24 février 1909 : La crise économique est terminée !

La crise économique semble s’achever. Les bons chiffres sont là : 359 millions de francs d’exportations au mois de janvier dernier contre 318 au même mois de l’année précédente. Les importations progressent aussi et passent de 510 à 524 millions.

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Le bureau du ministre des Finances Joseph Caillaux, rue de Rivoli

Le chômage qui touchait une bonne partie de la population recule. Les carnets de commande des patrons se remplissent. Et le ministère des finances souligne que les rentrées fiscales se révèlent excellentes.

« Qu’avons-nous fait pour en arriver à ces résultats fameux ? » Je pose cette question à notre ministre des finances Caillaux. Il me répond avec beaucoup de franchise :

« Rien ! Nous n’avons rien fait. Tout au plus, nous n’avons pas mis le pays en guerre et nous avons essayé d’équilibrer le budget de l’Etat en étant économes des fonds publics. Mais fondamentalement, nous avons attendu que la crise se passe. Après les périodes de vaches maigres, viennent celles des vaches grasses. C’est comme dans la Bible. Il faut être patient.  »

Comme conseiller plus spécialement chargé du ministère de l’Intérieur, je suis impressionné par cette impuissance érigée en règle de conduite. A la place Beauvau, chaque affaire criminelle, chaque trouble à l’ordre public, doit recevoir une réponse des pouvoirs publics. A la question : « Que fait la police?  » Je ne peux jamais répondre :  » Rien ! » Et c’est pourtant la réponse que fait le ministre des finances pour son domaine.

Caillaux insiste :

– Ce n’est pas moi qui passe les commandes aux entreprises sauf pour les achats de matériel militaire ; ce n’est pas moi non plus qui prend les décisions d’embauche. Je ne fixe aucun prix, n’intervient pas à la Bourse, ne manipule pas la monnaie. En cas de malheur, je peux tout au plus accepter de délivrer des crédits pour les indigents… et encore, je préfère que ce soit les communes qui s’en chargent.

– Vous avez donc une vision très réductrice de votre rôle ?

– Mon cher conseiller, je sens votre ironie et vous savez que je n’ai pas la réputation d’être discret. Mais nous ne pouvons diriger tout ce qui se passe dans le pays ! Ce que les Français attendent de nous, c’est déjà que l’Etat soit correctement administré : pas de guerre, peu d’impôt, une police qui trouve les voleurs, une justice rapide, une école qui apprend à lire, écrire et compter. Pour le reste, nous laissons les patrons, les commerçants, les artisans, les ouvriers se débrouiller pour produire de la richesse.

– Pour vous, c’est cela l’Etat moderne ?

– Etat moderne ? Etat modeste !

23 février 1909 : L’université française fonctionne très bien

 » Notre université marche bien ». Le recteur Liard, grand patron de l’Université de Paris que je reçois aujourd’hui avec son adjoint chargé des finances, m’apparaît comme un homme heureux. Il se félicite de la loi de 1896 qui a donné son autonomie à la maison qu’il dirige. Il remercie l’Etat d’avoir significativement augmenté les salaires des professeurs qui rejoignent ceux versés dans les universités allemandes. Il souligne que le niveau des études et des recherches publiées n’a jamais été aussi élevé.

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La Sorbonne vient d’être entièrement rénovée par l’architecte Henri-Paul Nénot

« Nous vous remercions de votre soutien ! Grâce à vous, nous avons pu nous éloigner de la médiocrité intellectuelle du siècle dernier qui nous avait conduit, ni plus ni moins… à la défaite de Sedan! » ajoute-t-il pour rappeler que les universités ont maintenant la personnalité juridique et deviennent indépendantes.

