11 octobre 1909 : La passion de Paul Claudel

 « On va à la gloire par le Palais, à la fortune par le marché et à la vertu par les déserts ». Voilà ce que m’a répondu mon ami Paul Claudel, ancien consul de France à Fou Tchéou puis Tien-Tsin, quand je lui ai demandé où il souhaiterait être nommé pour son prochain poste. Cela ne m’a guère aidé. Une grande ambassade où il occupera une fonction subalterne ou un consulat européen où il peut espérer le poste de consul ?

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Paul Claudel s’est inspiré de sa passion pour la belle Rosalie Vetch, lors de son séjour en Chine, pour composer son drame en trois acte  » Partage de Midi ».

Londres, Francfort, Berlin, Christiana, Saint-Pétersbourg ? Le ministre des Affaires étrangères Stephen Pichon demande l’arbitrage de la Présidence du Conseil et me transmet un avis réservé sur l’intéressé. La vie privée de Paul Claudel à Fou Tchéou -est-il écrit- a choqué la communauté européenne expatriée : le jeune diplomate s’est pris de passion pour une femme mariée (Rosalie Vetch) rencontrée sur le paquebot assurant la liaison avec la Chine, l’a hébergé ainsi que toute sa famille au consulat et a entretenu, selon toute vraisemblance, une relation adultère.

Je balaie d’un revers de main ce rapport sans grand intérêt qui reflète bien la médiocrité de certains des collaborateurs de Pichon.

Pendant l’après midi, j’établis une note qui remplace ce document du Quai, en proposant une nomination à Prague. Plutôt que de parler de la vie privée du diplomate, j’insiste sur ses qualités d’écrivain qui s’épanouissent plus dans un poste calme de consul que dans une ambassade exposée aux tumultes de relations diplomatiques intenses. Je rappelle qu’il ne souhaite plus être nommé à nouveau Chine. « Cet Empire est dévoré par la vermine, l’impôt foncier perçu est de 400 millions de taëls : 28 millions parviennent au gouvernement impérial. Le reste est mangé par les parasites » m’expliquait-il encore récemment. Je m’efforce d’être d’autant plus convaincant que je sais qu’une mission hors d’Europe empêcherait mon ami de rendre suffisamment visite à sa pauvre sœur Camille, artiste géniale qui sombre actuellement dans la folie paranoïaque et la misère.

A la relecture de ma prose, je repense à cette phrase lapidaire de Paul : « la crainte de l’adjectif est le commencement du style ». J’en profite donc pour supprimer plusieurs mots ou membres de phrases inutiles ou redondants avant de transmettre le tout à la secrétaire.

Je retourne à ses rédacteurs, en le barrant de deux larges traits rouges, le document venant du Quai en ajoutant comme commentaire en face du paragraphe sur la liaison jugée scandaleuse de Paul, ces quelques mots qu’il m’a un jour confiés : « La possession détruit ce qu’il y a de plus sublime dans la passion. »

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Une Chinoise de Fou Tchéou

8 octobre 1909 : Picasso réveillé par un singe

La guenon s’impatiente, le tire par le bras, le pousse et attrape sa mèche de cheveux. Picasso la repousse violemment en s’écriant : «  Monina, il n’est que dix heures, laisse-moi rêver ! ».

Le maître a besoin de ces moments volés, de ces grasses matinées à la catalane qui lui permettent de laisser venir des idées neuves ou d’affiner des jugements.

Son portrait déjà commencé d’Ambroise Vollard ? Choisir des couleurs pour mieux faire ressortir l’aspect massif du personnage. Garder ces cubes et ces autres petites formes géométriques facilitant une vision immédiate de l’intéressé sous plusieurs angles à la fois.

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Ambroise Vollard, peint par Pablo Picasso en 1909

Le prix de ses dessins ? 50 francs. Il a en a partout, affichés, en pile sur la table, en vrac par terre. 50 francs l’unité et il sera riche. Picasso aime l’argent et il se sait génial. 50 francs n’est donc pas trop cher pour un dessin de lui.

