26 janvier 1910 : L’eau monte, Paris barbote

Paris s’écroule : ce qui faisait sa fierté s’arrête inexorablement. Les ascenseurs ? Stoppés entre deux étages. Les horloges publiques ? Arrêtées après avoir affiché un retard leur retirant toute crédibilité. L’usine à air comprimé du XIIIème arrondissement qui faisait fonctionner le tout disparaît sous les flots.

Les Parisiens barbotent dans les eaux boueuses d’une Seine qui a décidé de quitter son lit pour s’étirer paresseusement sur de vastes quartiers à l’ouest de la porte de Charenton, sur Bercy jusqu’à l’Hôtel de Ville, en recouvrant aussi des pans entiers de la rive gauche : notamment Jussieu, le Jardin des Plantes et une part grandissante du XVème arrondissement.

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Le soir, les pas font « floc » dans un noir d’encre qu’aucun bec de gaz ne peut plus combattre, les usines les approvisionnant à Alfort et Passy étant hors d’usage, faute de charbon. La société concessionnaire d’électricité a mis fin à son approvisionnement par crainte de gigantesques court-circuits. Les architectes examinent gravement les immeubles touchés par les inondations pour vérifier que leurs fondations fragilisées ne vont pas conduire à leur écroulement. Plus de métropolitain, plus de tramway : tous les fiacres reprennent du service… aux côtés des barques.

Dans ce marasme ambiant, on se serre les coudes. Les Parisiens les plus vaillants aidés des employés municipaux et des pompiers apportent des provisions aux personnes fragiles.

Le préfet Lépine fait ses tournées en équilibriste sur les planches et passerelles mises en place par ses services et les régiments du Génie pour avancer pieds secs. Le Président du Conseil Aristide Briand, quant à lui, partage son temps entre son bureau de la Place Beauvau où il donne des ordres judicieux, les séances à la Chambre -informée régulièrement – et les visites sur toute la région parisienne sinistrée.

Il n’oublie pas des grandes villes comme Lyon qui souffrent aussi cruellement de situations semblables.

Ravitaillement des Halles, distribution des vivres, évacuation des ordures, soins aux malades, surveillance contre le pillage des appartements abandonnés : il faut penser à tout. Chaque jour a lieu une réunion de coordination présidée par Briand, reprenant sa casquette de ministre l’Intérieur, associant le préfet Lépine, le gouverneur militaire de Paris, le général Dalstein, ainsi que les patrons de la police municipale, le directeur de l’hydraulique au ministère de l’agriculture sans oublier le directeur de l’Assistance Publique, Gustave Mesureur.

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Le flamboyant général Dalstein est très fier de livrer l’un de ses derniers combats, avant une retraite méritée

Les chefs de file des groupes parlementaires sont reçus chaque jour, avec des égards, pour leur montrer l’efficacité de la machine gouvernementale. Clemenceau a promis de se taire et envoie de sa rue Franklin quelques recommandations écrites (jetées au panier par Briand agacé qui fait répondre par sa secrétaire qu’il les a lues et « particulièrement appréciées ») . Jaurès prend la parole pour appeler à l’unité derrière les ministres et à la solidarité en faveur des sinistrés.

Les patrons de presse ont promis de ne pas démoraliser leurs lecteurs. Je me charge de leur communiquer deux fois par jour les exemples les plus significatifs de la mobilisation des pouvoirs publics.

Et pendant ce temps, l’eau continue de monter et le zouave du Pont de l’Alma boira bientôt la tasse !

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Le Zouave du Pont de l’Alma boira bientôt la tasse

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21 janvier 1910 : Noé va-t-il sauver les Parisiens des eaux ?

« Paris est puni, Paris doit se repentir, la ville des plaisirs doit se flageller pour obtenir le pardon du Très Haut ! » L’homme hirsute, posté sur le pont de l’Alma, lève ses bras décharnés en l’air et continue à psalmodier dans une langue incompréhensible pour les nombreux passants qui se sont attroupés, fascinés, autour de lui.

