22 novembre 1907: Salons douillets et usines galeuses

 Abram Jefimowitsch Archipow 002.jpg

Abram Jefimowitsch Archipow : « Les Laveuses »

Au chaud chaque jour dans mon ministère, je ne peux m’empêcher de penser parfois à la condition des ouvriers.

Curieux destin…

Vous naissez dans un quartier bourgeois, vous faites l’Ecole Libre des Sciences Politiques, vous réussissez le concours d’accès au Conseil d’Etat puis, vous fréquentez des endroits agréables près de ceux qui décident, vous avez des responsabilités, vous allez au théâtre, à l’opéra, votre logement est vaste, clair, bien chauffé… Vos enfants fréquentent des bonnes écoles et iront au lycée pour apprendre le latin et le grec.

Ou bien…

Vous naissez dans un logement insalubre à Saint Denis, vous apprenez à peine à lire et écrire, vous travaillez dès 12 ans. A l’âge adulte, vous abattez 12 heures de travail, six jours sur sept sous les ordres d’un contremaître pointilleux et détesté de tous qui peut vous infliger à tout moment des amendes qui se déduisent de votre maigre salaire. A 45 ans, vous êtes usé par les machines dangereuses, les cadences, le bruit et les odeurs d’une usine qui vous prend toute votre vie.

BEAUVAL - La Gare et Usine Saint Frères.jpg

Quand je suis invité à dîner dans une grande famille parisienne, au milieu de ces jolies femmes aux toilettes somptueuses, de ces messieurs élégants et contents d’eux, je pense à ces pauvres gens qui se lèveront tôt le lendemain, qui mettront toute leur force de travail au service de ces riches personnes qui m’invitent.

Pendant que le champagne coule à flots à la soirée de la duchesse de P… , l’ouvrier recompte les 10 francs qu’il gagne chaque jour. 4 francs partent pour sa nourriture et couvrent ses frais de transport. Il lui reste 6 francs pour se loger et subvenir aux besoins du reste de sa famille.

Oh, l’école n’a pas servi à grand chose à l’ouvrier auquel je pense. Sa femme n’a guère l’occasion de mettre en pratique les cours de cuisine qu’elle a suivis. Du pain, des pommes de terre, peu de viande, jamais de poisson. Tout cela ne demande pas de talent de cordon bleu.

Ses enfants sont maigres, le teint pâle. Ils n’apprendront pas le latin et le grec. Mais ils iront peut-être un jour grossir les rangs de la CGT.

Cette CGT qui parle de grève générale depuis l’an dernier.

Il faut que j’arrive à convaincre mon ministre que l’on ne pourra pas toujours envoyer la cavalerie contre ces forçats du monde du travail qui se révoltent.

La loi sur les accidents de travail de 1898, celle sur le repos hebdomadaire de l’an dernier, la création du ministère du travail confié à M. Viviani : tout cela va dans le bon sens. Il faut continuer. Et pas seulement pour donner meilleure conscience au fonctionnaire que je suis…

Une nouvelle génération attend beaucoup du siècle qui commence.

21 novembre 1907: Gallieni, le général  » honnête homme « 

  Le général Gallieni

Je suivais aujourd’hui mon ministre lors d’une promenade dans Paris en compagnie d’un général qu’il apprécie particulièrement : le général Gallieni.

Impressionnant le parcours de cet homme ! Les campagnes militaires pour agrandir notre empire colonial l’ont mené du Haut Niger au Soudan puis du Tonkin à Madagascar.

Il a su pacifier au profit de la France cette île immense. Ses méthodes sont fermes et certains lui reprochent une mise au pas brutale du gouvernement local. On me dit qu’il aurait fait procéder à plusieurs condamnations et exécutions.

Mon ministre remarque plutôt ses talents d’administrateur et sa bonne connaissance des peuples colonisés. Il veille à promouvoir les économies locales et l’accès à l’enseignement pour les enfants.

Ce qui me plaît chez ce général, c’est l’attitude qu’il a eu lorsqu’il était fait prisonnier pendant la guerre avec la Prusse en 1870.

Loin d’être abattu par son sort, il en a profité pour apprendre l’allemand et surtout pour commencer à observer toutes les méthodes de fonctionnement et d’organisation de l’administration prussienne et de son armée. Il est maintenant à même de comprendre la force de ceux qui pourraient redevenir nos adversaires un jour. Cela le guide beaucoup dans les conseils qu’il donne à des politiques comme G. Clemenceau.

Mon patron voit en lui un homme profondément libre, avec une personnalité originale, qui sait s’affranchir des règlements militaires pesants voire franchement idiots.

De façon surprenante, la conversation s’est achevée sur une analyse brillante du dernier roman du jeune et talentueux Gabriele D’Annunzio:  » L’Innocent  » .

Joseph Gallieni m’est apparu ainsi comme le type d’homme dont notre armée a besoin. Officier victorieux sur le  terrain, fin connaisseur des peuples à administrer, il sait pourtant quitter la sphère militaire pour se passionner pour le monde des lettres.

Un honnête homme de ce XXème siècle qui commence.

Un homme que mon ministre vient de nommer gouverneur militaire de Lyon et qui va aider le gouvernement à mieux préparer notre armée face au danger venant de l’est.

20 novembre 1907: L’odeur du sang

 Munch vampire.jpg

 » Le Vampire  » par Edvard Munch

Nous vivons à une époque paradoxale. Jamais les rapports humains n’ont été aussi policés. Jamais l’idée de paix n’a fait autant de progrès. Jamais les droits de chaque homme n’ont été aussi préservés par la Loi.

Pour autant, le monde de l’Art et des Lettres imagine des rapports humains bien barbares. Et le public en redemande !

J’en veux pour preuve les vampires et le mythe de Dracula. Ce  comte roumain du XVème siècle ne se doutait sans doute pas de la célébrité qui allait être  la sienne quatre siècles plus tard.

Pourquoi un tel succès du livre de Bram Stoker qui ne cesse d’être réédité depuis dix ans ?

Fascination pour les pouvoirs surnaturels ou attirance pour la transgression ?

Que ce soit dans le tableau de Munch ou celui de Burne-Jones, on ne peut qu’être frappé par le plaisir que semble prendre la victime du vampire et l’abandon dont elle fait preuve.

Burne-Jones-le-Vampire.jpg

 » Le Vampire  » par Philip Burne-Jones

L’Angleterre tourne le dos à la pesante morale victorienne et entraîne le reste de l’Europe dans son sillage.

Je repense au livre du docteur Freud sur les rêves. Ces oeuvres d’art confirment son intuition :  Le sexe et l’inconscient humain ne font pas forcément bon ménage avec une morale pudibonde. Et si l’homme ne peut réaliser ses désirs inavoués, il aura recours au rêve ou à l’oeuvre d’art.

Drôle d’époque:

On réclame plus de sergents de ville dans les rues, plus de protection contre tous les risques de la vie ; on s’efforce de faire preuve d’une politesse exquise dans les dîners.

Puis, quand on rentre chez soi, on se vautre dans ces histoires de sang et de perversité. On se délecte de ces images troublantes d’hommes soumis, de femmes offrant leur sang et de princes des ténèbres de l’âme humaine.

Deux possibilités:

– Nous traversons une époque paradoxale, qui pourrait changer un jour ;

– ou nous découvrons avec un peu d’effroi le « propre de l’homme », une partie obscure de nous-même, qui traversera les siècles ?

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