Doit-il faire confiance à Kahnweiler ? Le marchand sait l’écouter, respecte l’intimité de son atelier, ne le presse pas, lui avance les sommes dont il besoin. Mais va-t-il continuer à le suivre dans son audace picturale ? D’autres ont renoncé, ont été effrayés lors de son passage à une peinture moins figurative, éloignée du bon goût bourgeois. « Cela ne se vendra pas… » ont-ils dit. Kahnweiler semble aimer les risques à prendre avec lui. Il ira le voir encore ce soir après ses heures de labeur et de création, pour papoter ou refaire le monde.

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Le marchand de Pablo Picasso, Daniel-Henry Kahnweiler

Monina pousse des petits cris stridents. Elle a faim, elle veut jouer. Elle fait une galipette. La chienne Fricka ouvre un oeil, agacée par ce vacarme et jappe deux fois en montant sur une chaise. Pablo pousse lui aussi un grognement. L’appartement du 11 boulevard Clichy se transforme en ménagerie de cirque.

Le peintre se redresse et attrape l’une des deux mandolines achetées la veille. Quelques accords et une chanson en catalan suffisent à calmer les deux animaux qui attendent une caresse et un peu de viande.

Bientôt Picasso laissera ce petit monde et, après un bol de lait ou de café, ira rejoindre la pièce atelier où le « Vollard » l’attend. Avec ses pinceaux et ses tubes, il pourra faire ce qu’il veut du marchand. Il pourra le représenter à sa guise. Il montrera que son art est au-dessus des contingences matérielles. A travers l’agencement des cubes sur la toile, la disposition habile des couleurs et des reliefs, il laissera passer une impression magique montrant que son œil a tout percé de la personnalité de Vollard. «  L’art domine tout le reste ; quand je peins, je suis le maître… » marmonne Picasso en rangeant sa mandoline.

Le marchand Ambroise Vollard

7 octobre 1909 : Notre drapeau scandaleusement souillé !

L’ombre se glisse entre les bâtiments, sans bruit et avec une rapidité stupéfiante. Après être sorti de la pièce où repose momentanément le drapeau du régiment, l’individu vêtu de noir s’arrête un instant pour laisser s’échapper un ricanement sardonique puis il disparaît après avoir brandi son poing vengeur dans la direction du bureau du colonel, trois étages plus haut.

Le lendemain, la stupeur s’abat sur l’ensemble de la place : le drapeau du régiment stationné à Laon a été déchiré et souillé. Ce que la communauté militaire a de plus précieux, le symbole de son glorieux passé, ce qui fait son identité et sa fierté, est maculé de déjections.

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Le drapeau français souillé : la presse redoute les ricanements allemands

Cinq sous-officiers montent la garde devant l’objet sali en attendant les ordres et la visite de la justice militaire qui a été immédiatement saisie. Une telle protection paraît dérisoire à beaucoup : le mal est fait.  Les journalistes se précipitent dans le bureau du chef de corps et le pressent de questions.

 » Pourquoi un telle infamie ? Les réservistes qui ont fait récemment des manoeuvres plus difficiles qu’à l’ordinaire, sont-ils soupçonnés ? Le coupable est-il une recrue lourdement punie ? Avez-vous des anarchistes dans votre régiment ? Pourquoi le drapeau n’était pas à sa place dans votre bureau ?  »

Le colonel écoute, abattu et répond d’une voix faible. Non, personne n’est soupçonné et les réservistes ont quitté le bâtiment militaire, à l’issue de leur période, dans un excellent état d’esprit. Les unités ne comptent pas de fortes-têtes, personne ne s’affirme anarchiste et la police des chemins de fer ou la gendarmerie n’ont signalé aucun appelé suspect. Le drapeau avait été posé après le défilé en ville dans une salle servant d’annexe au réfectoire. Il aurait dû réintégrer sa place derrière le fauteuil du colonel aux premières heures de la matinée.

L’état-major parisien appelle, scandalisé de cet incident commenté dans les journaux nationaux, réclame la tête de l’officier de permanence et convoque le chef de corps.

En cette année 1909, la France retient son souffle devant l’acte horrible de porter atteinte à l’intégrité de notre drapeau tricolore.

Des têtes vont tomber. 

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