30 septembre 1909 : Interné deux fois par erreur !

« Mais non, je ne suis pas fou !  » M. Ribot, nouvel « employé » des cuisines à l’hôpital Sainte-Anne ne sait comment convaincre ses interlocuteurs. Il raconte son calvaire : le fait qu’il parlait fort et seul, pendant son travail, dans son entreprise de cordonnerie à Arcueil ; la dénonciation anonyme qui a conduit à son arrestation par la police puis à son placement d’office par décision de la préfecture après juste un court interrogatoire par la secrétaire du commissaire de police ; son examen par les médecins dès son arrivée à Sainte-Anne et ses propos jugés incohérents à ce moment (il protestait avec véhémence contre son internement, on a considéré qu’il était atteint du délire de la persécution) puis son enfermement en cellule la nuit et son affectation à la plonge du réfectoire dans la journée.

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Une cellule à l’hôpital Sainte-Anne

M. Ribot insiste pour être ausculté à nouveau. Le responsable de la cantine l’observant depuis quelques jours, plaide en sa faveur et rend un rapport s’étonnant de son hospitalisation. L’infirmière d’étage l’écoute longuement et alerte aussi les médecins qui acceptent de se pencher à nouveau sur son cas.

Une semaine plus tard, deux professeurs de médecine interrogent Ribot, hochent gravement la tête à la fin de l’entretien et concluent qu’il est en parfaite possession de ses moyens. Le directeur de l’hôpital refuse pourtant la sortie :

« Vous comprenez, moi j’ai un ordre d’internement en bonne et due forme de la préfecture de police et seule cette administration peut mettre fin à votre séjour chez nous.  » Il oublie d’ajouter que le rapport des médecins devrait, sous une dizaine de jours, modifier la décision administrative et mettre fin à l’internement.

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Le traitement des malades par un puissant jet d’eau froide

Ribot, à bout de patience, décide de faire le mur et rejoint son domicile.

Accueilli avec joie par ses collègues et ses amis, il reprend son travail de cordonnier… en continuant de parler seul quand il se concentre sur sa tâche.

Trois mois après, Ribot se rend à la préfecture, avec un mot de son patron, pour régulariser sa situation administrative (officiellement, il est recherché pour évasion d’un hospice après placement d’office). L’employée au guichet le dévisage longuement et fait venir son chef. Ce dernier, considérant que l’intéressé fait l’objet d’une mesure d’internement n’ayant pas pris fin et qui constate qu’il s’est rendu, de surcroît, coupable d’évasion, fait procéder à une nouvelle arrestation en demandant les renforts des policiers des services voisins.

Le lendemain, M. Ribot travaille de nouveau à la plonge du réfectoire de Sainte-Anne, plus désespéré que jamais.

C’est alors qu’une manifestation peu commune de solidarité se met en place. Tout le quartier du pauvre sieur Ribot se mobilise pour exiger sa libération : les proches, ses chefs, les voisins, les commerçants et enfin le maire d’Arcueil. Les uns et les autres insistent sur le fait que l’on peut parler seul à son travail sans être pour autant « dérangé » et démontrent, dans un long courrier signé par de multiples mains, que Ribot demeure tout à fait sain d’esprit.

Les médecins de Sainte-Anne produisent un nouveau rapport attestant de sa bonne santé mentale.

A ce jour, la préfecture de police n’a toujours pas donné de réponse. La presse commence à s’emparer de l’affaire.

Le maire d’Arcueil, M. Vaissières, agissant après délibération de son conseil municipal, a demandé un entretien au cabinet du ministre. Je le reçois aujourd’hui.

A suivre… 

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Un malade à l’hôpital Sainte-Anne

28 septembre 1909 : R comme République

Cette République qui n’aurait pas dû exister, fêtera bientôt ses trente-cinq ans. Ce régime qui devrait s’effondrer, renaît en permanence. Des conservateurs naguère tout puissants doivent s’effacer devant une gauche devenue hégémonique. Une instabilité ministérielle cache une vraie continuité de l’Etat.

Notre IIIème République se révèle paradoxale.

Au départ bâtie pour permettre le retour au pouvoir du comte de Chambord, la République ne doit sa survie qu’au refus par ce dernier d’adopter le drapeau tricolore. Conçue par des rédacteurs majoritairement royalistes ou républicains conservateurs, elle fait la part belle aux pouvoirs du Président de la République qui a droit de dissolution de la Chambre et peut refuser la promulgation d’une loi. Adoptée par des démocrates convaincus, elle donne, dans les faits, tous les pouvoirs à l’Assemblée nationale depuis que Jules Grévy, Président en 1879, a accepté de s’effacer devant la représentation nationale. On se rappelle ses mots fameux :  » Soumis avec sincérité à la grande loi du régime parlementaire, je n’entrerai jamais en lutte contre la volonté nationale, exprimée par ses organes institutionnels.  »

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Depuis ces débuts incertains, la République a su bâtir. La grande loi sur la presse de 1881, les textes fondateurs sur l’école, l’encadrement très libéral des associations à partir de 1901, sont autant de pages glorieuses d’un régime qui place les libertés au-dessus de tout et se méfie du pouvoir personnel ou des autorités sans contrôle.

Certes, les débats à la Chambre n’en finissent plus. Les mots assassins entre parlementaires s’étalent dans les comptes-rendus des journaux à grand tirage et ne grandissent pas toujours leurs auteurs. Effectivement, chaque bureau de ministère doit compter sur le soutien de parlementaires versatiles s’il ne veut disparaître. C’est une donnée établie qu’une réforme ne peut se construire qu’avec une majorité puissante, travaillée au corps par des ministres et des cabinets qui passent ainsi plus de temps à Paris que dans les régions qui se sentent oubliées.

