29 juin 1909 : Picasso apprend le dessin à ma fille

 » Laisse ton crayon courir sur la feuille. Garde la main souple. Repense bien à ce que tu veux dessiner et représente-le vu du dessus, du dessous et d’à côté.  »

C’était il y a deux mois : ma fille Pauline était ravie d’écouter Pablo Picasso lui montrer comment faire « un beau dessin ». L’artiste, croisé plusieurs fois chez les marchands de tableaux Kahnweiler ou Vollard, est devenu un ami de la famille. Nous le rejoignons parfois jusqu’à son atelier ; plus fréquemment, il vient prendre un verre à la maison. Jamais à la même heure, toujours sans prévenir. Souvent aimable, parfois taciturne. Le peintre veut rester libre et déteste les convenances bourgeoises.

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La boîte de Crayola toute neuve venue des Etats-Unis sur le rebord de la table de la cuisine est le point de départ d’une aventure picturale pour ma fille qui se poursuit aujourd’hui. La gamine interroge :

 » Il renvient quand Tonton Picasso ?  »

Je rappelle à ma petite que celui-ci est rentré pour plusieurs mois dans son Espagne natale. J’ajoute, sans trop savoir, « … pour voir son papa et sa maman lui-aussi ». Je lui montre une carte que nous avons reçue de Barcelone et une autre de Horta de San Juan :

 » Tu vois, là-bas, il va nous faire des tableaux de montagnes avec du marron, du jaune et beaucoup de soleil. Il n’y aura pas de vert ou presque, puisque les arbres sont rares dans le paysage. Picasso reviendra aussi avec des photographies de ce qu’il a vu. Tu pourras comparer avec ses toiles.  »

Ma fille prend une feuille :

 » Je veux faire comme Tonton Picasso. Des carrés, quelques ronds et beaucoup de couleurs. »

Pauline se concentre. Un instant, ses yeux noisette me fond penser au regard perçant de Pablo. Son avant-bras se déplace sur la feuille avec rapidité, les Crayola de différentes teintes se succèdent pour remplir la page avec une certaine habilité. L’enfant a compris les leçons du maître. Elle ne s’embarrasse pas du désir de reproduire la réalité et préfère nous faire sentir ce qu’elle a en tête. Chaque oeuvre devient, pour elle comme pour lui, une recherche et une expérience.

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Pauline pose un (bref) instant

Un quart d’heure après, le dessin s’achève. L’enfant y inscrit son prénom, avec application, en bleu clair, en bas à droite. En me demandant de poster son chef d’oeuvre pour notre ami en Espagne, elle me signale qu’elle se met maintenant à faire des découpages.

 » Il devrait faire comme moi, Tonton Picasso : des découpages… ça va encore plus vite que de faire un dessin et c’est rigolo. »

Je lui promets de parler, dans ma lettre d’accompagnement, des découpages « rigolos » et de conseiller le procédé à Picasso.

Avec attendrissement, je regarde ma cadette et repense à cette phrase de notre ami peintre :

 » Dans chaque enfant, il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant.  »

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Le superbe dessin de Pauline

26 et 27 juin 1909 : Vivons-nous une belle époque ?

« Je suis persuadé que le XXème siècle verra luire un peu plus de fraternité et moins de misère » s’exclamait l’ancien Président de la république Loubet au moment d’inaugurer l’Exposition universelle et de commencer le siècle.

 

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Grande réception des maires à l’Elysée en 1900 avec le Président Loubet… le siècle commençait bien. Peut-on dire la même chose bientôt dix ans après ?

 

L’activité économique est effectivement repartie, réduisant les écarts de richesse, donnant plus de travail à tous.

 

Les foules se passionnent pour les progrès en matière de transport : les automobiles plus rapides, les aéroplanes qui volent plus loin et plus haut.

 

La République, même fatiguée, paraît indestructible. Aucun roi, aucun Bonaparte ne la menace. Elle dispense ses bienfaits sur les colonies qui ne cessent de s’agrandir.

