19 novembre 1907: Passion et vitriol au ministère

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 » La Vitrioleuse  » par Eugène Grasset

 J’ai un collègue de bureau, Victor L. assez charmeur et volage. Elégant, bien fait de sa personne, il court les salons mondains à la recherche de jeunes beautés qu’il impressionne par son humour et ses talents de pianiste.

Je l’enviais un peu jusqu’à vendredi midi. 

Au moment où nous sortions du ministère pour nous restaurer, une jeune femme tout de noir vêtue s’est précipitée sur notre  » Don Juan ministériel  » . Je n’ai pas compris tout de suite ce qui arrivait. Elle avait un flacon à la main et a crié :  » Voilà la punition que tu mérites !  » . Avant que nous ayons pu nous reculer, le malheureux a été aspergé de vitriol, cet acide qui attaque la peau de façon très rapide.

Victor, le visage fumant, hurlait de douleur et de frayeur. De façon dérisoire, il protégeait – c’était trop tard – son visage avec ses mains.

Pendant ce temps, la jeune femme en noir restait bouche bée, immobile, comme tétanisée par la violence de son acte fou.

Immédiatement arrêtée et conduite à la police, elle a reconnu être une ancienne maîtresse de Victor.

 » Je suis une de ses mille et une conquêtes. Il m’a trop fait souffrir, il doit payer !  » hurlait-elle à la face des inspecteurs qui essayaient de comprendre son geste. Puis elle partait dans des crises de larmes, en répétant de façon obsessionnelle :  » Mon Victor, mon Victor…. » .

Je suis allé voir Victor à l’hôpital. La presse qui adore ce type de scandale était déjà là. Les médecins pensent que la peau de sa joue droite restera profondément marquée par l’acide. Pourtant, Victor a eu de la chance. Il a pu s’écarter suffisamment pour que ses yeux ne soient pas atteints.

Que risque la jeune femme en noir ? Mes collègues du Palais de Justice m’indiquent que les juges sont souvent cléments dans ce type d’affaire,  » blessures volontaires à l’aide d’un liquide corrosif  » . Les avocats – certains sont spécialisés –  plaident le geste passionnel et obtiennent des peines assez faibles pour leurs clientes.

Messieurs, cessez de courir les jupons, si vous ne voulez pas perdre la face!

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Un manuel sorti l’an dernier qu’il faudrait peut-être interdire … dans les lycées de jeunes filles ? On y trouve la formule du vitriol (acide sulfurique).

18 novembre 1907: Le Maroc, un poison pour l’avenir?

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Le Général Lyautey au Maroc passant en revue des troupes locales alliées: Notre réelle présence militaire ne doit pas cacher notre influence économique grandissante…

Je dois rédiger une note à remettre pour demain au ministre. Celui-ci souhaite avoir une deuxième regard – après celui du  » Quai  » – sur notre politique au Maroc.

Sans vouloir être trop abrupte dans mon document, je m’y exprime avec franchise.

La ligne diplomatique définie par l’ami politique de G. Clémenceau, M. Delcassé, tout puissant ministre des affaires étrangères jusqu’à 1905 et que continue son successeur, M. Pichon, me paraît malheureusement la seule praticable. Pour autant, elle renforce les risques de conflits entre nations européennes.

Nous nous efforçons d’établir, de façon souterraine, une zone d’influence sur tout le nord du sultanat en écartant progressivement l’Allemagne et l’Espagne ou toute autre puissance susceptible de contrecarrer nos intérêts.

La Conférence d’Algésiras qui s’est terminée l’an dernier et qui avait pour but de mettre fin au conflit naissant entre la France et l’Allemagne au sujet du Maroc, nous donne en cela des atouts. C’est notre pays qui détient le plus de parts dans la Banque d’Etat du Maroc ; il se partage avec l’Espagne la police des ports et la lutte contre la contrebande.

Nous menons, il faut bien le dire, une véritable opération d’infiltration de l’Etat chérifien. Nos conseillers, spécialistes civils ou militaires, sont partout. Dans les ports, dans l’installation du télégraphe sans fil ou dans les mines, règnent nos ingénieurs. Mais nous assurons aussi une réelle présence militaire pour les territoires proches de l’Algérie, sur la plaine de Casablanca et le sud désertique. Les succès du général Lyautey enregistrés cette année, en sont la marque la plus visible.

Dans le monde économique, nos normes techniques s’imposent peu à peu, favorisant l’attribution ultérieure d’adjudications aux sociétés françaises.

Ainsi, la France mène une pénétration économique efficace, doublée le cas échéant d’opérations militaires ponctuelles. Cette politique multiforme se révèle pour l’instant concluante et habile.

