1er septembre 1909 : Ma nièce tourne autour de J. Kennedy

 Ma nièce, émigrée aux Etats-Unis, fait encore des siennes. Sa dernière lettre m’avait pourtant rassuré : elle était devenue l’assistante d’une photographe de grand talent, Gertrude Käsebier et s’initiait à ses côtés à une technique complexe en passe de devenir un art.

Elle m’annonce aujourd’hui qu’à l’occasion d’une exposition sur Boston, elle s’est entichée d’un jeune diplômé de la Latin School, étudiant à Harvard, un certain Joseph Kennedy.

Elle me le décrit comme séduisant, ambitieux, sportif (il pratique le base-ball) et plein d’humour.

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Le séduisant Joseph Kennedy aura neuf enfants avec Rose Fitzgerald… dont un certain John.

Voici la lettre que je lui poste ce jour :

«  Ma chère nièce ,

J’ai bien reçu ton courrier où tu m’annonces ta passion amoureuse pour un jeune américain d’origine irlandaise, Joseph Kennedy.

L’oncle protecteur que j’ai toujours été pour toi est conduit à te mettre en garde par rapport à cet élan de ton cœur que je sais généreux… mais encore tendre.

J’ai pris mes renseignements auprès de notre consul sur place sur ce fameux Joseph. Son père, originaire d’une famille d’Irlandais immigrés affamés, ancien portefaix sur les quais de Boston, a fait fortune en achetant et développant des bars dans des quartiers pas toujours huppés. Il s’est aussi fait remarquer dans le commerce du whisky. Bref, on ne peut dire que cet homme, sans doute très entreprenant, pratique des activités propres à en faire un intellectuel ou un artiste comme tu les aimes. Il tente aujourd’hui de donner une éducation raffinée à son fils Joseph en l’inscrivant dans les meilleurs établissements de la ville que sont la Boston Latin School puis l’Harvard College. Cela ne suffira pas à faire tomber les barrières sociales érigées par les vieilles familles bostoniennes, protestantes et d’origine anglaises, fières de leurs racines qui remontent à l’Indépendance.

Ton Joseph a sans doute peu d’avenir dans ce monde méprisant les Irlandais (réputés alcooliques) qui le regarde de haut. Comme Française, il vaut mieux que tu cherches un beau parti, mieux intégré dans cette société américaine, pas aussi ouverte que certains le prétendent.

En outre, il semble que la famille Kennedy a d’autres ambitions pour son rejeton. On me dit qu’il devrait se fiancer avec Rose Fitzgerald, une autre Irlandaise, fille du maire de Boston.

Ne viens pas te mêler de ces stratégies familiales complexes, pour nous Français et laisse donc ces Irlandais sans avenir entre eux. Concentre-toi sur ta carrière artistique qui s’annonce plus prometteuse.

Ton oncle qui t’aime. » 

29 et 30 août 1909 : O comme Ottoman

 L’homme malade de l’Europe. Un ventre mou instable voire dangereux pour notre sécurité collective. L’Empire Ottoman n’est plus que l’ombre de lui-même. Jadis puissance menaçante pour un Occident divisé (on se souvient des Turcs assiégeant Vienne sous Soliman le Magnifique), la Sublime Porte grince, se rouille avant d’être enfoncée par la Russie, la France, l’Allemagne ou l’Angleterre qui se disputent ses accès à la mer, le produit de ses taxes internes, ses voies de chemin de fer ou ses mines.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal « Le Temps »

Un dernier sursaut ou un renouveau engagé depuis l’an dernier avec la révolution des Jeunes Turcs ne suffit pas à ralentir la désagrégation de cette Europe du sud-est et de ce Proche-Orient compliqué.

La liste des nouveaux pays qui se forment, des provinces qui gagnent leur indépendance ou basculent sous le contrôle d’un État plus puissant dans ce pourtour méditerranéen donne le tournis. Une Bosnie-Herzégovine sous contrôle autrichien depuis 1878, une Thessalie et une Crète qui basculent dans le giron grec respectivement en 1881 et en 1908, une Roumélie annexée par les Bulgares en 1885, une Slovénie et une Croatie revendiquée par les ambitieux Serbes et qui sont à l’étroit dans un Empire Austro-Hongrois devenu agressif, sans parler des aventures palestinienne, syrienne ou égyptienne soumises aux vents anglais, français voire allemands.

Partie de la planète instable, ferment d’un monde nouveau capable d’accoucher du meilleur comme du pire.

Croisement de l’Occident industriel en voie de déchristianisation et de l’Orient qui se cherche à l’ombre d’une splendeur passée, le monde ottoman essaie, sous l’impulsion des jeunes officiers et intellectuels du Comité Union et Progrès, une synthèse aussi habile que périlleuse.

Ces derniers veulent aussi bien promouvoir une identité turque que préserver ce qui peut être sauvé dans l’Empire, tout en mettant en avant les droits de l’homme et la démocratie parlementaire. Le tout dans un Anatolie encore largement paysanne et arriérée.

Nous assistons donc, souvent impuissants, au choc d’objectifs incompatibles qui représentent pourtant le souhait de tout un peuple qui ne veut plus de la domination occidentale. L’Histoire s’écrit avec l’encre des aspirations contradictoires d’un régime marqué par les luttes de pouvoir ou les alliances improbables entre les tenants de l’ancien régime du sultan, les jeunes diplômés issus des universités d’Europe de l’Ouest et une armée qui veut des consignes claires. Convulsions, soubresauts, râles d’une dictature mourante qui se mèlent aux cris de nouveau-né d’une démocratie hésitante très tentée par l’autoritarisme.

Le monde ottoman est un baril de poudre où se chamaillent des artificiers pas toujours habiles qui allument des mèches qui pourraient bien tout faire sauter demain ou après demain.

28 août 1909 : N comme Naissances

Pourquoi les Français ne font-ils plus d’enfants ? Les chiffres sont implacables : 60 millions d’Allemands d’un côté, 40 millions de compatriotes de l’autre. Un conflit éventuel entre nos deux pays s’annonce mal.

Moins de familles nombreuses, multiplication des couples avec un seul enfant au plus (un sur quatre dans le département de la Seine). La France enfante peu.

Ce déclin démographique français n’est pas nouveau. Notre pays est passé de la place de nation d’Europe la plus peuplée sous Louis XIV jusqu’à Napoléon 1er à celle de pays le plus « vide » d’Europe occidentale aujourd’hui. Le XIXème siècle a été chez nous une période de repli du nombre de naissances (moins de deux enfants par femme) alors que la Grande Bretagne, l’Allemagne ou la Russie gardaient une belle vigueur en ce domaine.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Depuis les années 1890, les analyses plus ou moins sérieuses se succèdent pour apporter une explication à ce phénomène inquiétant appelé « dépopulation ».

« Déclin de la race française » « abâtardie » par des « croisements » trop nombreux dûs à des flux migratoires incessants, écrivent les uns dans des ouvrages aux forts relents xénophobes voire carrément racistes ; « signe d’un déclin d’une nation gouvernée par des élites médiocres », répondent d’autres trempant leur plume dans une encre bleu, blanc et rouge nationaliste ou d’un blanc royaliste éclatant.

Les chiffres ne parlant pas tout seuls, chacun y va de son commentaire reflétant plus une opinion ou des valeurs qu’un véritable travail scientifique.

Les universitaires explorent, quant à eux, prudemment, quelques pistes plus sérieuses.

