8 mai 1909 :  » Les Français ne sont pas comme je l’imaginais ! »

Soirée rue Montaigne, à l’hôtel Porgès, devenu l’annexe officieuse de l’ambassade d’Autriche (la femme du diamantaire Jules Porgès est autrichienne).

Une voix bien timbrée, un léger accent germanique : « Les Français ne sont pas comme je les imaginais ! »

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L’hôtel Porgès abrite de nombreuses soirées de l’ambassade d’Autriche en France

Un jeune homme mince et brun, de taille moyenne, très poli, au costume impeccablement coupé, s’approche de moi. Il se qualifie d’écrivain, voyageur, poète à ses heures. Il est né à Vienne, parle un excellent français. Il sait que nous avons une connaissance commune rencontrée chez Auguste Rodin : Emile Verhaeren.

Il continue :  » Paris est la ville de l’éternelle jeunesse. Les étudiants côtoient les écrivains, les peintres, les ouvriers, les bourgeois, sans frontière de classes, de revenus et tout cela dans une atmosphère joyeuse. Rien à voir avec l’ambiance empesée des villes de l’est de l’Europe ! »

Il est toujours agréable d’entendre un étranger dire du bien de nous. Je lui demande son nom :

 » Stefan Zweig, monsieur le conseiller  » répond-il en s’inclinant après m’avoir tendu sa carte.

Il ajoute :  » Moi qui imaginais vos artistes enfermés dans des salons mondains ennuyeux faisant la conversation avec des pédants ! Quant à vos femmes, je les voyais fort élégantes, pleines de charme mais un peu légères. Alors que dans tous les foyers français où je suis invité, il n’y a pas plus sérieux, plus dévoué à sa famille, plus loyales compagnes que vos maîtresses de maison. L’Europe se meurt de ces a priori que nous avons tous, les uns sur les autres.

Il flotte sur Paris un air frais, une insouciance, une envie de bien vivre qui contrastent avec ce que j’ai connu pendant toute ma jeunesse à Vienne. Je souris quand je vois le soir des couples s’enlacer ou d’autres se mettre à danser en pleine rue sous l’oeil bienveillant d’un sergent de ville. Cela me surprend agréablement de voir entrer, dans des hôtels, de bien belles filles aux bras de noirs ou d’asiatiques : tout cela reste inconnu dans de nombreuses autres villes de notre continent. Vous êtes un peuple léger et libre.  »

Le représentant du peuple « léger et libre » que je suis part alors reprendre une coupe de champagne. Je la vide, fier comme Artaban, sans m’interroger plus loin sur ce qui relève, dans le discours de Zweig d’une exquise politesse et ce qui correspond à une appréciation plus raisonnée.

Zweig me ramène alors au sens des réalités :  » Vous autres, Français, il faudra tout de même que vous vous interrogiez un jour sur les raisons pour lesquelles tous les peuples d’Europe ont autant d’a priori vous concernant. Cette situation est d’autant plus regrettable qu’il est rare que la réalité rattrape le terrain perdu sur la légende. »

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Un salon d’ambassade en 1909

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Stefan Zweig (à droite) et son frère grandissent à Vienne

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Stefan Zweig en 1909. Ecrivain, grand voyageur, admirateur du poète Emile Verhaeren, témoin d’une époque, européen convaincu.

6 mai 1909 : J’aide Charles de Gaulle à préparer Saint-Cyr

Une haute taille, accentuée par un port de tête fier et digne sans oublier un regard qui ne peut se départir d’une certaine ironie : tout cela peut agacer un jury. Charles de Gaulle le sait et a souhaité mon aide pour réussir le concours de Saint-Cyr.

La préparation suivie au lycée Stanislas en « corniche » donne au jeune candidat toutes les bases nécessaires pour rédiger de bons écrits et devenir « alpha » (admissible dans la langue des jeunes futurs officiers). La plume du jeune Charles reste alerte, précise, s’appuie sur un vocabulaire riche. L’éducation parentale (une mère très présente à ses côtés) et un enseignement de qualité chez les jésuites, doublés d’une grande curiosité intellectuelle lui donnent de réels atouts en culture générale.

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De Gaulle à Saint-Cyr ? Pour l’instant, ce n’est qu’un espoir et un rêve.