A priori, nous pourrions nous féliciter de cette puissance retrouvée de notre pays après la cuisante défaite de 1870 qui l’avait conduit à un effacement militaire et économique doublé d’un isolement diplomatique.

La France discute maintenant d’égale à égale avec l’Allemagne ou l’Angleterre. Ces pays doivent accepter notre prépondérance à l’intérieur du sultanat marocain.

Nous pourrions être fiers.

Et après ? Projetons-nous un peu dans l’avenir.

Que se passera-t-il si l’Allemague s’aperçoit que le traité d’Algésiras a été un marché de dupes conduisant à un effacement de son influence sur le nord de l’Afrique ?

L’Angleterre qui veille à rester la première puissance mondiale, ne va-t-elle pas exiger de nous des contreparties lui garantissant que notre puissance retrouvée ne lui fasse pas d’ombre ?

Plus encore, je suis inquiet de voir le nombre de territoires au sein desquels les grandes puissances européennes sont engagées de façon rivale : l’Empire Ottoman, la Chine, le Maroc, L’Afrique noire, l’Egypte…

Sous ces contrées lointaines se nouent, en fait, des causes de conflits, des poisons diplomatiques voire militaires,  qui pourraient un jour venir perturber la vie sereine de nos villes et villages.

La « question marocaine » mérite d’être suivie avec les précautions d’un démineur neutralisant ce qui peut devenir une bombe.

17 novembre 1907: Refaire le monde en Palestine?

Jaffa, ville accueillant une bonne part de l’immigration juive au début 1900

Les échos qui nous parviennent au ministère, par le Quai d’Orsay, sur le triste sort qui est réservé aux juifs en Russie me font maintenant mieux percevoir le sens qu’il fallait donner au premier congrès sioniste qui s’est tenu à Bâle il y a dix ans.

Le Président du congrès juif, Theodor Herzl avait poussé à l’époque à la création d’un fonds national juif destiné à l’acquisition et au développement de terres en Palestine. Je ne comprenais pas à ce moment que de nombreux ashkénazes, victimes d’épouvantables pogroms couverts par la police tsariste, n’auraient d’autres choix que de fuir vers des terres nouvelles.

Depuis trois ans, de nombreux immigrants affluent sur les terres chaudes du Proche Orient.

On me parle d’un certain Aharon David Gordon, originaire d’Ukraine. A 48 ans, cet ancien comptable se lance dans les travaux des champs, l’entretien des vignobles et des orangers sur une terre pas toujours hospitalière.

Exalté, un peu mystique, il est en passe de devenir un modèle pour de nombreux jeunes juifs qui rejoignent ces nouvelles terres. Il leur parle de Tolstoï et arrive à les convaincre que seule l’union intime de l’homme et de la terre peut sauver l’humanité.

L’homme, pour lui, ne peut se réaliser que dans le travail des champs.

Il faut en finir, clame-t-il, avec les clivages sociaux qui conduisent à des conflits graves dans une même société. Les petites exploitations agricoles réunissant des individus animés par un même idéal et une même énergie doivent permettre de dépasser ces divisions.

« Par le travail agricole, l’âme des hommes s’élève. »

J’espère que cette arrivée de juifs dans des terres déjà occupées par des arabes va se faire harmonieusement. L’Empire Ottoman a assoupli cette année sa réglementation d’immigration. Les juifs ne sont plus obligés de corrompre des fonctionnaires turcs pour entrer dans cette Terre Sainte.

Pour autant, cet Empire que nous savons bien fragile, est-il capable de favoriser des relations harmonieuses entre arabes et juifs?

Je ne suis pas sûr du tout que tout cela puisse évoluer de façon favorable.

D’une part, les européens, banquiers de l’Empire Ottoman, poussent de facto à une internationalisation des territoires de Terre Sainte. D’autre part, sur place, les arabes prennent progressivement conscience de leur identité et de leur culture.

Si l’on ajoute à ces deux tendances qui ne vont pas forcément dans le même sens, une troisième, avec la forte poussée immigrante juive, portée par des idéaux issus du Congrès de Bâle, nous arrivons à une situation, pour le moins, complexe.

Il faudra, sur place et dans les chancelleries, beaucoup de diplomatie. Espérons que nos nouveaux amis anglais, très influents là-bas, travailleront dans le même sens que la France pour faire prévaloir des solutions pacifiques.

Biluim wearing traditional Arab headdress, the keffiyeh. Juifs issus de la première vague d’immigration en Palestine (1880,1890). Il sont maintenant habillés comme les populations arabes.

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