 

Les Français savent lire, écrire, compter, comme en témoignent les informations transmises par le ministère de la guerre sur les appelés du service militaire.

 

Nos pourrions donc croire que nous vivons une époque heureuse, une belle époque.

 

D’où vient donc ce climat social qui s’alourdit ? Les postiers, les cheminots, les enseignants, les mineurs, les vignerons, les carriers, protestent tour à tour et souvent violemment. Il faut souvent la troupe pour ramener le calme.

 

D’où vient cette volonté de contestation des artistes ? Le cubisme, la recherche de formes nouvelles et incompréhensibles par le grand public, le rejet des académies et des salons officiels sont le signe d’un bouillonnement des idées neuves, d’un refus de la société telle qu’elle est.

 

A nos frontières, nous entendons parfois le cliquetis des armes que l’on prépare et affute. Les armées allemande, française, anglaise, russe, austro-hongroise, n’ont jamais eu autant de canons, de navires de guerre et de fusils à tir rapide.

 

Nous vivons une belle époque mais… pour combien de temps ?

 

 

 

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L’Exposition Universelle de 1900 à Paris

 

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Spécialement à l’attention de Sarah Bernhardt qui me fait l’honneur de lire ce journal (cf commentaire ci-dessous) : une photographie du Petit Palais en 1900.

 

 

 

 

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23 juin 1909 : La France sous la menace d’une épidémie ?

« La douleur augmente et devient difficilement supportable. L’homme se regarde dans une glace. Le bubon qui a grossi au niveau cervical prend une forme plus allongée ; il est rempli d’un liquide contenant des germes qui semblent se répandre dans le corps. La fièvre augmente, chaque mouvement devient plus difficile. L’appétit a disparu et l’ingestion d’eau ou d’aliments se révèle très pénible. Si la peau autour du bubon a rougi, elle blanchie et se nécrose ailleurs. L’homme a les traits tirés, sa respiration sifflante le fatigue de plus en plus…  »

J’interromps Alexandre Yersin, médecin du corps de santé colonial qui me décrit, avec force détails, les symptômes de cette maladie terrible qu’est la peste. C’est lui qui a découvert, il y a une quinzaine d’années, le bacille à l’origine de ce fléau légendaire. Directeur des instituts Pasteur de Nha Trang et de Saïgon, il continue ses recherches pour aboutir à un traitement.

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La maison d’Alexandre Yersin à Nha Trang en Indochine

 » En attendant, le monde entier est soumis à un risque d’épidémie. Hier la Californie et le Japon, aujourd’hui Madagascar et Java, demain, ce peut-être Marseille ou Paris. Il suffit de quelques puces et de rats contaminés ou d’une viande avariée et infectée vendue à plusieurs familles… Les victimes se compteront par centaines : des jeunes en pleine forme basculeront d’un coup dans un état lamentable, l’économie s’arrêtera, les gens se cloitront chez eux, les médecins ne seront pas assez nombreux pour faire face et aucun traitement sérieux ne sera disponible.  »

Yersin parle avec de grands gestes. Il veut me convaincre de faire organiser une surveillance renforcée des principaux ports français par la police ou la douane. Il fait allusion aux mesures efficaces décidées contre la propagation du choléra en 1884. A cette époque, des mesures spéciales de désinfection avaient été prises dans la gare de Lyon même, vis à vis des voyageurs en provenance de Marseille ou de Toulon, villes touchées par l’épidémie en provenance de l’Italie.