Ce n’est donc pas sur le fond que Charles risque d’être mis en difficulté. On n’imagine pas d’impasse chez lui en histoire, pas de faille en lettres classiques ou en philosophie grecque et latine. Les plans de ses dissertations suivent bien les recommandations de ses maîtres et il enchaîne les parties, sous parties et développements cartésiens avec la dextérité d’un horloger suisse.

Non, ce qui cloche, c’est l’attitude, le style oral, la présentation. Une allure de général déjà galonné, une poitrine bombée qui semble avoir oublié ses médailles, une voix faite pour commander à des états-majors qui détonnent dans une troupe de candidats tous intimidés, gauches et profondément respectueux.

Charles de Gaulle a quelques heures pour apprendre – ou simuler-  à mes côtés une humilité de bon aloi, une candeur juvénile qui rassurera un jury composé de vieilles barbes respectables de l’armée et de l’administration française.

Je lui donne quelques conseils pour baisser un peu la tête en entrant dans la salle du grand oral, je lui propose une autre démarche pour rejoindre la chaise où il sera cuisiné pendant de longues minutes.

 » Plus doucement la réponse !  »  » Moins de morgue dans l’échange s’il vous plaît » « Montrez les paumes de vos mains en signe d’ouverture ! ». Mes recommandations pleuvent. Maladroites, inutiles. J’ai l’impression de demander à un pur-sang de tirer une charrue. Le garçon se révèle fait de granit, incapable de changer pour plaire.

Charles de Gaulle me regarde alors et me lance, souverain :  » vous savez, monsieur le conseiller, le plus dur n’est pas de sortir de Saint-Cyr… mais de sortir de l’ordinaire ! » 

2 mai 1909 : Sortir des bas-fonds pour une photo

Ma nièce a cessé de fréquenter les bas-fonds de New-York à Lower East Side. Sa dernière lettre m’avait navré : elle était devenue l’amie de Johnny Torrio, petite frappe devenant progressivement chef de gang. La gamine semble s’être calmée. Plus de fauche aux étalages, arrêt des courses poursuites avec les policiers, fin de l’apprentissage de l’argot italo- américain. Nous sommes encore loin de la jeune fille rangée mais je n’ai plus besoin de garder un contact étroit avec le consul français sur place pour la tirer d’un éventuel mauvais pas.

Catherine se pique maintenant de photographie. Elle m’écrit qu’il s’agit d’un art à part entière. Tout heureux qu’elle soit revenue à des occupations pacifiques, je lui réponds que oui. Elle joint à sa lettre des clichés de l’amie qui l’initie à cette discipline : Gertrude Käsebier.

Ma nièce a fait connaissance de cette américaine au sang vif grâce à son amie, la sulfureuse Natalie Clifford Barney qui, de Paris, semble la guider dans l’univers des femmes artistes d’Outre-Atlantique.

 » Cher Oncle, en cette période où un troisième petit être vient apporter du bonheur à votre foyer, vous ne pouvez être insensible à ces photographies de mères aux gestes simples, exprimant une tendresse universelle à des nouveau-nés ou racontant une histoire qui semble captiver des plus grands. La famille est une valeur qui dépasse les frontières et la photographie vient y capter des instants uniques qu’aucun peintre ne peut saisir aussi naturellement. Et ces moments exposés aux yeux de tous rappellent à chacun sa propre histoire, ses propres moments de joie. La photographie d’art essaime une tendresse jusque-là cachée, fait pénétrer le beau dans chaque acte intime.  »

Catherine m’explique ensuite longuement les poses nécessaires à Béatrice Baxter Ruyl, cette jeune maman qui a ouvert ses portes à la curiosité de Gertrude Käsebier. Elle évoque ces dizaines de clichés qu’il faut jeter avant de trouver celui qui correspond à ce que l’artiste voulait créer. Elle insiste aussi sur ces longs moments où l’appareil est inutile car les positions de Béatrice ne conviennent pas et aussi ces instants terribles où la photographie aurait pu être parfaite mais où l’appareil tombe en panne.

Elle conclut par cette phrase plutôt bien tournée pour une gosse qui a vécu de longs mois à Lower East Side : 

« La photographie est une brève complicité entre la prévoyance et le hasard ». 

Lower East Side dans les années 1900

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