– Les régions de France où l’on fait le plus d’enfants sont souvent très catholiques et/ou rurales. Le recul de la religion et l’essor des villes expliqueraient donc le déclin dans toutes les autres provinces. La règle se vérifie souvent (comme en Bretagne) mais souffre quelques exceptions : le Nord n’est plus très catholique et s’est fortement urbanisé, pourtant, les Lillois, les Valenciennois ou les Hazebrouckois font toujours autant d’enfants.

– Le recul de l’âge du service militaire repousse d’autant l’arrivée du premier enfant dans un couple et donc réduit les chances d’une fratrie nombreuse.

– Plus généralement, les érudits de la Sorbonne insistent sur le désir d’ascension sociale des familles et l’envie de chaque Français de voir ses enfants occuper une place plus élevée que la sienne dans la société. Ce souhait s’accommode bien d’une descendance réduite facilitant -pense-t’on – une attention soutenue et une éducation soignée : l’enfant roi gagne à être un fils ou une fille unique, surtout si on veut éviter un fractionnement des héritages.

Cervantes disait qu’il existe seulement deux types de familles : celles qui possèdent et celles qui ne possèdent pas. Nos concitoyens rêvent d’être dans la première catégorie… avec le moins d’enfants possible.

25 et 26 août 1909 : Le cigare qui se transforme en aigle

 « Clemenceau, pour le moment, tout le monde veut l’oublier. C’est la raison pour laquelle je ne vous ai pas repris dans mon cabinet. Vous étiez trop proches, lui et vous. »

Aristide Briand passe un moment pénible. Arrivé à ce niveau de responsabilité, on se justifie rarement devant un fonctionnaire comme moi.

« Olivier, je vais avoir besoin de vous… » Emploi du prénom, ton paternaliste, la voix se fait chaleureuse. Le Président du Conseil poursuit :

« L’Etat ne veut à aucun prix acheter le dirigeable Clément-Bayard. 500 000 francs, c’est trop cher. En outre, l’état-major reste peu convaincu de l’utilité de tels engins en cas de guerre. Ils se révèlent trop sensibles au vent ou aux tirs d’artillerie.

En attendant, nous serions ravis que la société de notre compatriote M. Clément fasse une bonne affaire avec le régime du tsar qui s’est montré, lui, intéressé. A vous de démontrer aux Russes que la chute dans la Seine de l’appareil, avant-hier, ne remet pas en cause sa fiabilité et que le contrat de vente peut être signé. Vous avez carte blanche mais restez discret. Adolphe Clément a un caractère parfois un peu ombrageux et ne doit pas sentir que vous tirez les ficelles. Si vous réussissez, je vous prends comme conseiller. »

J’entre en contact immédiatement avec Arthur Raffalovitch, l’économiste et financier un peu trouble qui se charge de « placer » les emprunts russes sur Paris, à grand renfort de pots de vin à tous les rédacteurs spécialisés de la presse française.

Raffalovitch, tout content qu’un représentant de l’Etat daigne utiliser ses services, enchanté d’acquérir ainsi un début de respectabilité, appelle, sous mes yeux, Vladimir Kokovtsov, ministre des Finances à Saint Petersbourg.

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Vladimir Kokovtsov; ministre des Finances russe, placerait bien une nouvelle tranche d’emprunt sur la place de Paris

L’échange a lieu en russe mais j’arrive à comprendre que l’affaire pourrait se conclure si le gouvernement continue à donner son aval pour de nouvelles tranches d’emprunt émises dans les prochains mois à la Bourse de Paris.

A mon tour de joindre Georges Cochery, notre ministre des Finances, toujours très à l’aise dans la régulation des marchés financiers (il se vante à qui veut l’entendre, d’être à l’origine du décret sur les agents de change).

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Georges Cochery, ministre des Finances, a remplacé Joseph Caillaux à la rue de Rivoli. « Je n’ai pas à donner au soleil l’autorisation de se lever… »

Sa réponse est un modèle de souplesse radicale socialiste :

« Cher ami, je n’ai pas à donner au soleil l’autorisation de se lever. Pour les emprunts russes, c’est la même chose. Nos liens avec le régime du tsar, dans le cadre de l’Entente cordiale, ont une telle importance stratégique que ce n’est pas un petit ministre comme moi qui pourrait s’opposer à l’émission d’une nouvelle série d’emprunts sur la place de Paris. Et comme d’habitude, la Banque de France représentera le ministère des Finances russe dans cette opération.

Vous pouvez donc rassurer vos interlocuteurs. J’espère en retour, que la vente du Clément-Bayard pourra se conclure. »

Pendant ce temps, Adolphe Clément avance dans ses contacts avec l’état-major russe. Il promet tout : la réparation de l’appareil dans des délais très rapides et une livraison dans la foulée. Il commence même à engager des discussions sur ses autres secteurs d’activité que sont les aéroplanes et les automobiles.

Au bout de cinq heures d’échanges ininterrompus avec les généraux du tsar, il m’appelle enthousiaste :

« Tout se débloque. Manifestement, votre intervention auprès du ministre des Finances a pesé lourd. Il ne manque plus qu’un élément. Il faudrait rebaptiser le dirigeable avec un nom russe. Vous avez une idée ? »

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Je cherche un instant dans ma mémoire un terme que pourrait plaire au tsar. Il faudrait un nom d’animal prestigieux. L’aigle royal ?

Raffalovitch me glisse :

« Cela se dit Berkut, en russe. »

La proposition de nom est transmise et l’état-major russe donne son accord pour la vente, avec paiement dès livraison de l’appareil.

Je viens de gagner ma place au cabinet d’Aristide Briand.

En savoir plus sur le héros de ce journal, Olivier le Tigre

24 août 1909 : Sauvé par un dirigeable qui tombe dans la Seine

  Le pilote du dirigeable commence à paniquer. Le vent violent au-dessus du Maisons-Laffitte souffle par rafales. L’engin de 56 mètres de long se révèle peu maniable dans ces conditions et les spectateurs craignent qu’il ne s’écrase parmi les habitations.

Une embardée à droite, un virage à gauche difficilement négocié, Capazza le conducteur ne sait plus à quel saint se vouer. La piste d’atterrissage lui paraît maintenant trop loin, des maisons sont à protéger sur sa gauche : il fait donner toute la puissance possible aux deux hélices latérales de six mètres chacune. Le moteur Clément Bayard de 120 chevaux réagit bien et le pire est écarté aux grands soulagements des habitants qui retiennent leur respiration quelques dizaines de mètres plus bas.

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Un dirigeable « Clément Bayard » semblable à celui qui vient de s’abattre sur la Seine. L’actualité m’oblige à interrompre, momentanément, la publication de l’abécédaire sur notre époque, commandé par la direction du journal Le Temps.

S’abattre sur les arbres ou sur la Seine ? Capazza n’hésite pas. Les branches risquent de causer des dommages irréparables au dirigeable et l’incendie sera difficilement évitable. Il reste le fleuve. «Atterrissage » sans gloire mais efficace. L’appareil accroche la frondaison des hêtres et des saules qui bordent le plan d’eau et chute lourdement au milieu des flots, moteur coupé.

Le constructeur Adolphe Clément s’arrache les cheveux et jette sa casquette par terre de rage. 500 000 francs or viennent de s’évaporer. Les envoyés du tsar qui devaient finaliser le contrat de vente de ce « plus léger que l’air » à la Russie, regardent leurs pieds, silencieux.