Je réponds que la peste n’est pas le choléra et qu’il convient d’éviter d’affoler la population par une action trop visible des pouvoirs publics :

« Il faut agir discrètement. Nier publiquement les risques, éloigner la presse, rassurer tout le monde… tout en préparant discrètement le corps médical et les forces de l’ordre. »

Yersin s’exclame :

 » Vous ne croyez pas qu’un langage de vérité est plus respectueux de nos concitoyens ? Comment être rassuré par un Etat qui ne diffuse pas l’information en sa possession ? Tout finit par se savoir et ceux qui ont caché les faits perdent leur crédibilité.  »

La peste, le choléra, une grande grippe, la variole… Et puis quoi encore ? Le malheur rôde… mais l’information n’a pas quitté mon bureau.

Dehors, il fait beau, les enfants s’amusent dans les squares, les mères promènent leurs bébés, les cols blancs se rendent d’un pas pressé à leur bureau par cette belle journée de juin, les amoureux s’embrassent sur les bancs publics.

Je préfère garder pour moi les propos confiés par Yersin. Il exagère, j’en suis sûr. Je croise les doigts… je le raccompagne jusqu’à la sortie et passe à un autre dossier, en sifflotant.

22 juin 1909 : Mao se fâche avec son père

La porte claque violemment. Les deux hommes hurlent, fous de rage. Les invités ne savent plus quelle contenance adopter. Mao Zedong quitte une fois de plus le domicile familial situé dans la province chinoise du Hunan. Sa mère court après lui et le supplie de faire demi-tour :

– Ton père ne pense pas ce qu’il vient de dire ! Oui, tu dois poursuivre tes études et il les paiera ! Mais montre-toi plus tendre avec Luo que nous t’avons choisie pour femme. L’avenir de la ferme passe par le ménage que tu fonderas avec elle. Reviens, Mao…

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Mao Zedong est un adolescent têtu du Hunan âgé de 15 ans

L’adolescent de 15 ans met les poings dans les poches de sa blouse bleue de coton matelassé. Le vent chaud qui balaie la terre sèche et jaune rend heureusement peu audible, pour sa mère tant aimée, sa réponse passionnée:

– Avec ce père qui ne comprend rien, j’ai appris la haine. Quand notre nation est envahie par des étrangers, quand il faut travailler à développer mon pays arriéré, ce paysan nanti ne pense qu’à l’avenir de sa petite propriété de Shaoshan. Mon horizon n’est pas celle du fleuve Yangzi. Il faut sauver la Chine et non s’occuper de mon mariage arrangé et mort-né !

D’un pas décidé, il remonte le chemin qui contourne la rizière paternelle. Il croise deux employés de l’exploitation qui le saluent respectueusement. Il leur jette :

– Vous aussi, vous devriez penser à autre chose qu’au riz de mon père. Les enfants de votre village sont maigres à faire peur, vos femmes n’ont parfois que des galettes de boue à cuire pour le repas du soir alors que les sacs de riz partent par bateau pour des villes lointaines ! 

Mao repense à toutes les maximes de Confucius apprises par coeur lors de sa scolarité à l’école du village. Laquelle d’entre elles pourrait le mieux convaincre ces paysans illettrés ? Les deux ouvriers agricoles le regardent hébétés. Obéir au père de Mao ? Suivre le fils fougueux et opposant ? Ils baissent la tête, incapables de se décider, espérant se faire oublier.

D’un geste impérieux, Mao leur demande soudain de faire un trou à trois pas devant lui. Se sentant d’un coup utiles, les deux paysans s’exécutent servilement et avec leurs outils abîmés aménagent rapidement une petite fosse. Pendant qu’il continue de disserter, Mao s’accroupit au-dessus de celle-ci et se concentre pour déféquer. Sitôt ce dernier soulagé, les deux employés se dépêchent de recouvrir la « production » de leur jeune patron avant que les mouches, qui pullulent en cette saison, n’arrivent sur les lieux.

Mao, fièrement redressé, indifférent à son pantalon souillé, continue sa démonstration :

– Le Japon nous montre la voie à suivre. Il indique qu’une armée asiatique peut vaincre les régiments des puissances occidentales. Ce pays à l’industrie puissante doté d’une administration bien pensée a retrouvé sa dignité et se révèle capable de dominer les étrangers sans foi ni principe.  Mes amis, je vous laisse maintenant mais quand je serai fonctionnaire de l’Empereur, je reviendrai vous sauver !