Son adjoint  complète :  » nous pouvons recruter, dans chacune des facultés, les meilleurs enseignants de province. Et ce sont les professeurs chevronnés qui détectent les perles rares pour leur faire rejoindre la Sorbonne. Ce système d’autonomie des facultés a conduit aux recherches sur le radium par Curie, à la découverte de la photographie couleur par Lippmann, à celle du four électrique par Moissan. Nous invitons des personnalités étrangères prestigieuses comme Carnegie. Nos professeurs sont les invités permanents d’Harvard à Boston ou des universités d’Amérique latine. Ils forment depuis longtemps les élites égyptiennes et commencent à s’implanter à Prague. Sur 18 000 étudiants inscrits dans nos facultés, 4000 sont d’origine étrangère. Grâce à nous, c’est toute la France qui rayonne !  »

Je glisse à cet adjoint enthousiaste quelques questions sur les risques de la cooptation qui mène au mandarinat et à la sclérose ; j’émets quelques réserves sur la domination qu’exerce l’Université de Paris sur les établissements de province, je le pousse dans ses retranchements sur l’influence de l’érudition allemande qui nous éloigne d’une liberté de pensée bien française…

L’adjoint s’exclame, avec orgueil :

– L’Université, la « Nouvelle Sorbonne », n’est plus guère attaquée que par l’Action française, par les antisémites qui comptent le nombre de juifs dans nos rangs et par les antidreyfusards qui regrettent nos prises de position en faveur du capitaine pendant l’Affaire !  »

Je rétorque, vexé :  » je ne fais pas partie de ces trois catégories. Je représente en revanche un Etat et un gouvernement qui estiment avoir leur mot à dire sur le fonctionnement des facultés puisqu’ils les financent et qu’ils doivent veiller au respect de la volonté du peuple français. »

L’adjoint ne se démonte pas :

– Mais Monsieur le conseiller, l’Université n’est jamais aussi bonne que lorsqu’on lui fait confiance tout en lui donnant de vrais moyens pour fonctionner. Cela crée chez nous une volonté d’atteindre l’excellence dans chaque discipline et de nous mesurer aux meilleures institutions étrangères. Faites-nous confiance !

Je lui réponds, un peu désabusé :

– Avec notre instabilité ministérielle chronique, nous sommes bien obligés de vous faire confiance. Les ministres passent… Vous, vous restez !  » 

22 février 1909 : Blum fasciné par Jaurès

Il écoute, il boit ses paroles, ne pense jamais à le contredire. Socrate et Alcibiade ? Non, Jaurès et Blum.

Tout sépare les deux hommes. Le physique tout en puissance de Jaurès paraît écraser la minceur longiligne de Blum. Le cou de taureau du premier semble fait pour la lutte, le port de tête délicat du second prédispose plus à des joutes oratoires dans les salons. Jaurès bouillonne et fonce, Blum réfléchit avant d’agir.

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Jean Jaurès et Léon Blum, le maître et le disciple ; le premier a 50 ans, le second 36. Jaurès est un parlementaire célèbre et prestigieux… Blum n’est connu que par quelques lecteurs de critiques littéraires…et ses collègues fonctionnaires.

Ils se réunissent devant le temple du socialisme. Le plus âgé prend le second par la main, lui fait franchir le seuil et le présente aux grands Anciens qui fascinent le plus jeune. Alors que l’Internationale est chantée par une foule qui attend au dehors des messages de délivrance, Jaurès délivre à son disciple les paroles magiques qui peuvent enflammer le peuple. Il lui apprend les règles du combat politique et les devoirs du chef charismatique. Il lui fait sentir les rapports de force et le prix des luttes de classes.

Riches de l’enseignement transmis, ils ressortent tout deux du temple, main dans la main, face aux ouvriers victimes d’injustice, face aux obscurs de la mine et aux oubliés du capitalisme triomphant. Les regards qui se tournent vers eux expriment l’espérance de ceux qui ne veulent plus être trompés, de ceux qui rêvent de jours meilleurs pour leurs enfants. Le tribun et l’élégant juriste, le parlementaire redouté et le critique littéraire incisif, s’avancent accueillis par les vivats et les cris de joie. Ils lèvent les bras au ciel en faisant redoubler, à chaque mouvement, les hurlements d’une assemblée qui rentre en communion avec ces deux leaders.

Blum est heureux, il se sent porté par une vague qui ne peut se briser. Il a les yeux clos pour emmagasiner le plus de sensations possibles.

Les bruits s’éloignent, la lumière du vrai jour envahit la pièce.

Blum, maître des requêtes au Conseil d’Etat, se lève. Une heure après, dans un costume bien coupé, rasé de près, il franchit les portes de la prestigieuse institution et se surprend… à siffloter l’Internationale.

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