13 février 1909 : Anaïs, flagellée en place publique

Anaïs Cartier a la réputation d’avoir des moeurs faciles. Les hommes de la petite bourgade de l’Isère dans l’arrondissement de Grenoble, où elle habite, viennent souvent la visiter. « On passe un bon moment avec elle, il faut pas s’gêner » s’exclament les ouvriers de l’usine du coin, « c’est toujours mieux qu’à la maison » complètent l’épicier et le boulanger, habitués des lieux.

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Grenoble et sa gare, dans les années 1900. Le drame d’Anaïs a lieu dans l’arrondissement de Grenoble, dans une bourgade proche de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs

Ce soir de février, le rapport de la gendarmerie de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, à laquelle la commune d’A. Cartier est rattachée, indique que les choses tournent au drame.

Il est six heures, la nuit est tombée. M. B. , commerçant père de famille, est en compagnie d’Anaïs. Ils sont dans une tenue qui montre que la visite ne relève plus de la seule courtoisie.

Soudain, la femme de M B. et ses trois grands fils, décident de se rendre chez Anaïs pour obtenir des explications. Trouvant une porte close, ils la défoncent avec leurs pioches. Le commerçant surpris s’enfuit pieds nus et en maillot dans la neige.

Les trois fils furieux envahissent la maison et se saisissent d’Anaïs. Ils la rouent de coups pendant de longues minutes, insensibles à ses cris de frayeur et de douleur. Puis, ils lui passent une corde au cou et la traînent dans les rues du village. Arrivés sur la place publique, ils la flagellent sans qu’aucun habitant n’intervienne.

L’infortunée créature est finalement abandonnée par ses bourreaux sur un tas de fumier. Elle regagne quelques instants plus tard son domicile poursuivie par les huées des femmes de la commune.

Le rapport de gendarmerie est arrivé jusqu’à mon bureau avec ce commentaire du préfet local :  » le moyen âge n’est pas terminé partout » .

11 février 1909 : Picasso, l’oeil qui cherche et trouve

« Son oeil noir englobe puis perce la réalité pour l’absorber totalement ; son esprit vif analyse, synthétise, transforme et transmet à son bras qui jette magistralement les formes et la couleur sur la toile. Picasso est une machine géniale !  » pense le marchand de tableaux Kahnweiler. Ce dernier vient visiter, comme en chaque fin de matinée, le Bateau-lavoir, résidence des peintres installés à Montmartre.

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Picasso a 28 ans en ce début d’année 1909

Picasso est l’un des rares artistes résidant dans cette guinguette, à l’aise financièrement. Kahnweiler vient de lui acheter presque toutes ses toiles de la période rose pour plus de 2000 francs.

Le Catalan exerce une fascination grandissante sur ceux qui le côtoient.

C’est lui qui explore des rivages jusque-là inconnus de la peinture avec ses incroyables « Demoiselles d’Avignon » et ses autres oeuvres qui transforment modèles et objets en cubes.

C’est encore lui qui prend sous son aile protectrice le débonnaire et (faussement?) naïf Henri Rousseau. Il vient d’organiser un grand banquet en son honneur.

Habitué à être leader, Picasso ne supporte pas la concurrence, notamment celle de Georges Braque qui fait aussi des découvertes dans le monde des objets simplifiés en volumes abstraits et en cubes. La rivalité entre les deux artistes, cachée par une amitié de façade, est féroce. Chaque oeuvre de Braque inspire immédiatement Picasso qui s’efforce de le dépasser en affichant un génie plus complet, plus audacieux encore.

Picasso parle, théorise, montre la voie à d’autres qui l’imitent maladroitement et servilement. Il est ce matin au centre d’un petit groupe attentif aux moindres de ses propos.

« Je veux faire votre portrait un jour ! » lance-t-il brusquement à Kahnweiler. Il tend son index et fixe le marchand d’art d’un regard impérieux lui interdisant de bouger.

 » Vais-je peindre ce qu’il y a sur votre visage? Ce qu’il y a dans votre visage? Ou ce qui se cache… derrière votre visage ? »

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Le Bateau-Lavoir, lieu de résidence et de rencontre des peintres de Montmartre

10 février 1909 : Détente franco-allemande

L’heure est à la détente. Le cliquetis des sabres s’efface devant le ballet diplomatique. L’Allemagne et la France viennent de signer un accord sur le Maroc.

Rien n’est a priori acquis sur cette question. Les deux pays ambitionnent bien de jouer un rôle dans l’avenir du royaume chérifien. Il n’est donc guère évident de les départager.

Les diplomates Jules Cambon, ambassadeur de France à Berlin, Hugo von Radolin, ambassadeur d’Allemagne à Paris, Stephen Pichon et Wilhelm von Schoen respectivement ministre des affaires étrangères français et allemand ont réussi un tour de force.

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L’ambassadeur d’Allemagne à Paris, le prince von Radolin, est un homme habile qui pousse son ministre et le Chancelier à la détente avec la France

Leurs discussions étaient engagées depuis de longs mois mais avaient été malheureusement interrompues au moment de l’affaire des déserteurs de Casablanca (au mépris du droit international, le consul allemand local avait donné asile à deux déserteurs de la légion étrangère française, deux soldats sous uniforme français mais d’origine allemande). Cet incident diplomatique qui aurait pu dégénérer étant soldé (mon voyage à Berlin y est pour quelque chose), les diplomates ont pu reprendre langue.

« La valeur morale de cet accord en dépasse la portée formelle » s’exclame un ami du Quai. C’est vrai.

Sur le fond, nous nous mettons d’accord avec notre puissant voisin sur des termes limités dans un domaine circonscrit :

– la France n’entravera pas les intérêts économiques allemands au Maroc ;

– l’Allemagne reconnaît nos intérêt politiques particuliers dans l’Empire chérifien ;

– les deux pays cherchent à associer leurs nationaux dans les entreprises économiques marocaines.

En clair, nous échangeons un laisser passer économique pour l’Allemagne contre une liberté d’action militaire en faveur de la France.

Par cet accord qui complète celui d’Algésiras, nous montrons notre suprématie sur l’Afrique du Nord en écartant, a priori, un dangereux conflit sur ce sujet avec l’Empire de Guillaume II. 

L’opinion publique retient à juste titre le symbole : la France et l’Allemagne se tendent la main et la situation internationale s’apaise.

Jaurès, une fois n’est pas coutume, applaudit. Delcassé, le grand rival du Patron, parle « d’acte de sagesse profondément satisfaisant ».

Clemenceau est revenu à pied de la Chambre où il a annoncé la signature de l’accord… en sifflotant.

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