Enfin seul, Mao retrouve la maxime qu’il cherchait depuis tout à l’heure. Cette phrase destinée à convaincre sa mère et qui fait toute la différence entre le destin de son père et son avenir à lui :

 » Quand vous plantez une graine une fois, vous obtenez une seule et unique récolte. Quand vous instruisez les gens, vous en obtenez cent …  »

mao.1245568915.jpg Mao Zedong dans les années 1909, 1910

19 juin 1909 : Clemenceau, bientôt la fin ?

 » La prochaine fois, ce sera la fin !  » Je me retourne brusquement et n’arrive pas à distinguer le nom et la tête de l’impertinent député radical qui a prononcé ces mots menaçants pendant que Clemenceau regagne son banc. Le Patron vient de faire une nouvelle intervention musclée devant la Chambre. Il a justifié sa politique sociale, son refus des syndicats dans l’administration, son positionnement prudent et conciliant vis à vis de l’Allemagne, ses actions de réforme de la Marine, ses choix budgétaires…

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Son ton a été jugé arrogant, plein de morgue. Le regard furieux qu’il a jeté à un collaborateur à l’origine d’une coquille dans son discours n’a échappé à personne et a été diversement apprécié.

On sent une lassitude de la Chambre vis à vis de ce Président du Conseil en poste depuis maintenant près de trois ans, durée exceptionnelle dans notre régime parlementaire. La gauche ne lui pardonne pas ses envois de régiments de dragons dans les usines en grève et ses arrestations de leaders de la Cgt. La droite lui reproche de ne pas avoir trouvé la recette pour maintenir un climat social propice aux affaires et développement économique.

Et Clemenceau lui-même ?

La Chambre le fatigue, l’agace, l’énerve. Sur la brèche tôt le matin jusqu’au soir, assumant la direction d’une des principales puissances de la planète, louvoyant entre les écueils, assumant les réussites et les échecs d’une administration pas toujours très maniable, digérant un nombre impressionnant de dossiers chaque jour, le Tigre accepte peu les critiques de députés qui n’ont jamais été aux affaires et ignorent les aspects concrets de la direction de la France.

Lassitude, envie de liberté et de voyages, de lectures permettant l’évasion et de rencontres féminines plus fréquentes. Le premier flic de France se verrait bien rompre les amarres.

Son discours roulé dans une main, Clemenceau s’apprête à se rasseoir. Il a lui aussi entendu la phrase menaçante de l’un de ses collègues radicaux. Contrairement à moi, il sait manifestement qui a parlé. Il se retourne et prononce ces quelques mots, en articulant distinctement dans un silence de mort :

 » Cher collègue, dans la vie, il ne faut pas avoir peur d’avoir des ennemis. Si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait ! »

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Le Tigre, usé, fatigué ?

16 juin 1909 : Bilan du terrible tremblement de terre dans le Midi

 » Nous sommes restés sans secours pendant toute la nuit ! La terre a tremblé durant de longues minutes : bruit assourdissant de murs qui tombent, de vaisselle se cassant, de meubles qui se déplacent et viennent se heurter violemment les uns les autres. Les chiens qui hurlent à la mort pendant que les habitants de la ville se regroupent sur la place, affolés, en signalant que des personnes demeurent coincées sous les décombres. Monsieur le conseiller, c’était la désolation et nous avons dû attendre dix bonnes heures pour que l’on vienne s’occuper de nous. »

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Le témoignage de l’adjoint au maire de Salon-de-Provence reflète bien les propos qui me sont tenus pendant mon déplacement dans le Midi à la suite du terrible tremblement de terre qui a touché le 11 juin dernier au soir, les villes et villages de Lambesc, Pelissanne, Rognes, Le Puy Sainte Réparade, Venelles, Saint-Cannat, Vernègues et bien sûr, Salon, dans l’est des Bouches-du-Rhône.

