15 mai 1909 : Sauver les patois

Des philologues mènent actuellement une expérience intéressante. Ils enregistrent sur un phonographe tous les patois parlés en France. Sans parler des véritables langues que sont le breton ou le basque, ce sont une trentaine d’idiomes qui vont être fixés sur un support solide avant que l’intensification des modes de communications ne conduise à leur progressive et regrettable disparition.

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La démarche se révèle beaucoup plus ambitieuse et intéressante que celle qui avait été demandée aux préfets il y a cent ans. Ces derniers avaient dû traduire dans le patois de leur région la simple phrase  » un homme avait deux fils ». Ce qui avait donné « ou sartin zoumou ave deu gaçon » dans l’Ain, « ou n’oum avo deu s’afan » dans les Ardennes, « in homme avait deux fail » en Charentes,  » un onome obiou dous effons » dans l’Aveyron etc…

Les transcriptions, réalisées par les zélés fonctionnaires étaient approximatives et la véritable sonorité de chaque phrase se perdait dans la transcription écrite.

Ce sont cette fois-ci des conversations entières qui vont pouvoir être conservées et on redécouvrira que les patois sont souvent beaucoup plus riches, pour les mots dont les locaux ont besoin, que le français courant. En Franche-Comté par exemple, une bête affaiblie ou malade se traduit de multiples façons : une équevolette est une vache qui a la queue coupée, un dsoradot, un boeuf avec des grosseurs, un ajoumi, un boeuf qui a trop mangé, un airot, une bête qui n’engraisse pas, une grésille, une vache qui se révèle une mauvaise acquisition.

Quand je rentre d’une séance de nuit au Sénat et que je traverse le Jardin du Luxembourg, j’entends parfois une nourrice qui chante une berceuse en Auvergnat (j’ai quelques origines de là-bas):

« Som, som, beni, beni

L’efontou bou pas durmi »

Ce chant souvent entendu pendant mon enfance me fait tressaillir à chaque fois et me réconforte en profondeur. C’est comme si un peu de ma terre familiale se transportait jusqu’à Paris. D’un seul coup, la fatigue s’efface et je repars en sifflotant, oubliant toutes les paroles assassines des parlementaires qui s’expriment dans un parisien impeccable.

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14 mai 1909 : Quand le cheval se cabre…

Améliorer la race chevaline de notre pays, contribuer au prestige de la France grâce à des prix renommés, abonder le Trésor public, lutter contre les paris clandestins, infiltrer un milieu qui permet de surveiller beaucoup de personnalités … Tout concourt à une forte pénétration de l’Etat dans le monde des courses.

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L’hippodrome d’Auteuil année 1909

L’hippodrome est pour beaucoup de Français un bon délassement dominical. Le prix de Diane, le Grand prix de Paris ou le Prix du Jockey-club signifient pour chacun une ambiance de fête, de jeu pour tous et de démonstration d’élégance pour les dames.

Pour moi, c’est un calvaire… comme un tour qui n’en finirait plus, sur un vilain canasson dans un manège mal aéré.

J’ai le droit, chaque mois, à la lecture fastidieuse d’un rapport envoyé par la police spéciale des chemins de fer (la police politique officieuse) au Président du Conseil, sur l’activité des courses.

En lisant, au petit trot, j’y trouve, pêle-mêle, le résultat des encaissements de taxes sur le Pari Mutuel, les réseaux de bookmakers démantelés, le nombre d’escrocs ou de pickpockets arrêtés sur les hippodromes et enfin toutes les informations ou rumeurs qui se murmurent dans le monde des courses en lien avec de nombreuses personnalités en vue du moment.

Je reviens « au pas » sur un point important : l’application de la loi de 1907 interdisant les paris clandestins. Je constate qu’elle fait l’objet d’une application rigoureuse à Longchamp, Saint Cloud, Maisons-Laffitte ou Auteuil. La République a besoin d’argent et il n’est pas question que des circuits parallèles perdurent ou naissent en dehors du contrôle du fisc.

Invariablement, à la page 7 ou 8, le rédacteur du rapport (c’est le même homme depuis dix ans, me semble-t-il) propose une loi sur le doping, pratique qui nous vient des Anglais et qui consiste à donner des excitants aux chevaux de courses. Il propose un contrôle de salive avant et après les épreuves par des vétérinaires indépendants. Tout aussi invariablement, je note dans la colonne de droite « bonne idée! » pour ne pas décourager l’auteur inconnu dans ses efforts pour proposer une meilleure administration et un contrôle plus efficace de ce sport.