L’ingénieur Clerget qui a su bâtir un moteur pourtant parfait a les larmes aux yeux devant un tel désastre. L’ambassadeur russe Nelidov, sur un ton plein de bonté, tient des propos a priori rassurants :

  • – Il ne faut pas oublier que ce vol a permis de battre le record de hauteur (1550 mètres), nous n’avions jamais vu cela! Le tsar, mon maître, sera aussi sensible au fait que le dirigeable est resté plus de deux heures à plus de 1200 mètres. Votre engin reste remarquable malgré sa triste fin. La négociation n’est pas rompue. Nous souhaitons rencontrer à nouveau l’équipe de direction de Clément Bayard et les représentants du gouvernement français.

Décodage : la Russie veut bien de l’appareil mais compte tenu des affres de l’atterrissage, elle demandera un geste commercial.

Adolphe Clément est pris au piège. Il devra réparer le dirigeable à ses frais et le vendre à un prix très en-dessous de 500 000 francs. Financièrement, sa société anonyme dont il est si fier, risque de ne pas s’en remettre.

«  Il faut l’aider à s’en sortir ! » tempête Briand qui redoute que l’Etat soit acculé -pour sauver cette affaire – à acheter, abîmé, le « Clément Bayard » qu’il n’avait pas voulu quand il était neuf, en raison de son prix trop élevé.

« Qui peut négocier avec les Russes ? » lance-t-il à la cantonade. Le silence des membres de son cabinet, réunis en urgence place Beauvau, est pesant. Personne ne connaît bien Isvolsky, ministre des affaires étrangères du tsar ; aucun n’a l’oreille de Nelidov, l’ambassadeur ou de Kokovtsov, le tout puissant ministre des finances de Saint-Petersbourg.

Au bout d’un long moment de gêne qui paraît une éternité, une voix s’élève, faiblement, au bout de la table :

« Il faudrait peut-être faire revenir Olivier le Tigre ? »

A suivre…

20 août 1909 : M comme Modern style

« C’est anglais mais on dirait des nouilles ! »

Les passants parisiens qui découvraient les toutes nouvelles entrées du Métropolitain édifiées par Hector Guimard n’étaient pas toujours tendres pour cette manifestation du « Modern style », pour cet Art nouveau qui avait pourtant pour but de réconcilier la technique et l’art.

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Une entrée de Métropolitain édifiée par Hector Guimard. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandée par la direction du  journal Le Temps.

Des fleurs, des tiges, du métal qui se tord en volutes multiples, des références incessantes à la nature, du verre teinté et monté en vitrail… l’Art nouveau plaisait à de nombreux jurys d’architecture mais peinait à conquérir le public français qui continuait à l’appeler « Modern-style » rappelant que l’un de ses premiers créateurs -William Morris – est anglais.

Un concept intéressant – faire rentrer l’art dans la vie quotidienne en rendant beaux les objets usuels et diffuser un style audacieux dans l’architecture qui irrigue ensuite la peinture et la sculpture – ne suffisait pas à séduire les yeux de nos compatriotes qui préféraient des lignes droites classiques ou des références explicites à l’Antiquité.

Autour de 1900, l’Art nouveau se répandait donc à Bruxelles, Munich, Nancy, Londres, Barcelone ou Prague et contournait trop souvent notre capitale récalcitrante.

Victor Horta restait en Belgique et il fallait parcourir de nombreux kilomètres pour visiter ses hôtels magnifiques.

Ces dernières années, les amateurs d’Art nouveau commençaient pourtant à se compter plus nombreux dans les grandes villes françaises. Trop tard. Les regards des collectionneurs avertis se tournent déjà vers d’autres formes d’art comme la peinture sous forme de cubes et le fauvisme, plus décoiffants encore.

Au moment où ce Modern Style commence à se démoder chez les mondains, il se diffuse dans les élégantes affiches de Mucha. Il préside à la rénovation de nombreux cafés et envahit nos intérieurs avec des objets dessinés directement par Emile Gallé ou Victor Prouvé ou, plus souvent, inspirés avec un bonheur variable, de leurs créations. Les illustrations de nos journaux ou les livres pour enfants sont envahis par des thèmes et une technique de dessin issus du Modern style.

Au moment où les élites se tournent vers d’autres écoles, les « nouilles » deviennent… un vrai plat populaire.

19 août 1909 : L comme Loi

 « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. »

Cette phrase bien connue du code civil de 1804 commence à émouvoir quelques féministes convaincus qui soulignent que les lois en vigueur mériteraient de ne pas rester figées pendant cent ans !

Longtemps, la France s’est enorgueillie d’être « mère des armes, des arts et des lois ». Notre pays reste fier de ses codes napoléoniens dont se sont inspirées de nombreuses nations et fier de ses lois débattues longuement puis largement amendées à la Chambre ou au Sénat.

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« La Glorification de la Loi » par Paul Baudry. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Apparemment, le système tourne rond : chaque arrondissement élit son député et envoie au parlement un représentant pour voter les textes qui vont régir la vie quotidienne. Les lois, une fois votées, sont « sacrées » et mises en œuvre par une administration compétente et zélée. Il revient dès lors à chaque citoyen électeur de tester l’efficacité de ces règles et de demander à son député de les modifier s’il n’est pas satisfait. La boucle est bouclée.

Nous vivons ainsi avec des institutions dont le XIXème siècle, aux deux empires, rêvait : le parlement souverain, issu d’élections libres, domine un exécutif mettant en œuvre fidèlement ce qui est voté « dans l’intérêt général ».

D’où vient, dès lors, cette impression fâcheuse que la machine à faire de belles lois s’est grippée ?

  • – La France s’appuie sur des codes datant d’un siècle, fort bien rédigés à leur époque, mais qui mériteraient un toilettage beaucoup plus fréquent que celui auquel nous assistons. Les articles sur le mariage, sur la procédure pénale ou sur la filiation apparaissent en décalage par rapport aux mœurs qui évoluent vite dans ce XXème siècle qui commence. Nos codes qui régissent une bonne part de la vie civile et du fonctionnement de la justice, ont pris un coup de vieux.
  • – En 1909, la loi sur les retraites n’est toujours pas passée; on déplore l’absence de textes suffisamment novateurs sur l’enseignement qui permettraient d’ouvrir vraiment les lycées aux enfants méritants issus du peuple; une grande loi de programmation militaire reste encore inaccessible. Ces exemples montrent que des lois, reconnues indispensables, ne sortent donc pas assez vite.
  • – Le fonctionnement interne de l’administration, faute de lois adaptées, dépend, pour sa part, d’une jurisprudence habile et novatrice du Conseil d’Etat qui, par ses arrêts sur la responsabilité administrative, la notion de service public ou les droits et devoirs des fonctionnaires, permet aux ministères de continuer, malgré tout, à travailler. Cette production du juge n’est malheureusement pas assumée comme en Angleterre et s’élabore sans lien organisé avec le législateur. Elle ne peut donc palier durablement la défaillance du parlement.

Comment en est-on arrivé là ?

Le système de navette parlementaire (il faut que les deux chambres soient d’accord) et la faiblesse de l’exécutif (il ne peut imposer un rythme rapide et des textes plus nombreux aux parlementaires), expliquent largement une production législative décevante et insuffisante par rapport au monde moderne.