Le préfet se retourne vers moi et m’indique discrètement, sur un bout de papier, que le nombre de victimes est porté à 46 morts et 250 blessés. Il complète à voix basse, visiblement lui-même ému :

 » Ce sont souvent des femmes et des enfants. Au moment du séisme, les hommes revenaient encore des champs ou s’occupaient des bêtes : c’est ce qui les a sauvés.  »

De mémoire d’homme, on n’a jamais vu une catastrophe de ce type sur le territoire national.

Un journaliste du Petit Provençal me demande un entretien. Je fais le point sur l’évaluation des dégâts (15 millions de francs au minimum) les secours décidés par Paris (prêts pour la reconstruction), le rétablissement des communications, les efforts déployés par les hommes du 7ème régiment du Génie d’Avignon envoyés sur place et l’élan de solidarité nationale qui s’amplifie grâce à l’action coordonnée de la grande presse.

Nécessité d’être précis, importance de montrer la mobilisation du gouvernement, se limiter aux engagements que nous pourrons tenir : je vérifie que le sous secrétaire d’Etat à l’Intérieur Mauzan applique à la lettre les consignes de Clemenceau.

Chacun craint des répliques et peu de personnes osent regagner leur domicile pour se reposer. Les habitants dorment dehors sur des matelas. Dans la journée, ils épaulent les soldats du génie ainsi que les religieuses qui apportent secours et soignent les blessés.

J’hésite à rentrer sur Marseille pour prendre un train vers la capitale. Beaucoup de dossiers m’attendent au ministère. Symboliquement, pratiquement, je sens cependant qu’il faut encore travailler ici, au milieu de ces Français projetés dans le cauchemar et qui font preuve d’une grande générosité entre eux. Ecouter, réconforter, coordonner l’action des services de l’Etat… bref, être là, montrer que nous sommes tous solidaires.

C’est décidé, je reste.

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11 juin 1909 : Le vrai monde des agents secrets

Les agents secrets font rêver. On imagine un brillant officier introduit dans les cercles les plus restreints du pouvoir, tirant des ficelles bouleversant le devenir des pays et vivant des aventures hors du commun. De l’action, de la romance à l’eau de rose, des protagonistes avec des physiques de mannequins, des voyages et du mystère.

Le roman « L’agent secret » de Joseph Conrad remet les choses à leur place. Nous sommes dans les bas-fonds de Londres, les « héros » sont un peu minables et manipulés les uns par les autres. On projette d’organiser un terrible attentat à l’Observatoire de Greenwich pour faire tomber, ensuite, un groupuscule terroriste qui sera accusé du coup.

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L’Observatoire Royal de Greenwich deviendrait la cible d’un attentat ?

Conrad en profite pour décrire le couple bancal du héros Verloc, sa relation ambigüe avec sa femme qui accueille sous son toit son frère handicapé mental. Couple faussement tranquille, vivant dans le malentendu, qui va être projeté dans un destin implacable. 

L’atmosphère est pesante ; l’intrigue, complexe, n’est pas linéaire et l’auteur la fait avancer en veillant à nous informer avant ses personnages. Ces derniers sont décrits en mettant en valeur leur personnalité aux facettes multiples mais rarement sympathique.

Les idéaux de défense de la nation sont loin ; les carriéristes, les médiocres et les pédants vaniteux dominent un monde désabusé.

Conrad voit juste. Ce que je sais des intrigues entre services secrets russes, anglais, allemands ou français ressemble à ce qu’il évoque avec une langue toujours précise et un sens des descriptions, une réflexion intérieure, qui fait le vrai charme du roman.

