfer des bagnes militaires

Les pieds de l’homme sont attachés avec ses mains derrière le dos. Le pauvre bougre est à terre et tente de se protéger du soleil aveuglant. Le sous-officier qui surveille le reste de la section de ce bataillon d’Afrique passe à côté et lui envoie un coup de pied, négligemment et semble être satisfait du cri de douleur qu’il entend : «  C’est donc que tu vis encore, vermine ! »

La description des compagnies disciplinaires, des bagnes coloniaux, fait froid dans le dos. Georges Darien et Jean Allemane me font face. Le premier est écrivain de tendance anarchiste. Son ouvrage paru il y a une vingtaine d’années sur Biribi -surnom donné aux prisons militaires d’Afrique et autres territoires d’Outre-mer – avait fait du bruit et Aristide Bruant en a tiré une chanson fredonnée par tout Paris.

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Le second, ancien communard, a été élu député en 1906 sous les couleurs des socialistes. Tous les deux ont connu le bagne, en Tunisie pour l’un, en Nouvelle-Calédonie pour l’autre. Ils savent de quoi ils parlent. Ils me rapportent les propos et les comportements des gradés dirigeant ces casernes, décrivent les différentes tortures possibles : la crapeaudine (mains et pieds entravés dans le dos d’un forçat jeté à terre en plein soleil), le silo (enfermement prolongé d’un puni dans une fosse) sans parler des coups de nerf de bœuf qui pleuvent de façon continue sur des corps amaigris par la faim et la maladie.

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Georges Darien et Jean Allemane

Combien sont-ils ces repris de justice que l’armée ne veut pas incorporer en métropole, ces condamnés des tribunaux militaires pour insoumission, désertion ou indiscipline, ces invertis ou ces faibles d’esprit que l’Administration a décidé depuis toujours de reléguer loin des yeux et des oreilles de nos concitoyens ? 3 000, 5 000 ou plus ? Les chiffres divergent. Allemane précise que l’armée elle-même s’y retrouve mal entre ses pénitenciers d’Algérie, ses sections disciplinaires coloniales, ses bataillons d’Afrique ou enfin ses chasseurs légers. L’ensemble porte le même nom, passé dans le langage courant, de « Biribi », jeu de loterie italien sympathique du début du XIXème siècle devenu une horrible roulette qui broie, parfois presque au hasard, des jeunes gens dans l’indifférence du plus grand nombre.

On ne revient pas sans de profondes blessures physiques ou morale de Biribi. On ne peut oublier les pratiques sexuelles honteuses imposées par les caïds, les humiliations quotidiennes des gardes, la malaria, la typhoïde ou la tuberculose, les séjours dans des cachots puants et suffocants situés au-dessus des latrines.

« Ce sont des casernes de la République ! » Georges Darien se penche vers moi et répète plusieurs fois cette phrase.

La question que je redoutais arrive :

« Qu’allez-vous faire, Monsieur le conseiller ? »

Je n’ose répéter ce que m’a répondu le directeur de cabinet lorsque j’ai abordé le sujet :

« Ces bagnes sont inévitables. Les régiments de métropole, au contact possible avec l’ennemi, ne peuvent accueillir des soldats posant de graves difficultés d’intégration. Il n’est pas envisageable qu’ils confient des armes, accordent des permissions pour aller en ville, à des brutes, des fous ou des condamnés aux assises ou en correctionnelle.

Nous avons déjà beaucoup fait pour ce que vous appelez « Biribi ». Une circulaire de 1902 interdit les fers, un arrêté de 1906 réduit les pouvoirs des officiers subalternes et des inspections sont organisées de façon périodique par le haut commandement. Le savez-vous ? Ces contrôles ne signalent rien d’anormal ! On ne doit pas croire tout ce que disent ceux qui reviennent de ces bataillons. Ces pauvres gars n’ont pas de paroles, boivent et fabulent. Et puis, il ne faut pas oublier que le gouvernement radical ne tient pas à rabaisser à nouveau les généraux, durement secoués par l’Affaire Dreyfus. Le pays a besoin de croire en son armée, de l’imaginer glorieuse, droite et prête à défendre le territoire contre l’envahisseur allemand. Les bagnes d’Afrique du Nord ne pèsent pas lourds dans ces considérations. »

Allemane et Darien sont devenus silencieux, ils attendent une réponse, un geste. L’écoute et la compassion ne leur suffisent pas. Il convient selon eux, de mettre un terme à un scandale, de lutter contre un enfer honteux, de libérer des milliers de jeunes garçons écrasés.

« Qu’allez-vous faire, Monsieur le conseiller ? »

Je lâche, à voix basse, que je vais en reparler à ma hiérarchie mais aussi, que j’ aborderai ce sujet avec mon ancien patron Clemenceau.

A suivre…

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Des détenus dans les bagnes coloniaux : leur seule et dernière liberté, c’est le tatouage…

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