Il reprend de sa voix puissante, en Français à nouveau : «Dieu a fait pleuvoir pendant tout l’été 1909, l’automne a été froid et neigeux. Hier et avant hier, pendant deux journées terribles, le Tout Puissant a déclenché le déluge. Et maintenant, la capitale est sous l’eau. C’est la crue du siècle ! On circule en barque pour atteindre les bâtiments symboles de l’orgueil démesuré des hommes. La Chambre des députés, la gare Saint-Lazare et la gare de Lyon disparaissent peu à peu dans notre ville engloutie. Les députés et les cheminots nagent en eau trouble ! Je suis Noé, je suis Noé, venez à moi si vous voulez être sauvés ! » Paradoxalement, personne ne ricane autour de celui qui était encore considéré, il y a peu, par tous les habitants des quais, comme un vieux fou, inoffensif et drôle.

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La Chambre des députés est sous l’eau, pendant la grande crue de 1910

Le « Noé », les yeux injectés de sang, continue sa prêche : «Rappelez-vous la crue de 1658, la Seine avait retrouvé son ancien lit qui passe au pied de Belleville, borde Ménilmontant, Montmartre et Chaillot, son lit venu du fond des âges, ce lit que l’homme avait dévié pour son petit confort. La Seine se venge, vous domine tous autant que vous êtes, repentez-vous ! Les cabarets et les théâtres sont fermés, l’électricité, le téléphone et le métropolitain, inventions scandaleuses d’un homme prométhéen, sont en panne. Le soir, la nuit noire nous enveloppe ; les eaux sombres et silencieuses deviennent le reflet de notre âme chargée de péchés. Les rez-de-chaussée des immeubles sont sous l’eau et vous devez vous réfugier dans les étages, vous devez vous élever, enfin ! Je vous invite à prier. Repentez-vous ! »

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Les abords de la Gare de Lyon ne forment plus qu’un grand lac

Une veille dame, manifestement convaincue par tant d’éloquence, s’agenouille, se signe et sort son chapelet. Trois autres messieurs en manteau, pourtant très dignes, ont retiré leur chapeau et baissent la tête dans un mouvement manifeste de contrition.

Je laisse là le petit attroupement mystique et continue mon chemin jusqu’au ministère de l’Intérieur où le monde réel m’attend. Mon bureau de ma bonne vieille place Beauvau, reliée minute par minute à la Préfecture de Police, où nous tentons de montrer à la population parisienne désorientée que le gouvernement des hommes existe toujours.

A suivre…

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20 janvier 1910 : Un ouragan s’abat sur la France

Un ouragan ? Le déluge ? Un cyclone ? Chacun peine à qualifier les intempéries inédites qui touchent la France actuellement. Des vents très violents, de fortes pluies continues et surtout cette impression que cela ne va pas s’arrêter ou que chaque accalmie n’est qu’une pause prise par le ciel pour revenir de façon encore plus inquiétante nous arroser.

A Marseille, le travail du port a été entièrement interrompu et les vagues déferlent par-dessus la grande jetée ; le trafic du tramway, devenu dangereux, a aussi été interdit, en urgence, par le préfet.

Dans le Calvados, la vallée de la Touques et les parties basses de Pont-l’Évêque sont sous l’eau et l’évacuation des habitants a commencé.

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La tempête a brutalement interrompu tout le trafic portuaire français

Dans le territoire de Belfort, un régiment de cuirassiers est mobilisé pour porter secours aux habitants. En région parisienne, les inondations prennent de l’ampleur et la Seine ne cesse de monter…

Sud, Est, Ouest : les rapports de préfets, les demandes d’instructions se multiplient. Je demeure mobilisé place Beauvau. Nos consignes brillent par leur concision : « Donnez aux préfets l’instruction d’être présents sur le terrain et d’organiser le secours aux habitants (vivres, couvertures, moyens d’éclairage…). »

Ces grands serviteurs de l’État n’ont pas besoin de Paris pour adopter cette ligne de conduite mais la grande presse, elle, apprécie que le ministère semble prendre les choses en main.

En fait, nous sommes dépassés… j’allais dire, débordés.