« L’agent secret » n’est pas traduit en Français. Il m’est donc difficile d’envoyer un exemplaire à mes collègues du 2ème bureau ou de la -soi-disante- police des chemins de fer (qui s’est constituée, avec la bénédiction du pouvoir, en service de renseignement intérieur). Dommage, Conrad nous invite à une réflexion salutaire sur l’univers du trouble, du glauque et du caché. Une descente sobre mais sans complaisance dans l’âme humaine et les rapports entre individus mais aussi une critique impitoyable de la vacuité des administrations secrètes, des jeux d’influence stériles et destructeurs dont elles sont à l’origine.

L’attaché d’ambassade britannique qui m’a prêté l’ouvrage l’a annoté de cette phrase de Kierkegaard : « Il n’y a rien sur quoi plane autant de séduction et de malédiction qu’un secret. » 

En le lui retournant, avec mes remerciements, je complète par ces quelques mots :

« Chaque âme est à elle seule une société secrète. »

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L’écrivain Joseph Conrad

9 juin 1909 : L’invention du diable

Le rêve de tout gouvernant : avoir une opposition docile, compréhensive et constructive. La dureté des grèves de ce début de XXème siècle semble transformer cette vision en utopie. Pourtant, Clemenceau, poussé par Aristide Briand, ne renonce pas à un climat social pacifié.

Je suis chargé de rencontrer Léon Jouhaux, sans doute futur secrétaire général de la toute puissante Cgt, le syndicat qui fait trembler les ministères et les patrons, la confédération honnie des dirigeants.

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Léon Jouhaux (g) un des leaders de la Cgt, héritier de Griffuelhes (d)

L’homme au bouc et à la moustache abondants, aux oreilles légèrement décollées, aux paupières tombantes sur des yeux légèrement en amandes et au visage poupin, me regarde les bras croisés. Il m’écoute lui proposer une « paix des braves » ; une « trêve dans les conflits » en échange d’évolutions sociales majeures sur le temps de travail, sur les retraites ou sur les assurances sociales.

J’insiste sur la fin des arrestations de leaders syndicaux, l’arrêt de l’envoi de régiments de dragons en cas de grèves dures, autrement dit tous les signes -récents-de bonne volonté du ministère de l’Intérieur.

Jouhaut croise les bras, les décroise et sourit, amusé. Il s’exclame :

– Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ? Après toutes les luttes sanglantes que mon syndicat a dû subir, après les procès, les fusillades, les réquisitions ? Votre discours est généreux mais arrive trop tard… ou beaucoup trop tôt. Les adhérents attendent de moi que je continue le syndicalisme révolutionnaire. Préparer la grève générale, respecter l’héritage de Victor Griffuelhes représentent un devoir.

Je suggère :

– Des lois audacieuses peuvent être votées…

Sa réponse claque :

– Nous sommes convaincus de la nullité du parlement pour protéger nos intérêts de classe. On ne peut demander à des députés bourgeois de défendre les ouvriers… sauf s’ils ont peur d’un « Grand soir ».

Il poursuit alors :

Mon père est devenu aveugle pour avoir manipulé du phosphore. Or, à ce jour, de nombreux gaz dangereux ne sont toujours pas interdits dans les usines. La Chambre a d’autres préoccupations. En vous suivant, j’aurais l’impression de trahir mon père, de tromper aussi mes anciens compagnons de l’usine d’allumettes où je travaillais dès seize ans, après avoir laissé tomber mes études pour pouvoir manger.

Monsieur le conseiller, je suis diplomate, stratège. Je n’engage aucun combat par plaisir. Si le gouvernement et les patrons comprennent cela, nous pouvons imaginer une vie sociale plus sereine. »

Nous nous séparons bons amis. Pas d’espoir, ni promesse. Flaubert disait :

« Quelle admirable invention du diable que les rapports sociaux ! »

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Léon Jouhaux

  

8 juin 1909 : Faut-il compromettre l’ambassadeur d’Allemagne?

