29 octobre 1909 : Bon anniversaire Nathalie !

Ma femme réalise un rêve pour son anniversaire : acquérir la robe d’un jeune couturier créatif dont la réputation ne fait que croître. Nous sommes allés dans l’hôtel particulier de Paul Poiret, rue Pasquier. Nous avons volontairement oublié que nous n’étions pas grands bourgeois, qu’aucune rente confortable ne nous permettait de sortir de ce lieu sans dommage financier. Seuls le désir de plaire pour l’une et l’envie de faire plaisir pour l’autre, nous ont permis de franchir la porte de cet endroit qui nous était resté longtemps interdit.

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Paul Poiret, un grand couturier en pleine ascension

Poiret sait nous éblouir : vive les tailles hautes et les lignes droites qui s’épurent, fin des corsets, le corps de la femme qui retrouve sa liberté ! La tournure qui sert à rembourrer les hanches disparaît sans être remplacée par un autre artifice pénible à porter.

Pendant l’essayage, je discute avec le couturier. Il regrette presque que nous n’ayons pas attendu un an pour le rejoindre :

« Je suis sûr que l’avenir se trouve dans l’exotisme russe. L’arrivée des ballets de Diaghilev en France : voilà ma source d’inspiration actuelle ! Il faudra revenir me voir dès l’an prochain ! «

Nathalie est heureuse. Elle choisit cette robe du soir. Le bleu met en valeur ses cheveux et ses yeux. Elle tourne, se regarde dans la glace, sourit de découvrir dans le miroir mon regard admiratif.

poiret.1256796948.jpg Robe création Paul Poiret

Notre achat terminé, nous sortons finalement par le 107 rue du faubourg Saint-Honoré, après avoir traversé le jardin intérieur où Paul Poiret compte donner des fêtes somptueuses dès que les beaux jours arriveront.

Ma femme glisse sa main dans la mienne. J’oublie, à cet instant, toute préoccupation qui pourrait me distraire de ce moment de bonheur. Indifférents aux nombreux passants de ce trottoir très fréquenté, nous nous arrêtons pour échanger, complices, ce même long baiser qui a marqué le jour de notre rencontre…

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28 octobre 1909 : Pour ou contre la proportionnelle

 « Notre parlement est devenu la collection des intérêts particuliers. On ne dirige plus la République avec une certaine hauteur de vue, on l’influence avec la vision de son cru. » Mon patron Aristide Briand est visiblement fier de sa formule et cherche parmi ses conseillers des regards d’admiration.

Nous sommes en plein débat parlementaire sur l’introduction du scrutin proportionnel aux élections législatives. Briand est « pour » mais pense que le moment est mal venu pour changer les règles du jeu, à quelques mois des élections. Je suis un des rares à lui tenir tête et à l’inviter à changer d’avis sur la question.

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Aristide Briand lors d’un discours à la Chambre des députés

Il est certain que chaque député, élu au scrutin uninominal, se sent très attaché à sa circonscription et défend donc, ici des vignerons, là des patrons du textiles et ailleurs des inscrits maritimes.

L’intérêt général n’est plus représenté que par un gouvernement faible, susceptible d’être renversé à tout moment par une majorité capricieuse qui collectionne les mécontents sans proposer d’alternative au programme de l’exécutif.

La proportionnelle conduirait à élire les députés sur des listes, arrêtées au niveau national et le lien direct entre une catégorie d’électeurs et chaque parlementaire serait rompu. Les élus retrouveraient une liberté et une indépendance d’esprit propice à une vision favorisant le long terme et les choix d’avenir.

« Mais pourquoi êtes-vous contre ce scrutin, Olivier ? »

Briand provoque le débat au sein du cabinet pour s’entraîner dans ses futures joutes à la Chambre sur cette même question.