A suivre…

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19 janvier 1910 : Quel est le point commun entre Fauré et Beethoven?

« Quel est le point commun entre Fauré et Beethoven ? » Devant mon regard interdit, mon collègue Pierre laisse passer un silence pour conserver l’intégralité de son effet. Comme un comédien de boulevard, il articule ensuite quelques mots, avec force mouvements de lèvres, sans prononcer un son. Devant mon étonnement qui grandit, en éclatant de rire, il ajoute, narquois : « Il est sourd comme un pot ! »

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Gabriel Fauré

Gabriel Fauré a bientôt 65 ans, directeur du Conservatoire national de musique, c’est aussi un musicien reconnu, très apprécié pour sa musique de chambre au sein de laquelle il glisse quelques audaces de composition -attendues des mélomanes – tout en préservant une ligne harmonique de bon aloi à laquelle les cercles bourgeois restent attachés.

Fauré le surdoué ? On connaissait ses sonates et ses romances, ses trios et ses quatuors, il a su bâtir « Prométhée », œuvre lyrique ambitieuse jouée devant 14 000 spectateurs. Il passe ainsi du piano, son instrument de composition et de prédilection à l’art lyrique, l’art noble auquel doivent se confronter les meilleurs. Ses mesures n’enchantent plus seulement quelques salons parisiens au public choisi de hauts fonctionnaires et de grands financiers, charmés par ses équivoques tonales et ses modulations charmeuses, complexes et finalement inattendues. Il a montré qu’il savait aussi, au soir de sa vie, voir grand et amener à lui la foule des amateurs du dimanche, le peuple qui aime siffloter les grands airs.

Qu’arrive-t-il donc à notre Fauré national ? Légion d’honneur, une place enviée de critique au Figaro, un fauteuil à l’Institut et la présidence d’innombrable jurys : il ne lui manque rien des attributs de la reconnaissance républicaine, Paris lui a tout donné. Et c’est peut-être là que le bât blesse. Les vieilles jalousies un moment éteintes ressurgissent. Ceux -souvent incompétents – qui ont eu à souffrir des réformes qu’il a mené à la tête du Conservatoire national (ils l’appelaient « Robespierre ») se rappellent à son bon souvenir comme des fantômes. On l’attaque dans le dos. Non sur son talent -immense – ni sur son caractère qui reste paradoxalement effacé et discret mais sur son physique. C’est infâme.

Les sons aigus et graves se déforment dans la pauvre tête de notre musicien qui souffre le martyr de ne plus pouvoir entendre ses œuvres autrement que bizarrement déformées. A cette peine, s’ajoute celle de voir ces faiseurs de notes rabougris, ces cloportes aigris, ces anciens partisans d’un art académique qu’il a chassé par la porte quand ils s’attaquaient aux audaces de son élève Ravel, venir lui mordiller les mollets voire monter une cabale contre lui.

« Il est sourd ? Il ne peut donc plus diriger un conservatoire aussi prestigieux que celui de la capitale ! » Le raisonnement brille autant par sa simplicité que par sa stupidité mais il fait des ravages. Mon collègue Pierre, du cabinet comme moi, s’est laissé prendre et il a déjà une liste de remplaçants au poste de directeur qu’on lui a obligeamment glissé dans la main. J’y reconnais toute la petite clique qui tourne autour de Vincent d’Indy, l’autre grand musicien rival qui a longtemps combattu Debussy et prôné un art conventionnel, rassurant pour ceux qui pensent que Bach a déjà tout inventé et que tout s’arrête donc après lui.

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Vincent d’Indy, le grand musicien rival

Ma réaction en lisant le papier est à la hauteur de mon haut-le-cœur : « Fauré est peut-être sourd mais moi, je ne suis pas aveugle. On tente de profiter d’un début de handicap lié à l’âge pour l’écarter alors qu’il peut encore beaucoup donner à ses élèves qui l’admirent tant. »

D’un geste décidé et libérateur, je déchire le document en sifflant doucement le début de l’Élégie pour violoncelle et piano, ce court morceau fait de tristesse pudique, de mélancolie sans pathos, ce petit diamant de Fauré dont chaque reflet magique écarte les forces obscures de la médiocrité.