La photographie est scandaleuse : Une femme, un fouet à la main, assise sur une charrette à bras tirée par deux hommes. Les trois sont célèbres. On distingue Nietzche au coude à coude avec un autre philosophe Paul Rée. Il leur revient de faire avancer le véhicule alors que la dame cocher n’est autre que Lou Andreas-Salomé. Ce cliché assez connu dans le monde de la philosophie, représente le couple platonique formé par trois intellectuels allemands réfléchissant à la mort de Dieu, l’avenir de l’homme, l’esthétique, les rapports entre la morale et les pulsions, la mort et l’amour.

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La rayonnante Lou Andreas-Salomé avec les philosophes Friedrich Nietzsche et Paul Rée

Ce qui est plus surprenant, c’est que la photographie est annotée par son excellence l’ambassadeur d’Allemagne et a été glissée dans un livre de Lou Andreas-Salomé : « Enfant des Hommes ». Là où l’histoire devient croustillante, c’est quand on découvre que ces documents ont été récupérés par les services secrets français -le deuxième bureau- et permettent dès lors de compromettre le diplomate allemand.

L’une des femmes de ménage de l’ambassade du Reich à Paris travaille pour nous et a observé l’intérêt caché du fonctionnaire berlinois pour Lou Salomé. Elle a compté tous les clichés qu’il collectionnait fébrilement sur cette fille de protestant luthérien d’origine allemande élevée à Saint-Petersbourg, lisant très jeune Kant et Spinoza. Elle a aussi fait le point sur ses rencontres secrètes avec cette égérie libre, à la sexualité complexe -un temps déesse vierge laïque, puis mangeuse d’hommes – apôtre du féminisme et accoucheuse d’écritures masculines.

Le deuxième bureau a patiemment réuni les pièces d’un dossier où les sympathies socialistes de Lou Salomé ne peuvent que compromettre un diplomate de haut rang qui l’a rencontrée plusieurs fois. La vie de bohême de cette femme encore très belle à cinquante ans, ses correspondances torrides avec certains hommes et plusieurs femmes, son indépendance d’esprit en font quelqu’un d’infréquentable par un ambassadeur obéissant à une hiérarchie berlinoise conservatrice.

En cas de crise diplomatique, si l’ambassadeur ne se montre pas spontanément conciliant, le dossier Salomé pèsera lourd dans la balance.

Pression, chantage, tout cela n’est guère reluisant et n’honore pas, une fois de plus, les services spéciaux de la République.

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Le regard fier de la philosophe Lou Andreas-Salomé témoigne aussi d’un grand appétit de vivre

Je consulte le dossier qui est arrivé jusque sur mon bureau : le regard fier de Lou Andreas-Salomé bien rendu par les clichés que nous avons d’elle, ses écrits contre l’hypocrisie sociale, ses exigences de droiture, de dévouement à une cause juste, semblent m’envoyer un message clair. Le dossier constitué contre le représentant du Reich ne nous honore pas, nous Français. Le diplomate a bien le droit d’avoir les lectures et les rencontres qu’il veut dans sa vie privée et il est immoral de tenter de le faire « plonger » à cause de cela. Je relis cette phrase de Rilke qui a passionnément aimé, lui aussi, Lou Salomé : » Etre aimé, c’est se consumer dans la flamme. Aimer c’est luire d’une lumière inépuisable. Etre aimé, c’est passer ; aimer c’est durer. » Quel décalage avec cette action crapoteuse des hommes du renseignement !

Je referme la liasse compromettante. D’un geste brusque et décidé, je la jette dans le feu de la grande cheminée du ministère.

Au fur et à mesure que les flammes consument les centaines de pages qui auraient pu salir un diplomate d’une puissance dangereuse pour la France, je repense à cette phrase de Nietzche que Lou Salomé ne cesse de citer : « Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde à ne pas finir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi ».

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Lou Andreas-Salomé : « Ce qui importe, ce n’est pas ce que les autres pensent de moi, mais ce que moi, je pense des autres. »

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