Je réponds en expliquant :

«  Si l’intérêt général est si mal défendu à la Chambre, cela vient de la faiblesse du gouvernement et non de la force des députés. Il faudrait redonner de la vigueur à l’exécutif et ainsi, il pourrait parfaitement résister aux poussées de fièvre de ceux qui pensent seulement à leur circonscription. Chaque Français est attaché à son représentant au Palais Bourbon, il veut que son député parle en son nom. Il ne supporterait pas d’avoir à voter pour des listes d’inconnus ou de célébrités lointaines désignés par les partis uniquement. »

Briand réfléchit à mes propos et lâche :

« Vous parlez comme l’opposition de droite… ou comme Clemenceau. Je ne partage pas votre vision mais dans les prochains jours, le moment n’est pas venu pour changer le mode de scrutin. Les radicaux ne me le pardonneraient pas et on m’accuserait de faire un attentat contre la République. Je vais donc m’opposer à l’introduction de la proportionnelle proposée par le rapport du député Alexandre Varenne. »

Je ne m’empêcher de continuer à lui répondre :

« Mais, monsieur le Président, pourquoi ne mettez-vous pas en rapport ce que vous pensez vraiment et vos propositions de vote à la Chambre ? Vous vous opposez à un mode de scrutin alors qu’il correspond à vos attentes profondes ! »

Briand commence à être visiblement agacé par mon impertinence et m’interrompt brusquement :

« Tout cela n’est pas mûr, voilà tout. Le pays n’est pas prêt pour cette réforme. »

Briand écarte les bras sans que je puisse distinguer s’il mesure ainsi l’étendue de son impuissance ou celle de sa lassitude.

25 octobre 1909 : U comme Universités populaires

 « On réclamait du pain, vous nous avez donné de la brioche ! » C’est ainsi qu’un ami syndicaliste et ouvrier commentait, de façon malicieuse, les universités populaires à un professeur ne comprenant pas que son cours sur « La poésie au XVIème siècle » n’intéressait guère les collègues de l’usine.

Idée généreuse, vrai malentendu.

Les universités populaires créées vers 1898, à la fin de l’Affaire Dreyfus, devaient permettre au peuple d’accéder à la culture, de quitter les idées trop simples qui pouvaient conduire, notamment, au racisme et à l’antisémitisme. Au-delà de ce premier objectif, il s’agissait d’élever une génération qui n’avait pas profité de l’école de Jules Ferry vers un savoir nécessaire à toute ascension sociale.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par le directeur gérant du journal « Le Temps ».

Des travailleurs libres intellectuellement, sachant lire la presse avec recul, appréhendant le monde dans toute sa complexité et s’affirmant comme citoyens avertis et électeurs républicains. Rêve d’intellectuels parisiens, d’universitaires privilégiés, ignorant tout du monde des mines et des fabriques ! La salive du lettré contre la sueur du paysan, chemise blanche et fine se détachant sans se mélanger dans une monde de blouses bleues et grises. Chapeau melon résonnant solitairement au milieu de casquettes vissées de travers sur des têtes aux regards perplexes face aux « savantasses » et autres « balivernes de bourgeois ».

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Le regard perplexe des ouvriers écoutant les brillants intervenants des universités populaires…

Des cours soigneusement préparés d’un côté, le tutoiement familier de l’autre ; la récitation d’un beau texte incapable de capter l’attention de manœuvres ivres de fatigues rêvant de dépenser leur dernières forces dans une fête où l’on chante, rit et danse.

Le mariage improbable des mots « universités » et « populaires » a donné naissance à de nombreux enfants : « L’Émancipation » du XVème arrondissement, « Solidarité Ouvrière du XIXème », « L’Enseignement pour tous » de Besançon ou « La Coopération des Idées » de Rouen… des centaines d’initiatives avec des pères prestigieux comme Anatole France, Émile Duclaux, ou Lucien Febvre coordonnés par un idéaliste infatigable en la personne de Georges Deherme.

On parle, on débat et on se dispute aussi. Faut-il former des bons républicains ou recruter des socialistes ? Vise-t-on une République apaisée ou prépare-t-on le « Grand Soir » ? Évolution intellectuelle du peuple ou pensées pour une Révolution prolétaire ?

Le résultat de ces débats, de ces antagonismes de classes sociales peu habituées à se côtoyer, n’est pas fameux. Il ne reste plus qu’une grosse trentaine d’universités populaires, souvent en province et fréquemment en déclin. La belle idée a fait son temps.

Les universitaires sont retournés à leurs chères études, les ouvriers attendent la sonnerie d’usine de fin de journée pour aller trinquer dans des tripos enfumés mais chauds. Chacun a repris sa place comprenant que faire la classe ne suffit pas à défaire les classes.

 

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