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Le Conservatoire National de Musique et de Déclamation, rue du faubourg Poissonnière

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18 janvier 1910 : En Haïti, les USA prennent les choses en main

  « Mon programme pour Haïti ? La banane et le tourisme ! » L’attaché qui accompagne l’ambassadeur des États-Unis Robert Bacon n’y va pas par quatre chemins. S’il admet que le président local Antoine Simon puisse émettre un grand emprunt de 65 millions de francs sur la place de Paris, cela doit se traduire par des profits plus grands pour les sociétés américaines qui se développent sur place.

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L’ambassadeur américain en France, Robert Bacon

« Les intérêts que nous pouvons tirer de la vente de bananes sont importants. Il s’agit de remplacer la production de café dont les prix sont tirés vers le bas par les autres producteurs de la planète. De même, nous souhaitons participer à l’équipement en chemins de fer de l’île. Les liaisons Port-au-Prince vers le Cap-Haïtien et vers Les Cayes représentent deux chantiers qui nous intéressent particulièrement.»

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Le président haïtien, le général François Antoine Simon

Je l’écoute distraitement. Je n’ai pas beaucoup l’habitude d’une diplomatie qui mêle, à ce point, les intérêts des sociétés privées avec celui des États. Le massif ambassadeur Bacon a été lui même un haut dirigeant de la Northern Securities Company et de la US Steel Corporation. On le sent un peu vexé de ne pas être reçu par un ministre et il regarde ostensiblement pas la fenêtre, en signe d’ennui.

Dans ma mémoire, Haïti ne prend pas une grande place. Tout au plus, quelques vagues souvenirs du héros noir Toussaint Louverture et des différents massacres de Français pendant des révoltes ou révolutions qui semblent se succéder là-bas à un rythme effréné.

Bref, un île dangereuse pour nous et qui ne nous rapporte rien, si ce n’est des ennuis.

Par un hochement de tête, je fais mine à mes visiteurs que leur demande ne pose pas de difficultés à notre pays.

Bacon prend alors la parole : « Cela tombe bien. Dans tous les pays proches des Usa et du canal de Panama, nous souhaitons préserver la stabilité et la prospérité. Pour vous remercier, nous vous avons amené cette fameuse banane que vous ne mangez que rarement en France. C’est une « Gros Michel », variété la plus répandue et sans doute la meilleure. »

En dégustant ce fruit de dessert au goût bizarre, cette « figue banane » que nous ne trouvons que sur les menus de certains restaurants audacieux et chers de Paris, je repense un instant à ce peuple lointain, les Haïtiens, épris d’indépendance et violents contre tout oppresseur, riches d’une culture européenne et créole mélangée. Quelques centaines de milliers d’hommes qui parlent français, très loin, là-bas, derrière notre horizon et dont Paris se moque éperdument.

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17 janvier 1910 : « Pour une Afrique française »

« L’Afrique française doit grandir, les couleurs nationales seront bientôt celles du continent noir, la Civilisation irriguera ces terres immenses qui nous attendent, assoiffée. Nous allons faire entrer l’homme africain dans l’Histoire. » Le discours du ministre vise loin et haut, on serait tenté d’entonner la Marseillaise à la fin.

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Des Européens prennent l’apéritif à Brazzaville

Nous fêtons la naissance de l’Afrique Équatoriale Française, AEF, cette belle endormie, à l’écart des attentions de la presse concentrée sur le Maroc ou l’Algérie.

Mettre en valeur des territoires immenses et largement méconnus, tel est l’objectif poursuivi par la signature du décret, avant hier, instaurant cette AEF promise à un avenir qui ne dépend que de nous. Quatre territoires dissemblables : Gabon, moyen Congo, Oubangui-Chari et Tchad. Une capitale, Brazzaville, un ministre des colonies, Georges Trouillot qui exulte, des fonctionnaires coloniaux ravis de voir quelques beaux postes se créer, l’AEF n’est pas qu’une affaire africaine, c’est d’abord une jolie conquête ministérielle.