Cette faiblesse est accentuée par le fait que la République se méfie de tout intermédiaire entre le citoyen et l’Etat. Les départements, les municipalités ont peu de pouvoir par rapport à Paris. Les provinces n’existent plus. Les syndicats comptent peu d’adhérents et les corporations ont disparu. Autrement dit, non seulement le parlement – dont les femmes sont exclues –  peine à fournir des lois adaptées à notre monde mais il n’existe guère en France -contrairement à la Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis – d’autres sources de production du droit capables de prendre le relai.

Notre France de 1909 demeure-t’ elle la mère des armes, des arts et des lois ? Pour les armes, nous avons vu dans des articles précédents qu’il n’en était rien ; pour les lois, nous venons de démontrer le contraire…

Il nous reste les arts pour oublier, en musique, que nous rentrons dans ce XXème siècle avec de vrais handicaps.

16 août 1909 : K comme Kitchener

 Un homme qui aurait pu humilier la France et qui s’est bien gardé de le faire, un général anglais réputé comme inflexible, doué en fait d’un vrai sens diplomatique : il faut rendre hommage à lord Kitchener.

Cela peut choquer. L’adversaire du sympathique et valeureux commandant Marchand lors de l’incident de Fachoda, c’est lui. En novembre 1898, il reste seul en place avec ses 20000 hommes dans cette place forte du haut Nil pendant que l’officier français doit ranger son drapeau tricolore après avoir reçu l’ordre gouvernemental d’évacuer les lieux avec les 150 tirailleurs qui l’accompagnent.

Herbert Kitchener, le froid et calculateur Kitchener contre le séduisant Marchand ? La force implacable de plusieurs régiments surarmés contre le « génie français » personnalisé par un homme presque isolé ? Pas si simple.

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Le général britannique Herbert Kitchener. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du jounal Le Temps.

Le temps a passé et il faut revenir sur ce moment douloureux de notre histoire qu’est Fachoda et montrer que Kitchener n’a pas été le monstre froid que l’on décrit souvent.

Notre homme parle français, a passé toutes ses vacances d’enfant en Bretagne et s’est engagé dans les troupes mobiles françaises en 1870. Comme ennemi de la France, on fait mieux.

Et puis Fachoda est d’abord un échec français avant d’être une victoire britannique.

Echec gouvernemental : les Français ont été incapables de se mettre d’accord sur une stratégie claire : conquérir le Soudan et agrandir l’Empire vers l’est africain ou se contenter de limiter les ambitions anglaises en haute Egypte et préserver le caractère international de régions proches du canal de Suez ?

Au-delà de cette ambiguïté, le pauvre Marchand n’a cessé de recevoir des consignes contradictoires, floues et parfois à contretemps, de l’Elysée, de la présidence du Conseil, du ministère de la Guerre ou du département des Colonies.

Echec administratif et militaire : le général Kitchener dispose d’une véritable armée pour soutenir les ambitions claires de sa gracieuse majesté alors que Marchand doit se contenter de troupes coloniales étiques, de matériel et d’armement réduits et de renseignements inexacts sur les intentions réelles de la Grande Bretagne.

Une Angleterre sachant définir une politique extérieure cohérente balaye sans difficulté une France empêtrée dans ses contradictions, son incapacité à définir une stratégie au-delà des 48 prochaines heures et ses luttes de pouvoir internes.

Et c’est là que le talent de Kitchener se révèle. Confiant dans la capacité de son pays à faire aboutir sa mission, il évite soigneusement l’affrontement -même verbal- avec Marchand. Courtois, soucieux de l’honneur de son malheureux adversaire, il entretient le dialogue et accepte que les couleurs françaises soient hissées pendant de longues semaines jusqu’à ce que le gouvernement parisien prenne enfin une position après de longues et lamentables hésitations.

Par son attitude qui a permis à Marchand de rentrer en Métropole la tête haute, Kitchener a facilité la poursuite du rapprochement France/Angleterre. Sans cette démarche responsable, l’Entente cordiale future aurait été rendue impossible par l’opinion publique des deux pays.

Il faut parfois rendre hommage aux soldats du camp d’en face, aux officiers étrangers qui ont défait un Etat français mal organisé tout en respectant la nation française. Il faut rendre hommage au général Kitchener.

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Contrairement à ce que pensent les caricaturistes français cocardiers, l’Angleterre s’est bien gardée d’être un « loup » lors de la crise de Fachoda…

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La mission « Marchand » reste un bon résumé de la France de notre époque : de l’audace, du courage et de l’ingéniosité mais un gouvernement faible qui tergiverse, une organisation administrative métropolitaine peu efficace et au final, une politique extérieure illisible.

13 août 1909 : J comme Jaurès

  « Il sait convaincre 7000 personnes en une heure. Par la magie de son verbe, il emporte l’adhésion de tous… sauf celle de sa femme. »

Les parlementaires de droite nuancent avec amusement les qualités de tribun de Jaurès. Ce dernier n’a jamais réussi à faire partager ses opinions socialistes à son épouse et, malgré son anticléricalisme, ses proches se rendent chaque dimanche à l’église et enchaînent les sacrements : baptêmes, communions…

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Jean Jaurès. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

Au-delà de sa famille, Jaurès peine aussi à infléchir les méthodes des ministères radicaux qui se succèdent à la tête du pays.

« S’il était au pouvoir, il emploierait un peu moins le futur ou le conditionnel et serait obligé d’utiliser le présent. »

Les présidents du conseil successifs font tous part de leur agacement face à cette « conscience », ce censeur vigilant, ce rappel permanent des idéaux de justice et de droiture. Son soutien des grévistes de Carmaux, de Draveil ou de Vigneux, s’appuie sur une analyse de la justesse de leurs revendications mais ne tient pas compte du fait qu’il faut bien faire, en attendant, tourner le pays. L’envoi des dragons sur le lieu des troubles déchaîne ses foudres, l’arrestation des meneurs conduit à sa condamnation morale du gouvernement. Ce dernier paie cher devant la Chambre chaque coup de sabre porté sur les ouvriers et les ordres de fermeté donnés aux préfets sont autant de pièces à charge pour un procès permanent du radicalisme.

Tout le monde n’aime pas Jaurès mais chacun respecte ses idées. Aucun appel de sa part à la grève générale, une méfiance marquée pour la Révolution dans ce qu’elle a de violent, un attachement au pluralisme et à la libre expression de toutes les opinions, une volonté d’union des forces de la gauche et de rapprochement de la Cgt et de la SFIO : Jaurès ne rêve pas du « Grand Soir » et préfère la réforme de chaque jour. Il n’y a pas d’ennemis de classe mais des adversaires qui ont droit au débat, pas de têtes à couper mais des mentalités à faire évoluer.

Jaurès n’impressionne pas de prime abord : petit, râblé, bedonnant ; avant qu’il s’élance à la tribune, seul son regard surprend par son intensité. Mais dès qu’il prend la parole, l’animal politique se révèle. Caustique, drôle, assassin parfois, chaleureux souvent, il fait chavirer et basculer en sa faveur les auditoires les plus variés. L’enchaînement parfait de ses arguments peut aussi bien convaincre un juge de l’innocence de Dreyfus qu’un patron de la nécessité de faire des concessions sur les salaires et les conditions de travail. Sa voix, ses gestes amples, ses postures et ses silences qui lui permettent de guetter les quelques regards encore désapprobateurs, témoignent d’un engagement total et sincère. Il ne quitte pas une estrade sans avoir atteint chacun au cœur : ses sympathisants se ressoudent et ses opposants se prennent à douter.