Puis, à la page 10 du document, commence pour moi un fastidieux steeple-chase. Je dois trancher, au nom du ministre, sur la répartition des effectifs policiers entre les différents hippodromes. Le rédacteur qui a la fougue d’un pur-sang pour coucher sur le papier, avec gourmandise, les derniers racontars sur Boni de Castellane, le prince de Sagan ou le marquis de Polignac, se révèle un piètre bidet dès qu’il s’agit d’aligner deux chiffres. Comme chaque année, aucun total n’est juste, des données manquent ou n’ont pas été vérifiées. Bref, on me demande de courir avec des oeillères fermées sur un terrain marécageux.

Cette année, ma patience est à bout. Je me cabre et renvoie le rapport jusque dans la soupente ministérielle d’où il n’aurait jamais dû sortir, avec ces mots rageurs :

 » On dit que Charles Quint parlait espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à son cheval. Je vous remercie de parler un peu plus « mathématique » aux créatures du cabinet ! »

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L’hippodrome de Maisons-Laffitte en 1909

13 mai 1909 : 228 postiers révoqués

 » Les faits tout d’abord : tout a commencé le 12 mars. Les postiers du central téléphonique sont excédés par l’absence de promotions et le favoritisme qui règne, selon eux, dans le tableau d’avancement. Ils lancent une grève que je qualifie d’insurrectionnelle et qui s’étend à toute la Poste. Ils demandent le départ du sous-secrétaire d’Etat aux postes Symian qu’ils rendent personnellement responsable de cette situation.

La suite vous la connaissez : le préfet de police Lépine essaie d’intervenir pour ramener le calme et il est blessé pendant les échauffourées.

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La grève dégénère : des affrontements en pleine rue entre postiers grévistes et policiers en civil

C’est à ce moment que le gouvernement fait voter par la Chambre un pouvoir de révocation immédiate et qu’il envoie la troupe pour trier elle-même le courrier.

Fin mars, les délégués des grévistes sont reçus par le Président du Conseil Clemenceau qui refuse de satisfaire leurs deux exigences : l’assurance qu’il n’y aura pas de révocation et le départ du sous-secrétaire d’Etat.

Le mouvement se poursuit : trois millions de lettres et plus de 100 000 télégrammes sont en souffrance.

Pendant tout le mois d’avril et en début mai, les affrontements en grévistes et non grévistes se multiplient. Les interventions de la police et de l’armée sont quotidiennes. On dénombre plusieurs actes de sabotages que le gouvernement fait constater par la justice.

En dehors du monde postal, d’autres conflits sociaux violents ont lieu à Méru-sur-Oise, Mazamet et Hazebrouck.

Clemenceau tient bon.

La Chambre continue à soutenir l’exécutif par des votes de confiance et refuse une nouvelle fois le droit de grève des fonctionnaires.

A ce jour, 228 postiers ont été révoqués et le mouvement semble se tarir. »

Ma conférence à l’Ecole de Guerre comme professeur associé, en présence de son directeur le général Foch, me donne l’occasion, comme souvent, d’évoquer l’actualité immédiate. Les officiers qui m’écoutent sont attentifs. Certains d’entre eux ont dirigés des régiments engagés dans la répression des conflits sociaux. Discrètement -obligation de réserve oblige – ils se révèlent plus critiques que leurs collègues sur les méthodes du gouvernement :

 » Est-ce bien à la troupe de faire du maintien de l’ordre ? »

 » Ne risque-t-on pas, comme en 1907, une collusion entre les grévistes et les soldats qui sont souvent du même milieu social ? »

Je réponds à ces questions en expliquant qu’effectivement la troupe ne doit intervenir qu’en dernier recours. J’insiste sur le fait que les administrations doivent profondément être réformées pour améliorer les conditions de travail et d’avancement des fonctionnaires. Quand un conflit survient, c’est un signe d’échec de la direction au quotidien des services.

 » Et l’armée, qui la réforme ? »

Foch se retourne, furieux et cherche des yeux l’officier impertinent qui a crié, caché au fond de la salle. Il demande, en vain : « quel est l’âne qui a dit cela ? »

Silence. Pas de Cgt dans l’armée, pas de conflits sociaux. Des régiments prêts à soutenir le gouvernement dans la répression.

Et surtout : silence dans les rangs. 

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