Qu’on en juge.

Cinq à six millions d’hommes seulement pour 2 500 000 km2, des forêts aussi impénétrables qu’inhospitalières, des cours d’eau s’entrelaçant de façon complexe jusqu’au lac Tchad puis, plus au nord, la brousse, la savane et enfin le désert : l’AEF multiplie les paysages et les climats. Les zones très arrosées s’y révèlent aussi nombreuses que celles qui attendent la pluie comme une délivrance.

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Le lac Tchad

L’AEF est l’héritière d’explorateurs mythiques comme Savorgnan de Brazza, Emile Gentil, Alfred Fourneau (devenus tous les trois gouverneurs généraux dans la région) ou Paul Crampel et Victor Liotard. Mélange d’aventuriers et d’administrateurs chevronnés, loués pour leur audace, critiqués pour leurs initiatives, ils ont forgé presque à mains nues un morceau considérable de notre empire colonial. Durs au mal, fidèles à des valeurs, persuadés de leur bon droit, ils ont fait rentrer cette partie d’Afrique dans la France, avec le verbe, avec l’argent et avec les armes.

Par le traité de Berlin du 26 février 1885, nous avons toute liberté pour exploiter les richesses réelles ou supposées de ces territoires : caoutchouc, ivoire, cacao, coton, fer, zinc cuivre, plomb et si on remonte vers le nord: céréales et bétail. Toute liberté pour apporter la Civilisation : ponts, routes et chemin de fer. Les populations indigènes, n’en doutons pas, attendent avec impatience l’arrivée des hommes blancs.

Les médecins, les instituteurs, les ingénieurs ? Pour l’instant, ce sont surtout des sociétés d’exploitation qui gèrent des concessions grâce au travail forcé établi sur des villages entiers. Péguy a dénoncé cela dans les Cahiers de la Quinzaine mais à ma connaissance, la Compagnie des sultanats du Haut Oubangui continue à prospérer et les noirs souffrent en silence. Des familles déplacées, des exactions d’hommes blancs jamais punies, des femmes et des enfants qui travaillent durement : l’AEF, c’est aussi cette part obscure, cette ombre noire projetée sur les belles intentions de l’homme blanc.

Dans cette région du monde, la règle du généreux maître d’école n’a pas encore remplacé le fouet du contremaitre au service de colons parfois bien rapaces.

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12 janvier 1910 : Dîner avec le fantôme de Sissi

« La lime de l’assassin a pénétré dans la chair facilement, silencieusement, sans provoquer initialement de douleur vive. Sissi a l’impression d’avoir reçu un coup mal placé, d’avoir été bousculée un peu vivement. Rien d’inquiétant. Le bateau qui doit lui faire rejoindre la partie vaudoise du Lac Léman attend. Elle monte, le visage décidé. Irma Stzaray, sa dame de compagnie hongroise, lui saisit le bras pour l’aider à franchir la passerelle. Un sifflement, le vapeur part dans un gros bouillonnement d’eau et de fumée.

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L’impératrice Elisabeth d’Autriche- dite Sissi – a été assassinée par un anarchiste italien du nom de Lucheni, le 9 septembre 1898, à Genève

Sissi s’assied, soudain épuisée, sur le premier banc en bois à l’abri des embruns. Elle regarde son corsage au-dessus du sein gauche : celui-ci est maculé de sang. Affolée, elle défait le vêtement avec l’aide d’Irma. Le liquide rouge vif continue à se répandre par petits jets réguliers d’un trou minuscule mais beaucoup trop profond pour être cicatrisable, tandis que la douleur se fait plus vive. Le soir, l’impératrice Élisabeth d’Autriche s’éteint. Elle a soixante ans. » 

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L’impératrice Elisabeth, dite « Sissi » et sa dame d’honneur en Suisse

Katharina Schratt, avec laquelle je dîne au Crillon, a raconté l’histoire de sa voix presque rauque, légèrement voilée par l’âge, sans reprendre son souffle.