Quel est l’avenir de Jaurès ?

Convaincre les dirigeants et l’opinion de tout mettre en œuvre pour maintenir la Paix est devenu son objectif. Une priorité dans ce monde qui s’arme et au milieu de ces Européens de plus en plus nationalistes.

La Paix comme combat quotidien d’un grand Monsieur que seul un lâche pourrait arrêter.

12 août 1909 : I comme Intimité

Que se passe-t-il dans la chambre d’un bourgeois parisien le soir venu ? Quelles sont les relations qui se nouent entre un paysan et sa femme quand les travaux des champs sont terminés et les bêtes rentrées ?

Des questions que personne ne se pose vraiment et dont les réponses marquent pourtant notre époque aussi sûrement que le lancement d’un nouveau cuirassé ou les débats qui n’en finissent plus au sujet de l’impôt sur le revenu.

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« Vanité », une toile de Toulmouche. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps

L’homme du XIXème siècle avait fini par détester son corps. Parfumé mais peu lavé, caché sous des vêtements empilés dès le plus jeune âge, le corps était suspect. Siège de pulsions non maîtrisées dans une société qui souhaitait s’urbaniser et se policer ; on regrettait qu’il soit sexué dans un monde bourgeois qui voulait réduire le nombre d’enfants multipliant et réduisant d’autant les parts d’héritage.

La mode coquine et le libertinage du XVII et XVIIIème siècle s’effaçaient derrière une pudibonderie encouragée par le prêtre et le maître d’école. L’usine naissante n’avait pas besoin non plus d’ouvriers distraits et d’ingénieurs déconcentrés. Le patron et le contremaître s’unissaient pour parvenir à une maîtrise des corps, une réduction de l’espace intime aux strictes nécessités du sommeil réparateur pour un lendemain de dur labeur.

Mari et femme faisaient souvent chambre à part. La « chose » se faisait en cachette et à la sauvette, honteusement presque.

Cette France des corsets, des faux cols et des boudoirs secrets, étouffe.

En ce début de siècle, les chanteuses de cabarets, les artistes et les écrivains ouvrent petit à petit les fenêtres et font rentrer un air frais dans les chambres.

Chansons paillardes, peintures audacieuses de nus, ouvrages littéraires d’introspection, contribuent à redonner du charme à l’intime. Les sens reprennent leurs droits dans la vie très privée de chacun. On écrit sur la mémoire, sur les souvenirs, on mesure les perceptions et les rêves. On redécouvre l’individu privé, l’homme débarrassé de ses habits sociaux.

Certains médecins soulignent que l’accumulation des frustrations et interdits intimes aboutit à l’hystérie. D’autres déplorent que les secrets entourant la chambre à coucher conduisent à une propagation à bas bruit et donc dangereuse des maladies vénériennes. Un XXème siècle qui souligne les vertus de l’hygiène ne peut se satisfaire des portes fermées sur l’intime. Il exige plus de transparence.

L’armée s’en mêle. Un bon soldat français doit avoir des muscles pour repousser l’envahisseur teuton. La gymnastique se diffuse dans les régiments et les écoles. On ne fréquente plus seulement les salles de sport pour tirer à l’épée ou au fleuret mais aussi pour soulever des poids et faire des tractions.

L’épouse voit revenir vers elle un mari mieux dans son corps, elle qui laisse tomber les robes trop étroites et redécouvre les décolletés plongeants.

Alors que se passe-t-il dans le secret des chambres à coucher la nuit tombée ? Une chose, au moins, est sûre : on y respire plus qu’avant.

11 août 1909 : H comme Honneur

 L’honneur d’un capitaine contre l’honneur de l’armée. L’Affaire Dreyfus a été l’occasion de réfléchir à la notion d’honneur dans notre France des années 1890, 1900.

Notre pays, comme les autres grandes nations occidentales, ne règle pas tout par le droit, loin de là. Une injure publique, une diffamation ou une attaque par voie de presse se lave les armes à la main et non dans un prétoire. On prend des témoins et non des avocats, on se rejoint un petit matin blême avec son adversaire dans le bois de Boulogne et non au Palais de justice de Paris.

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Le duel Déroulède contre Clemenceau. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps

Le gentilhomme, l’homme politique, le médecin ou l’officier veille en permanence à préserver ce qu’il a de plus précieux : son honneur.

Toute remise en cause de celui-ci est quantifiée par des usages bien établis, permettant d’évaluer sa gravité et l’homme attaqué est tenu de se défendre en respectant des codes stricts s’il veut rester un homme du monde.

L’insulte dans un restaurant ne pèse pas aussi lourd qu’une attaque dans un grand journal, un comportement très inconvenant vis-à-vis de sa fille à marier conduira à une riposte plus vive qu’un bon mot à ses dépens à la tribune de la Chambre.

L’enfant apprend l’honneur auprès de son père, il sait qu’il s’est déjà battu en duel (pistolet ou épée, jusqu’au premier sang par exemple) et connaît les adversaires de celui-ci ou ceux qui pourraient le devenir.

Si les codes de l’honneur restent largement étrangers au droit, ils s’écartent aussi des intérêts diplomatiques. Fachoda, la crise de Tanger et les accords d’Algésiras s’interprètent autant comme des conflits puis des compromis politiques et économiques que comme des atteintes à l’honneur des peuples anglais, allemands ou français devant trouver une issue rétablissant ceux qui s’estiment outragés dans leur dignité.

Si, en 1909, l’homme lave, individuellement, son honneur les armes à la main, chaque peuple occidental est prêt à faire la guerre pour préserver celui-ci.

L’honneur fait disparaître le prix de la vie humaine, passe au dessus du droit et rend dérisoires les enjeux diplomatiques.

Les notions de justice et de bon sens s’effacent aussi devant les codes de l’honneur. Une femme violée reste, pour notre époque, une femme salie avant d’être une victime. Une fille mère est déconsidérée avant d’être aidée et son enfant part avec un lourd handicap dans la vie. Un capitaine Dreyfus innocent pèse moins lourd que l’honneur de l’armée.

L’honneur encadre la vie des bandes de voyous comme le fonctionnement secret des régiments ; il explique certaines alliances politiques à la Chambre comme la vie publique de nombreux villages ; il me dit à qui je dois parler et qui je dois fuir. Il est notre guide et notre capital, il se transmet comme un héritage, il se défend comme un précieux patrimoine.

Dans notre France de 1909, l’honneur est partout et dans une nation de petits commerçants, de rentiers, de paysans ou de fonctionnaires qui découvrent que tout s’achète et tout se vend, il continue à ne pas avoir de prix.

10 août 1909 : G comme guerre

 Jamais la guerre ne nous a paru aussi loin.

Le service militaire a été réduit à deux ans par une loi de 1905 ; les dépenses d’armement se stabilisent au profit de ministères pacifiques comme l’Instruction publique.

La France a le sentiment de ne rien avoir à craindre, protégée qu’elle est par la triple Entente, cet accord défensif avec les deux grandes puissances que sont la Russie et la Grande Bretagne.

Notre Empire colonial, notre industrie innovante, la puissance de la place financière parisienne, nous donnent le statut d’un pays respecté et respectable.

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1870 est presque oubliée, les jeunes générations n’ont pas connu la guerre tandis que leurs aînés ont du mal à imaginer ce qu’un nouveau conflit pourrait signifier.