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La Chambre des députés : là où tout se décide à partir de 1879

Cependant, en 1909, chaque Français a le sentiment d’avoir prise sur les affaires publiques. Il connaît son député et peut suivre ses interventions dans les colonnes de la presse populaire qui laisse un espace conséquent aux articles relatant la vie de la Chambre. Aucun débat public n’échappe à la mise en perspective du Parlement : peine de mort, impôt sur le revenu, loi sur les retraites, protection des travailleurs contre la maladie ou les accidents, libertés individuelles, défense nationale. Rien ne se décide dans les soupentes des ministères, les experts doivent rendre compte, les fonctionnaires se vivent comme les serviteurs d’une puissance publique dont ils n’ont pas le monopole.

La précarité des ministères est compensée par la permanence et la hauteur de vue du Président de la République. Maître des horloges, garant d’un intérêt général au-dessus des partis, il veille à ce que les gouvernements en place correspondent bien aux attentes des Français. Il n’intervient pas dans les dossiers en cours mais dispense conseils et recommandations, il ne nomme pas à tous les postes clefs de l’administration mais évalue l’activité du Président du conseil. Arbitre suprême, loin des tumultes, méfiant envers les modes et résistants aux vagues sans lendemain, il rassure et rassemble. On conspue les ministres, on raille le Président du Conseil, on tourne en dérision la Chambre mais on respecte le Président de la République.

La République nous aide-t-elle à bien entrer dans ce XXème siècle riche de promesses et lourd de menaces ?

Les Français savent quasiment tous lire et écrire. L’industrie automobile se développe très vite, les voies de chemin de fer se multiplient, les médecins n’ont jamais été aussi compétents, nos compatriotes rivalisent dans les airs ou lancent des transatlantiques toujours plus rapides et confortables.

« Plus vite, plus haut, plus fort ». Une devise olympique, miroir d’une République qui a fait oublier le désastre de Sedan, une phrase adoptée par Pierre de Coubertin… un des nombreux Français de notre époque que personne n’oubliera. 

27 septembre 1909 : Le général n’enlèvera pas son pantalon rouge

 » Les soldats doivent être prêts pour le sacrifice suprême !  »

Le général, à la poitrine couverte de lourdes et étincelantes médailles, se recale dans son fauteuil, satisfait de sa sortie.

Je reprends mon argumentaire patiemment :

« L’arrivée des mitrailleuses dans les armées, les possibilités de tirs rapides et de précisions, sur longue distance, grâce à des fusils de plus en plus perfectionnés, rend les uniformes français inadaptés. Le pantalon garance de nos fantassins se révèle trop visible et les transforme en cibles idéales. L’assaut des lignes ennemies risque d’être affreusement meurtrier. Il serait souhaitable que le ministère de la Guerre fasse des propositions de remplacement. »

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Mon intégration au cabinet de Briand me conduit à présider une réunion interministérielle où je dois faire face à une hiérarchie militaire conservatrice et à un sous-directeur de la rue de Rivoli peu disposé à faire des concessions.

Le général plonge son regard dans le mien et assène :

 » Monsieur le conseiller, le ministère sait ce qu’il a à faire en matière d’investissements. Plutôt que changer tous les pantalons de nos soldats, dans l’active comme dans les réserves, nous préférons renouveler notre flotte ou augmenter le nombre de canons de 75 de chaque régiment. »

Le sous-directeur du budget complète :

« Il n’est pas question de procéder à la moindre rallonge budgétaire sur un tel sujet. Si l’armée souhaite changer de pantalon, il faudra sabrer ailleurs, sur une autre ligne de crédits. »

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Le général se sent, d’un coup, spirituel :

 » Si je peux me permettre… et c’est le cas de le dire : ce serait déshabiller Pierre pour habiller Paul !  » Il rit seul de ce médiocre trait d’esprit et tapote sur la table, satisfait d’avoir trouvé un allié à la rue de Rivoli pour bloquer ma proposition.

Je poursuis, un peu découragé :

 » Maintenant que les pantalons rouges de nos soldats ne sont plus teints avec une plante venant du Midi mais avec de l’alizarine que nous importons… d’Allemagne, nous ne pouvons plus guère invoquer la préservation des intérêts économiques français pour refuser le remplacement des pantalons.  »

Le général reprend :  » Vous imaginez un défilé de 14 juillet à Longchamp sans pantalon de couleur vive, avec des uniformes verts et gris, tristes et sans saveur ? Le rouge, c’est le symbole des armées révolutionnaires, des troupes victorieuses de la République en danger. Le rouge, c’est le sang pur qui abreuve nos sillons !  »

Je ne peux m’empêcher :  » Vous êtes bien lyrique, mon général.  »

La réunion s’achève. Il m’est impossible de passer en force contre deux ministères faisant bloc. Nos soldats garderont donc leurs beaux pantalons garance qui rendent leurs uniformes si attrayants pour les jeunes enfants – et les jeunes filles amoureuses –  dans les multiples défilés de nos fiers régiments implantés sur tout le territoire national.

Et pour l’efficacité militaire ? Nous verrons bien, le moment venu, si un conflit survient…

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Les beaux uniformes français sont aussi de belles cibles pour l’armée allemande.

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Et puis, en souvenir du grand-père d’un lecteur : un zouave avec son magnifique pantalon rouge.

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