Elle ajoute : « Ainsi nous a quitté la femme qui m’a jeté dans les bras de son époux, l’empereur François-Joseph. Cette impératrice fuyant la cour et son étiquette rigide, cette femme encore jeune poursuivie par tous les fantômes dont la mort avait transformé sa vie en cauchemar éveillé : sa fille Sophie disparue à l’âge de deux ans, son fils Rodolphe suicidé, sa sœur devenu duchesse d’Alençon, brûlée vive… « 

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Sissi et François-Joseph

Je caresse machinalement le verre vide devant moi, rêveur et interroge, pour rompre un silence douloureux : « Et vous avez alors pris la place de l’impératrice?  » 

Katharina se récrie : « Personne ne pouvait prendre la place de l’Impératrice que François-Joseph n’a jamais cessée d’aimer. Mon rôle reste celui de la confidente, de la douce amie d’un souverain complètement absorbé par les affaires du trône, d’un homme broyé par les contraintes d’une terrible charge.

Sissi ne pouvait supporter l’étiquette viennoise et chaque mur de Schönbrunn lui rappelait un souvenir pénible. Je me dévoue pour prendre une place laissée vide. Je chéris François-Joseph d’un amour platonique ; j’ai une tendresse particulière pour cet être exposé, seul, aux jugements sans appel d’une presse moqueuse et d’une opinion mondiale versatile ; pour ce grand monsieur victime des coups imprévus d’une destinée tragique. »

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Schönbrunn

Elle me décrit alors ses allées et venues discrètes -presque secrètes – entre sa villa de Hietzing et Schönbrunn, ces escortes policières en civil, pendant le court trajet, qui visent à éviter toute rencontre inopportune, ces rendez-vous volés avec le souverain, entre deux audiences d’ambassadeurs. Après un soupir, elle évoque aussi les longues soirées en cercle restreint où les deux chastes amants déploient des efforts terribles d’imagination pour rester dans des sujets « légers ».

La flamme de la bougie qui nous sépare éclaire alors drôlement le visage d’une Katharina devenue touchante et m’empêche de bien voir ses yeux alors qu’elle vient d’essuyer ce que je devine être une larme. Elle conclut : » Chaque sourire, chaque rire que j’arrache à François-Joseph devient une victoire sur le destin et un pacte réussi avec l’éternité. »

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11 janvier 1910, Orient-Express, hôtel Crillon: dur métier !

Comment doit-on recevoir la maîtresse d’un empereur ?

Katharina Schratt vient à Paris. Cette ancienne actrice partage la vie de François-Joseph, souverain de l’immense Autriche-Hongrie. Elle a quitté sa résidence de Hietzing au 9 Gloriettegasse dans la banlieue chic de Vienne et vient découvrir nos grands magasins.

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La luxueuse villa de Katharina Schratt, non loin de Vienne et du palais impérial de Schönbrunn

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Katharina Schratt… il y a 25 ans, lorsqu’elle a séduit l’Empereur dans un rôle au théâtre « La Mégère Apprivoisée ».

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25 ans après, le couple a un peu vieilli…

Katharina est connue pour avoir pris officieusement la place de l’Impératrice Élisabeth de Wittelsbach, dite Sissi, après l’assassinat de cette dernière à Genève en 1898. Cette fort belle femme a rencontré l’Empereur, il y a maintenant plus de vingt-cinq ans, sur l’instigation de Sissi elle-même qui souhaitait que son impérial époux ne reste pas seul après qu’elle ait décidé de ne plus vivre dans son intimité.

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Katharina Schratt

Katharina Schratt n’est pas en visite d’État, la dame n’a aucun titre officiel, aucune place à la Cour de la Hofburg et ses visites au palais de Schönbrunn restent toujours placées sous le signe de la discrétion.

Finalement, après concertation avec le président Fallières, je suis personnellement désigné pour accompagner Madame Schratt. L’hôte de l’Élysée me confie :« Je ne peux pas l’accompagner avec mon statut de chef d’État mais vous qui connaissez l’allemand et qui avez échangé avec l’Empereur lors de votre visite à Vienne…

On ne va tout de même pas se contenter de la faire escorter par deux officiers de la Sûreté ! »

Je récupère Frau Schratt à sa sortie de l’Orient Express, gare de l’Est.