La France s’étourdit avec les premiers ballets russes, danse dans les guinguettes le dimanche, suit le Tour de France et lit avec avidité les feuilletons dans des journaux qui n’ont jamais été aussi plaisamment illustrés.

Et pourtant, les diplomates du Quai d’Orsay produisent régulièrement des analyses qui devraient modérer notre optimisme.

Les Balkans se recomposent, dans des soubresauts souvent imprévisibles, sur les décombres laissés par l’Empire Ottoman: la Serbie, notamment, alliée de la Russie, nargue une Autriche maladroite et nostalgique de sa puissance passée. Cette dernière cherche à s’agrandir au sud et espère compenser une énergie interne perdue par une politique extérieure ferme voire agressive.

L’Allemagne peine à aller jusqu’au bout de la logique démocratique et confie toujours son destin à un Guillaume II fantasque et imprudent.

L’Angleterre, l’Allemagne et les Etats-Unis sont engagés dans une ruineuse course aux armements et alignent des cuirassés plus rapides, mieux armés et au tonnage chaque jour plus important.

La guerre des Boers et le conflit russo-japonais ont montré que la guerre moderne n’est pas seulement une question d’infanterie nombreuse : la victoire vole au secours de celui qui a l’armement le plus moderne (canons lourds, mitrailleuses…) et dispose du meilleur système de ravitaillement.

Notre frontière nord est menacée par le plan d’invasion allemand, dit plan Schlieffen. Nous en connaissons les détails grâce à nos services secrets et nous savons qu’il prévoit un viol délibéré de la neutralité belge pour faire fondre sur nous des centaines de régiments sensés nous vaincre en quatre semaines.

Face à ces menaces, précises, que fait notre Etat-major ?

Il rêve de Napoléon !

Les cours de l’Ecole de Guerre sont farcis de références à Austerlitz, Wagram ou Iena. Chaque général en vue imagine ses troupes engager des grands mouvements tournants et enveloppants ou fondre brusquement sur un centre adverse affaibli par telle ou telle habile manœuvre d’usure. La rapidité, l’offensive, la mobilité de centaines de milliers d’hommes courageux et patriotes sanglés dans leurs beaux uniformes avec un pantalon garance… alors que tout semble maintenant se jouer dans les usines et sur les tables de dessins des ingénieurs. Nos fusils Lebel et nos canons de 75 ne pèseront pas bien lourds face à une Allemagne qui a compris que tout se gagne dans le calibre des obus et l’habilité des artilleurs.

La guerre n’a pas lieu parce qu’aucun pays d’Europe ne se sent prêt, aujourd’hui, d’un point de vue militaire. L’Allemagne se dote d’une marine plus forte, l’Autriche réorganise ses divisions, la Russie équipe ses troupes … mais chacune attend son heure en imaginant une victoire rapide.

Et pendant ce temps, la France s’amuse et les généraux d’Etat major étalent devant eux de grandes cartes colorées et jouent avec leurs petits soldats de plomb.

7 août 1909 : F comme Film

Un spectacle de foire à l’origine de plus de 120 morts. On aurait pu imaginer baptême plus glorieux pour le cinématographe que ce terrible incendie du Bazar de la Charité causé par la défaillance d’une lampe de projection dans un lieu inadapté pour un tel spectacle.

La duchesse d’Alençon qui a perdu la vie dans cette catastrophe ne reconnaîtrait pas, douze après, ce qu’est devenu ce qu’il faut bien appeler un nouvel art. 300 salles en France, plus de 8000 aux Etats-Unis, me dit-on. Le cinématographe attire les foules et se transforme en industrie faisant vivre des dizaines de corps de métier.

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Le cinématographe, cet art progresse aussi vite que ce cheval au galop : le célèbre montage photographique de Eadweard Muybridge permet d’inventer et de construire le premier Kinétographe. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par le journal Le Temps.

Les frères Pathé commencent à inonder la France et le reste du monde de merveilleuses bobines depuis leur usine et leurs studios de Chatou. Le rival qui monte, Léon Gaumont, apporte ses capitaux et son savoir faire depuis les studios Elgé et les Buttes Chaumont qui servent de décors extérieurs. Et j’oublie Georges Mélies, les frères Lumière, Alice Guy…

De l’autre côté de l’Atlantique, Thomas Edison augmente sa fortune en projetant ses propres films et ceux des autres. Son Kinétographe enregistre 12 images par tour de manivelle, soit 16 à 30 images par seconde. On projette le tout grâce au Kinétoscope qui permet à son inventeur de se bâtir un empire laissant peu de place à des concurrents.

Depuis dix ans, nous avons voyagé jusque dans la Lune (grâce à Méliès), nous avons regardé avec effroi l’Assassinat du Duc de Guise (Calmettes et Le Bargy), nous nous sommes recueillis après la Naissance, la Vie et la Mort du Christ (Alice Guy) après avoir été scandalisés par le Baiser de Juda (Armand Bour).

Les films explorent des mondes très différents : le comique (Gabriel Leuvielle commence à réaliser des sketchs très amusants sous le nom de Max Linder), la religion (la Bible est une source inépuisable d’inspiration), les grandes dates de l’Histoire ou les oeuvres littéraires incontournables. 

« Pathé Faits Divers » est la démonstration que l’actualité peut aussi être couverte par cet art qui devient de plus en plus complet.

Nous n’en sommes sans doute qu’aux débuts. De nouvelles forces montent comme une sève puissante : un certain William Selig profite du soleil de la Californie pour monter des studios neufs dans une petite cité qui vient d’être incorporée à Los Angeles : Hollywood. Dans cet endroit calme, il échappe à l’emprise du tout puissant Edison. David Griffith envisage de le rejoindre l’an prochain avec toute sa troupe d’acteurs et de techniciens.

« Let’s go » crie William Wright qui associe depuis cette année aéroplane et caméra. Nous pouvons ainsi le suivre dans ses exploits et l’accompagner pour une aventure extraordinaire au dessus de Pau avec les Pyrénées comme horizon.

 Les films des prochaines années n’ont pas fini de nous faire décoller : « let’s go! » 

6 août 1909 : E comme Empire colonial

 » Je ne me rendais pas compte que nous en avions autant !  » Cette phrase prononcée il y a quelques années par un nouveau ministre des colonies regardant nos possessions sur une carte, est révélatrice. La construction de l’Empire colonial français se fait dans l’indifférence générale et nos compatriotes se désintéressent largement de ces 10 millions de kilomètres carrés (20 fois la France métropolitaine) et des 45 millions d’âmes qui y vivent.

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Une plantation d’arbres à caoutchouc dans le Congo français. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par la direction du journal Le Temps.

