11 décembre 1909 : Proust se paie la tête des diplomates

  « La culture de ces gens éminents est alternée et triennale. Les expressions dont ils émaillent leurs fins propos ne laissent pas de m’étonner. Une année, nous avons le droit à Travailler pour le roi de Prusse, l’année suivante, Qui sème le vent, récolte la tempête pour terminer heureusement par un délicat proverbe arabe, Les chiens aboient, la caravane passe. »

Mon ami Marcel Proust a oublié la partie de dominos que nous avons commencée. Il est caustique, drôle et a décidé, ce soir, de se payer la tête des diplomates.

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«  Vous vous rendez compte, Olivier, de l’importance d’un toast porté en fin de repas ? Tel ambassadeur, invité par mes parents, se délectait d’un simple mot employé par un dirigeant à ce moment et il en saluait l’audace, selon lui, inouïe. Il évoquait le fait -tenez-vous bien – que la France et son pays avaient des… affinités. Pendant une bonne demi-heure, nous avions droit à un commentaire autorisé sur la force et la justesse d’une telle expression jugée originale dans le vocabulaire habituel du Quai d’Orsay. Il évoquait longuement l’émotion suscitée dans les chancelleries par « affinités » et les chroniques variées d’une presse spécialisée dont les sources ne lui étaient pas éloignées. « Affinités ». La France et ce pays avaient des «affinités «  et il répétait ce mot pour en faire découvrir toutes les sonorités chatoyantes, en saluant l’audace de celui qui avait su le suggérer au souverain Théodose. »

Proust, souriant jusque-là, part d’un franc éclat de rire.

« Enfant, je ne voyais pas à quel point mes parents avaient affaire, en la personne de ce diplomate, à un cuistre. Ce qu’il faudra que je fasse, quand je vais en parler dans mon livre, c’est de montrer à la fois l’admiration -héritée de celle de ma famille- que j’avais dans ma prime jeunesse, tout en laissant transparaître mon ironie d’aujourd’hui.

Il faut que mon lecteur sente que le bambin que j’étais ne percevait déjà pas bien pourquoi mon père et ma mère restaient bouche bée devant cet ancien ambassadeur. Et c’est à partir de cette incompréhension mise sur le compte de mon jeune âge, que je pourrais ensuite bâtir un texte qui se chargera progressivement, de vitriol. Seuls les enfants se rendent compte que le roi est nu ! »

L’écrivain s’esclaffe, son regard, habituellement si doux, devient moqueur et presque cruel.

Puis, soudain, ce dernier se fige et se glace. Sa main se porte à sa poitrine pour tenter d’étouffer une envie irrépressible de tousser. Le douleur provoquée par cette gêne physique soudaine fait pâlir Marcel qui pivote sur sa chaise pour tenter de cacher son désarroi.

La toux vient enfin. Sèche, répétée, épuisante et creusant durement les premières rides de mon ami. Je tente de le calmer d’un ou deux gestes parfaitement vains.

Les rires ont disparu. L’homme aux mille talents, à l’esprit si affuté, semble s’effacer devant un être profondément affaibli, presque pitoyable.

Je ne fais pas paraître mon trouble et me contente, la crise calmée, de donner cet ultime conseil à Marcel :

« Vous ne devriez pas travailler autant. Votre bonne m’indique que pendant soixante heures vous ne touchez à aucun repas. Elle se demande même si vous buvez un verre d’eau, tout occupé que vous êtes à noircir des centaines de pages. »

Je sens mes propos inutiles. C’est toute une vie, une pensée qui quitte un corps qui ne répond manifestement plus… pour se mettre en scène dans un ouvrage immense, devenu le seul véritable avenir de Proust.

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8 décembre 1909 : Les policiers en ont ras le képi

Assez d’être injuriés par les charretiers, marre de se trouver là quand il faut débarrasser le cadavre putréfié d’un inconnu dans une maison en ruine ou expulser une famille de pauvres gens qui ne peuvent payer un loyer trop cher, assez de courir vainement après des voleurs qui se moquent des frontières entre départements, las de toucher un traitement de misère après avoir travaillé tout un mois dans des locaux sales avec du mobilier cassé. Métier usant, manque de soutien de gouvernants jugés éloignés, population agressive à leur égard, nouveaux risques liés à la présence des bandes d’Apaches : les policiers en ont ras-le-képi et commencent à le faire savoir.

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               Un policier parisien en 1909

Des lettres anonymes parviennent jusqu’au cabinet, les gradés signalent des refus de saluer, des contacts sont pris discrètement par certains avec la Cgt et d’autres envisagent de créer des associations de défense.

La police des chemins de fer, issue de la Sûreté et chargée en fait des renseignements politiques, s’est fait un plaisir de rédiger un rapport alarmiste sur les états d’âme des membres de la Préfecture de Police, la grande rivale. Les « roturiers » de la police se délectent, sur quarante pages, à signaler tous les débuts de dérive de ceux qui se sont toujours considérés comme la « noblesse » de la sécurité.

Il faut réagir.

Écouter ? certes. Comprendre ? pourquoi pas… mais surtout calmer et enfin verrouiller.

L’indiscipline dans un corps chargé de protéger l’État, ce serait fâcheux. Des manifestations de la part de ceux qui sont chargés de les réprimer ? Vous n’y pensez pas, cher Monsieur !

Briand et le préfet Lépine s’expriment ce jour devant 6000 policiers parisiens pour dire qu’ils les comprennent mais qu’ils doivent faire silence et rentrer dans le rang.