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L’Orient-Express

Une dame de compagnie et deux domestiques veillent sur son confort. Je me fends d’un baise-main en bafouillant, intimidé, quelques mots de bienvenue au nom du gouvernement français.

Katharina Schratt me répond, dans un excellent français, qu’elle apprécie l’attention de la France et me propose de prendre place à ses côtés dans l’auto de l’ambassadeur autrichien à Paris.

Nous rejoignons l’hôtel Crillon, préféré à la suite pourtant mise à la disposition par l’ambassade.

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La vue d’une fenêtre de l’hôtel Crillon

Mélange d’allemand et de français : la conversation s’enchaîne de façon agréable, sans lassitude. Nous évoquons l’ambiance pesante de la Hofburg, les petites manies sympathiques de l’infatigable travailleur qu’est l’empereur d’Autriche. Je demande des nouvelles de Klimt.

J’aide celle que j’appelle déjà Katharina à s’installer dans la suite Louis XV.

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La suite Louis XV au Crillon

Nous convenons de dîner ensemble le soir…

A suivre.

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10 janvier 1910 : Quand un fonctionnaire ouvre son parapluie

Un été pourri (on se rappelle les coureurs du dernier Tour de France frigorifiés), un automne pluvieux et froid, un hiver où les averses succèdent aux averses : quel drôle de temps !

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Les imperméables, parapluies et autres chapeaux s’arrachent dans les grands magasins. Nous prenons l’habitude de marcher tête basse, pour mieux nous protéger des éléments. Nous avons oublié le ciel bleu et sommes obligés de vivre avec cette humidité permanente. Les chemins de terre deviennent des cloaques boueux, les pavés sont toujours glissants obligeant les fiacres à ralentir. Les moteurs d’autos peinent à démarrer et il faut tirer les chevaux pour qu’ils acceptent de sortir de l’écurie.

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« Rue de Paris, temps de pluie » vue par Gustave Caillebotte

Les enfants sortent moins et font de longues parties de Jeu de l’oie ou de Nain jaune. En fin d’après-midi, ils s’agitent comme des diables et on les sort sous un grand parapluie pour un tour rapide dans un parc avant sa fermeture.

«Monsieur le préfet; l’eau monte. » Cette phrase à laquelle personne ne s’attend est prononcée par le directeur de l’hydraulique au ministère de l’agriculture. L’ingénieur fait brusquement part de son inquiétude à la fin d’une réunion sur un tout autre sujet avec le préfet Lépine.

Il poursuit son explication :

« Les eaux de la Seine et de ses affluents, notamment la Marne et l’Yonne, ne cessent de monter. Le débit de chacun des fleuves grossit dans des proportions peu communes, les courants se révèlent de plus en plus forts et les péniches rencontrent les plus grandes difficultés pour remonter les fleuves. Les éclusiers ne cessent de me transmettre des informations en ce sens. »

Chacun des participants regarde le fonctionnaire avec incrédulité : « Que voulez-vous qu’il arrive ? » lâche l’un d’entre-eux.

Le directeur explique que le resserrement du lit de la Seine destiné à faciliter la circulation fluviale augmente en contrepartie le risque de crue. Nullement convaincu, un autre collègue fait observer : « Les bords du fleuve sont suffisamment hauts depuis la rénovation des berges. Nous ne craignons rien. Arrêtez d’ouvrir votre parapluie ! »

Le directeur de l’hydraulique range sa sacoche en maugréant et quitte la salle sans saluer personne. Je l’entends dire suffisamment distinctement : « Si Paris est inondé, ce n’est pas moi qui écoperait. »

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Les bords du fleuve sont suffisamment hauts depuis la rénovation des berges. Nous ne craignons rien. Arrêtez d’ouvrir votre parapluie !

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Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !). Depuis le 3 décembre, dans toutes les (bonnes) librairies : “Il y a 100 ans. 1910″ http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans    

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