L’expansion coloniale rencontre des adversaires farouches. Personne n’a oublié Clemenceau répondant à un adversaire : « Vous voulez faire l’Empire en Indochine, je veux faire la République en France !  » ou bien  » Je me méfie de la notion de races supérieures depuis que j’ai lu que des scientifiques germaniques expliquent notre défaite en 1870 par le fait que les allemands constituent une race supérieure à la race française ! » 

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La conquête du Tonkin

Gaspillage d’argent public, dispersion de nos efforts qui devraient se concentrer sur la Revanche, exploitation scandaleuse et maltraitance des indigènes ; les anticoloniaux savent faire entendre leurs arguments. Grâce ou à cause d’eux, l’Empire s’est constitué quasiment sans moyens : les régiments envoyés outre mer sont peu nombreux, les transferts de capitaux faibles, les subventions accordées dérisoires. L’Empire est rentable parce qu’il ne nous coûte rien ou presque et nous rapporte déjà beaucoup : matières premières, débouchés commerciaux, zones de peuplement pour les paysans sans terre de métropole, renforts de troupe…

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L’Empire colonial français

Alors que l’opinion publique adulte sait à peine ce qui se cache derrière les sigles comme Aof (Afrique occidentale française), les jeunes générations qui ne votent pas encore, découvrent « la plus grande France » dans leurs manuels scolaires. Avec de magnifiques cartes, des illustrations qui font rêver, des commentaires accrocheurs, des milliers d’écoliers découvrent nos possessions d’outre-mer. Les instituteurs, dont beaucoup sont persuadés que la colonisation est un bon dérivatif au socialisme, enseignent l’Empire colonial avec fougue. A des enfants qui ont besoins d’idéaux, de vastes horizons et de grandes ambitions, ils proposent un discours structuré autour d’idées simples mais facilement mémorisables. Les colonies sont, pour eux, la grandeur de la France et permettent à nos concitoyens de diffuser la Civilisation à des populations qui l’attendent avec impatience.

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Le parti colonial mené par le député et ancien ministre Eugène Etienne et qui compte de grands noms comme Poincaré, Deschanel ou Doumergue, se plaint d’avoir peu de journaux acquis à sa cause. Il ne se rend pas compte que le mouvement de propagande coloniale en cours dans les milliers d’écoles des départements du pays, est plus profond et sans doute plus efficace que n’importe quelle campagne de presse. Dans vingt ans, n’en doutons pas, toute la France sera fière de son vaste Empire et chacun pourra situer sur une carte Tombouctou ou Zanzibar !

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Le « parti colonial » est présidé par Eugène Etienne

5 août 1909 : D comme Déroulède

Personnage ridicule ou attachant ? Reflet de notre époque ou vestige du passé ? Paul Déroulède reste inclassable. Quatre dates pour caractériser l’homme :

1870 : Le lieutenant Déroulède s’illustre face à l’ennemi au sein d’un régiment de zouaves puis de tirailleurs algériens. Il fait preuve d’un grand courage, à Montbéliard notamment. 

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L’entrée héroïque du lieutenant Déroulède dans Montbéliard pendant la guerre de 1870. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

1872 : Celui qui n’est encore qu’un soldat téméraire et exalté publie « Les Chants du Soldat ». Des vers que vont scander des générations entières d’écoliers.

« A la première décharge, le clairon sonnant la charge tombe frappé sans recours ; mais dans un effort suprême, menant le combat quand même, le clairon sonne toujours. »

Verlaine ou Baudelaire sont à l’origine de vers de meilleure qualité mais la France qui vient de perdre l’Alsace et la Lorraine a besoin de ces mots empreints de patriotisme et de sentiments purs. 100 000 exemplaires vendus dont certains circulent sous le manteau à Metz ou à Strasbourg !

1882 : Déroulède fonde la Ligue des Patriotes qui dépasse rapidement les 150 000 adhérents. Il s’agit de promouvoir une République plus autoritaire avec un Président élu au suffrage universel dirigeant un exécutif renforcé. Il faut délivrer la France des « chinoiseries parlementaires et des bavards impuissants « . Surtout, tous les moyens du pays doivent être mobilisés pour la Revanche. L’inutile aventure coloniale cèdera la place à la glorieuse reconquête des territoires perdus en 1871. Dans la vague boulangiste, Déroulède qui a des talents de tribun entre à la Chambre comme député d’Angoulême. Il y dénonce la corruption ambiante révélée par quelques scandales retentissants (Panama…).

1899 : Le jour des obsèques du Président Felix Faure, notre héros s’agrippe aux rennes du cheval du général Roget et tente de faire marcher l’armée sur l’Elysée pour prendre le pouvoir. Les officiers et la troupe restent fidèles à la République et ce coup d’Etat lamentable fait long feu. Déroulède est arrêté et traduit en Haute Cour. Banni pour dix ans, gracié au bout de cinq, il est aujourd’hui plus un écrivain, un poète et un théoricien qu’un activiste dangereux pour le régime en place.

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Le coup d’Etat se transforme en fiasco

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Déroulède traduit en Haute Cour et condamné au bannissement 

Que reste-t-il de Déroulède en 1909 ? Des rassemblements de fidèles et fervents ligueurs qui se recueillent à Croissy chaque anniversaire du jour de l’arrestation de leur « grand homme » ?

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Des ligueurs se réunissent chaque année à Croissy pour rendre hommage à Déroulède  

Des vers de mirliton qui ne sont plus récités par les écoliers et feront un jour sourire les historiens ?

Un élan de patriotisme qui perd de la vitesse chaque jour au fur et à mesure que notre peuple prend goût à la paix – la France n’a pas connu de guerre depuis bientôt quarante ans – et préfère les exploits aéronautiques aux faits d’armes de ses soldats ?

Force est de constater que Déroulède sombre dans un oubli relatif. La République n’est plus contestée par grand monde. Les jeunes générations d’Alsaciens et de Lorrains n’ont jamais connu la France et se font à l’idée de grandir dans un second Reich prospère. Leurs compatriotes français, dans leur grande majorité, n’imaginent guère prendre, aujourd’hui, les armes pour les délivrer de ce qui ne semble pas être une vraie prison.

Il reste le patriotisme. L’envie d’une France grande et forte. Cet attachement au drapeau demeure. Le Français de 1909 croit en son pays, se déclare prêt à le défendre vigoureusement en cas d’agression. Déroulède dénonce le régime parlementaire et ne jure que par le peuple. Un peuple généreux et fier, une nation qui doit se préparer et être en mesure de s’élancer contre tout ennemi pour défendre ses valeurs et ses idéaux.

Déroulède, un naïf généreux qui veut nous arracher à la platitude ?  

4 août 1909 : C comme Crime

« On ne peut taire le fait qu’on tue ». C’est par cette phrase lapidaire qu’un ami journaliste au Petit Parisien m’explique que son quotidien consacre un bon quart de ses pages aux crimes de notre époque.

Les statistiques sont formelles, on ne compte guère plus de meurtres aujourd’hui qu’hier. 250 affaires chaque année environ. Pourquoi en parle-t-on, dès lors, autant ?

Le crime, en 1909, est d’abord une histoire. Une histoire passionnante.

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Une guillotine. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le Journal Le Temps.

 Première étape : le journaliste décrit l’homicide lui-même, après la découverte du corps sans vie, grâce aux analyses de la toute jeune police scientifique. La description doit être réaliste, spectaculaire si possible, sordide le cas échéant, édifiante toujours.

Etape numéro deux : un portrait est dressé de la victime. L’idéal est de parvenir à la description d’un homme ou d’une femme qui ressemble au lecteur et vis-à-vis duquel il peut, avec effroi, s’identifier.

Etape numéro trois : l’enquête qui avance vite (« bravo les enquêteurs ! ») ou qui piétine (« mais pourquoi le gouvernement ne donne-t-il pas plus de moyens à ses limiers ? »). La police et le juge d’instruction interrogent les témoins, arrêtent les premiers suspects, deviennent les acteurs d’une pièce aux multiples rebondissements, où le fin mot de l’affaire semble s’éloigner au fil des pages, en tenant en haleine le public.