Le préfet Lépine arrive avec son prestige personnel, Briand avec sa rouerie habituelle. L’homme qui paie de sa personne d’un côté, le tacticien génial de l’autre. L’un est moralement blessé de voir certains de ses hommes dévier; l’autre y voit l’occasion de montrer, une fois de plus, son habileté à retourner la situation. Le haut fonctionnaire aimerait diriger une maison exemplaire, l’ancien socialiste et manifestant – tendance « grève générale » – sourit intérieurement, de son côté, de sentir les bleus à l’âme des forces de l’ordre dont il a longtemps craint les coups.

La salle a été préparée. La présidence est assurée par Monsieur Ruart, responsable de la caisse de prévoyance. Un bon policier celui-là, quarante ans de maison, blanchi sous le harnais, redevable au pouvoir en place d’une fonction prestigieuse, tranquille et discrètement rémunératrice. Les premiers rangs sont occupés par des commissaires ambitieux et des gradés obséquieux. Les autres sièges sont noyautés par des agents fidèles et bien notés. Les râleurs ont été envoyés faire la circulation près des octrois.

Les journalistes invités ont été, quant à eux, dûment chapitrés : il n’est pas question de faire un article qui mette en cause le gouvernement sinon adieu les renseignements de première main sur les affaires criminelles en cours. Ils ont tous eu le discours de Briand à l’avance et par mes soins. Cela leur laisse un peu plus de temps pour bien réfléchir aux discrets compliments à adresser au ministre… après avoir cité abondamment une prose écrite par votre serviteur et martelée par un Briand au mieux de sa forme.

Le discours est court (je n’avais pas trop d’inspiration) ? Le journaliste dit que Briand a l’art de la concision. Il affirme une chose et son contraire (je ne souhaitais vexer personne) ? Le plumitif se fend d’une appréciation élogieuse sur son art du compromis et de la nuance.

Les articles de ce matin concluent sur le fait que les policiers applaudissent « à tout rompre » le ministre de l’Intérieur et Président du Conseil.

Message à retenir pour le grand public : le silence est revenu dans les rangs.

Briand entre dans mon bureau et me félicite de ces quelques mots : « Mon cher, mission accomplie ! ».

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7 décembre 1909 : Ma femme bouleverse encore notre salon

Nos meubles ne ressemblent à rien mais ce sont « nos » meubles. Nous sommes attachés à ce mélange improbable de sièges bon marché Napoléon III, de guéridons et lit Modern Style achetés dans des ventes aux enchères et de vieux meubles de campagne beaujolaise délaissés par le reste de la famille.

Ils ont tous une histoire. Le fauteuil en acajou par exemple, au dossier élevé et cambré, rappelle le style Louis XV à ceux qui ne le connaissent pas vraiment. Sa garniture conserve, malgré les efforts de nettoyage de la bonne, les souvenirs des digestions parfois difficiles de nos trois enfants à leur jeune âge.

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Notre cher fauteuil Napoléon III garde en souvenir les fins de biberon de nos trois enfants et son état s’éloigne malheureusement de celui de cette magnifique pièce de musée

Quant aux chaises légères en poirier noirci (pour faire ébène en moins cher), elles finissent de perdre leur peinture dorée sensée « faire chic » lors de l’achat. Nous en avions six, il en reste cinq. L’une a littéralement explosé sous le poids de la tante Hortense.

Le secrétaire fait apparaître lui aussi, sournoisement, un bronze de médiocre qualité caché pendant dix ans sous des dorures plaquées par galvanoplastie. Seul le décor du panneau du fond mettant sur un même plan Jeanne d’Arc, Roméo et Juliette, reste intact, sans que je comprenne bien le lien entre les trois héros, mis à part le désir des marchands des faubourgs de plaire au public le plus large. Le haut des pieds qui paraissait en argent se révèle en ruolz et explique le prix, somme toute modique, de ce meuble dont le style rappelle l’Ancien Régime… vu par un myope.

Je ne parle pas de la causeuse trois places avec ses montants rocailles d’un goût douteux qui devait inciter quelques amis philosophes ou écrivains à leurs heures, à venir deviser chez nous sur des thèmes variés. Elle a surtout servi de tremplin à nos chères têtes blondes (les nôtres et celles des amis). Le velours initialement rouge de l’assise est devenu rose pâle aux endroits où les petits pieds de nos jeunes gymnastes pouvaient le mieux rebondir.

L’ensemble du mobilier est équipé de roulettes, comme tout ce qui a été produit industriellement sous le Second Empire. Ainsi, notre salon peut changer de disposition et d’aspect au gré des humeurs de mon épouse.

Il y a un an, je m’étais laissé convaincre par « la nécessité d’occuper l’espace près du balcon pour mettre en valeur notre grand salon ». Sitôt dit, sitôt fait : les meubles avaient tous changé de place sous l’effet d’une tornade aussi créatrice qu’enthousiaste.

365 jours plus tard, il faut, me dit ma femme, se rendre à l’évidence : « il est un peu idiot de passer son temps à enfiler, pour se réchauffer, des gros gilets en tricot à proximité des vitres glacées. Le déplacement du mobilier servant le plus souvent, vers la chaleur de la cuisine, s’impose. ». Sitôt dit, sitôt refait : nos meubles viennent à nouveau de migrer pour prendre leurs quartiers d’hiver.

Ces mouvements ne coûtent pas cher et provoquent d’intenses débats avec les enfants (surtout l’aîné) et la bonne qui est attentive à la facilité pour elle de faire le ménage.

Pour ma part, je reste neutre et donne un coup de main lorsque certaines roulettes se cassent sous des meubles lourds. Un seul chose compte : le préservation d’un espace tranquille où mon encrier, ma plume et du papier m’attendent pour écrire ce journal.

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