Etape quatre : le procès. Le coupable bénéficie à son tour d’une biographie et ses propos sont rapportés avec gourmandise. Est-ce un criminel né ? Un monstre qui ne demandait qu’à se révéler ? Un pauvre type qui sombre dans le crime après avoir pataugé dans la misère ? Le Petit Parisien ou le Petit Journal se délectent à décrire un Barbe bleue en puissance, un Caligula de la gâchette ou un éventreur fou qui ne prend même pas la peine d’essuyer son couteau entre deux méfaits. Le lecteur plonge dans l’abîme de l’être humain, explore la face cachée de son prochain qu’il ne peut que détester.

« A mort ! A mort ! » : nous sommes maintenant à la dernière étape. L’échafaud, les « bois de justice », la lourde lame qui s’abat d’un coup sec et venge, d’un coup, la société toute entière devant une foule de curieux haineux, qui se rassemble et s’unie à l’occasion de ce spectacle macabre et pourtant divertissant.

L’époque où nous vivons aime le crime et se réjouit du sang qui coule.

Les Apaches, les bandes de la « zone », les « chauffeurs » aident à remplir l’imaginaire d’une population de plus en plus urbaine, plus éduquée et civilisée qui se rassure de penser que les murs de la Cité la protège du « sauvage » qui campe, là-bas, dans les bois ou dans les faubourgs. Ce sauvage qui attend la nuit ou notre dos tourné pour nous poignarder, avant de faire la une du journal que nous étions partis chercher…tranquillement.

3 août 1909 : B comme Briand

« C’est un insecte politique génial qui sent, du bout des doigts, les antennes de chacun des parlementaires. Il prononce ainsi exactement au bon moment les mots que la Chambre veut entendre. »

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Briand, le « monstre de souplesse ». Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par le journal Le Temps.

Les commentateurs de la vie politique se montrent plus élogieux que les parlementaires eux-mêmes. Le discours de gouvernement de Briand prononcé à sa prise de fonction le 27 juillet dernier n’a guère suscité d’enthousiasme dans l’hémicycle. Souci de poursuivre l’élaboration de nouvelles lois sociales, volonté de continuité du service public – les grèves de fonctionnaires ne seront pas plus tolérées que sous Clemenceau – apaisement des querelles entre Français et union nationale… L’audace se niche parfois dans le verbe manié avec adresse, dans la voix qui laisse passer une pointe de poésie mais le fond reste centriste et gomme toute aspérité réelle.

«  Il va nous faire du Clemenceau sans poigne » lâche un parlementaire de droite, « cet homme n’a que des idées de tribune » renchérit cruellement un autre.

Les milieux d’affaire, la presse à fort tirage et les ambassadeurs des grandes puissances saluent cependant l’arrivée de cet homme rassurant qui veut le progrès social mais « dans l’ordre républicain ». Adrien Hébrard, gérant du Temps comme Gaston Calmette patron du Figaro, Le Petit Journal comme Le Petit Parisien, lui tressent des couronnes de louanges à longueur d’éditoriaux.

Quelle revanche pour ce fils de milieu modeste, cet ancien avocat sans le sou, cet homme longtemps méprisé des puissants ! A force de travail (Briand est un faux dilettante), grâce à son sens inné des rapports de force, l’actuel Président du Conseil s’est naturellement imposé pour succéder au Tigre. Le Président Fallières a fait appel en confiance à celui qui a su ne pas faire un seul faux pas avec son portefeuille précédent de Garde des Sceaux. L’affaire Rochette –cet escroc dont la déconfiture mouille beaucoup de personnalités – a été gérée d’une main de maître. Seul le coupable se retrouvera en correctionnelle et le gouvernement radical qui aurait pu être visé, passe à travers les gouttes. Les poursuites contre les syndicalistes se rendant coupables de grèves ou de manifestations illégales, ont aussi été effectuées avec doigté : ce qu’il faut de fermeté pour décourager d’autres actions de ce type avec cependant une bonne capacité à « passer l’éponge » vis-à-vis de ceux qui se montraient constructifs et coopératifs.

Briand, « monstre de souplesse » comme le dit Barrès, évite les crevasses, les chausses trappes et pièges d’une République complexe. Ce bon marcheur saura-t-il avancer cependant suffisamment vite pour mener à bien des réformes commencées ou annoncées par le ministère précédent ?

Ne pas faire de faux pas se révèle une excellente chose quand on ne se contente pas de faire du sur-place. 

2 août 1909 : A comme Allemagne

 Il n’y a rien qui ressemble plus à un Français qu’un Allemand. Il suit une scolarité qui va jusqu’au bout de l’école primaire, il vit dans un pays de plus en plus industrialisé et dans un régime globalement démocratique où le parlement a un vrai pouvoir…

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Un Zeppelin au dessus de Berlin en 1909. Cet article est le premier d’un abécédaire sur notre époque, écrit pour le journal Le Temps pendant le mois d’août.

 

On s’habille correctement et mange à sa faim dans les deux pays et si l’Allemagne compte plus d’usines, cela n’empêche pas la France de développer elle aussi un savoir faire dans l’industrie textile, sidérurgique, automobile ou ferroviaire.

Les deux peuples sont les héritiers d’une haute civilisation, les universités allemandes –Heidelberg, Francfort, Munich ou Berlin – sont prestigieuses et la Sorbonne s’efforce depuis plus de trente ans de les copier.

Qui se ressemble devrait s’assembler.

Rien n’est moins sûr! Nous sommes en paix avec l’Allemagne mais en paix armée. Nos régiments sont massés aux frontières de l’est et ne cessent d’effectuer des manœuvres de prévention d’une nouvelle invasion. En retour, les Allemand craignent l’esprit de revanche des Français et sont persuadés – à juste titre – que la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine n’a pas plus été digérée que le versement de l’indemnité de guerre de 5 milliards de francs or à l’issue de la guerre de 1870.

Un conflit entre les deux puissantes nations serait désastreux. Personne ne croit pourtant à une paix durable entre les deux voisins, certains pensent même qu’une courte guerre pourrait rectifier les conditions de paix désastreuses de 1871. La lutte d’influence en Afrique et plus spécialement au Maroc (les accords d’Algésiras n’ont pas tout réglé), dans l’Empire Ottoman ou dans les Balkans, les foucades du kaiser Guillaume II, demeurent une source permanente de tension entre les deux voisins.

En attendant la guerre que chacun redoute si elle a lieu à court terme (ni l’Allemagne, ni la France n’ont le sentiment d’être prêtes), une paix fragile se construit avec des ambassadeurs habiles (Jules Cambon à Berlin par exemple), des échanges d’idées et une fascination réciproque.

La France envie à sa puissante voisine son organisation militaire et administrative, ses procédés industriels (le « made in Germany » devient légendaire) et ses généreuses lois sociales. En retour, les Allemands admirent la puissance de la place financière parisienne assise sur l’extraordinaire capacité d’épargne de nos compatriotes, l’effervescence culturelle de notre capitale, la douceur de vivre de tout un pays où les classes sociales se confondent volontiers (tradition révolutionnaire ?). En France, nous dit Stefan Zweig, la femme du professeur ne craint pas de fréquenter l’épouse du boucher ou de l’ouvrier et ne s’écarte pas dédaigneusement de la fille de petite vertu croisée en bas de l’immeuble.

Les Français écoutent Wagner, découvrent Mahler, les Berlinois ne boudent pas Debussy ou Ravel. Ces notes de musique qui se jouent des frontières augurent-elles d’un rapprochement entre deux peuples qui pourraient un jour s’aimer autant qu’ils se sont détestés ?

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