20 et 21 février 1911 : La peste menace la France

«  La France a peur ! » Plus de 50 000 morts en Mandchourie, des cas signalés en Inde, au Japon, en Indochine, en Australie et en Égypte. Demain l’Europe ? La rumeur enfle : la peste, le terrible fléau du Moyen-Age, revient. Les photographies prises en Extrême Orient révèlent des scènes terribles. Malades emportés en trois jours dans des souffrances atroces, médecins contaminés, fosses communes qui se remplissent à grande vitesse auxquelles les villageois mettent le feu de façon désespérée, sans avoir pu respecter le moindre rite funéraire.

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Un transport de cadavres en Mandchourie, lors de la terrible peste de l’année 1911.

A la fin du Transsibérien, le long de la ligne elle-même, des villages entiers disparaissent sous le regard effaré des rares témoins occidentaux (journalistes et professeurs de médecine). Le froid – il fait moins quarante – ne facilite guère l’acheminement des secours. Les Mandchous qui ne meurent pas de la peste risquent maintenant la famine.

Mais le sujet du jour demeure le débat à la Chambre que je prépare avec Aristide Briand. Il faut rassurer les députés et démontrer que notre pays est protégé contre la terrible épidémie.

Briand : Il ne faut pas minimiser l’angoisse des uns et des autres. La presse a chauffé à blanc l’opinion, les images diffusées sont épouvantables et la peste pulmonaire fait objectivement froid dans le dos… si je peux m’exprimer ainsi (sourire contraint).

Moi : Vous devez d’abord montrer que vous êtes entouré d’hommes de science incontestables et prestigieux. Le Conseil supérieur d’hygiène, les professeurs Roux et Chantemesse. Vous écoutez leurs conseils, vous avancez sur leurs recommandations, vous n’avez que la santé des Français en tête.

Briand : Quel est l’argument le plus percutant pour rassurer tout le monde ?

Moi : La peste pulmonaire a un délai d’incubation court et on en meurt très vite. La distance qui nous sépare de la Mandchourie nous protège. Aucun malade ne peut survivre à un voyage en bateau aussi long et le bacille pouvant se loger sur les marchandises ne résiste pas non plus à de tel délai de transport.

Briand : Et les émigrants d’Asie qui débarquent tout de même sur le sol français ?

Moi : Nous avons fait le point ce matin avec le réseau ferré Ouest-État. Les trains contourneront Paris et aucune entrée ne sera tolérée directement dans la capitale.

Briand : Et la peste bubonique, les rats ?

Moi : Tous les navires arrivant sur nos côtes sont dératisés et retenus aussi longtemps que le permettent les conventions internationales. Nous sommes tellement prudents que nous commençons à avoir des plaintes des pays voisins !

Briand : J’aurai aussi sans doute une question spécifique sur Marseille, le port le plus exposé.

Moi : Chaque émigrant d’Asie est soumis à un contrôle particulier comprenant une visite médicale.

Vous pouvez annoncer la création d’une « commission spéciale sur les migrants » chargée de proposer toute mesure supplémentaire de protection et de prévention. Et puis, la France va organiser une conférence internationale sur la peste pour faire le point sur l’état de la science et les recommandations pouvant protéger les populations.

Briand : Pour la commission sur les migrants, vous pouvez me proposer un texte que je signerai dès demain matin et qui sera publié immédiatement au Journal officiel ?

Moi (songeant à la nuit qui va être courte pour préparer tout cela ) : Bien sûr, monsieur le Président.

Briand : Et vous m’accompagnez demain à la Chambre.

Moi : Comme d’habitude, Monsieur Briand. Avec votre dossier complet.

Briand : N’oubliez pas : la France a peur et la peur est mauvaise conseillère si nous ne savons pas apporter les bonnes réponses !

De retour seul dans mon bureau, je travaille à nouveau le dossier.

Le délai d’incubation ? Il est, en fait, inconnu. On l’estime à bien plus de sept jours et les porteurs du bacille restent au départ indétectables, se mêlent au reste de la population et la contaminent.

Les mesures prises par les autorités chinoises et russes ? Assez inefficaces pour l’instant et le mal continue à se propager grâce aux transports ferroviaires et par voie maritime. Les Chinois n’agissent pas avec transparence et cachent l’ampleur comme la localisation réelle de l’épidémie.

Les remèdes ? Il existe bien un vaccin diffusé par le docteur Haffkine, plutôt adapté. Mais il ne peut être fabriqué à grande échelle et couvrir des populations entières.

Bref, rien de rassurant dans tout cela.

Mais demain, il faut convaincre la Chambre que nous avons l’affaire bien en main et que nous maîtrisons la situation. Coûte que coûte. Les députés et l’opinion ne veulent pas entendre autre chose. Sinon, ce sera la panique et Briand tombera.

5 et 6 février 1911 : La Guerre du Feu sous la couette

Le feu conservé avec précaution dans la cage, les combats terribles entre tribus, les tigres cruels aux canines découpées comme de longues lames, le peuple des mangeurs d’hommes… Je m’endors ce soir après avoir lu une centaine de pages de la Guerre du Feu. Ambiance des âges farouches, exotisme historique, Rosny aîné (pseudonyme de Joseph Henri Honoré Boex) nous emmène dans des clairières où aboutissent des ruisseaux nés de sources merveilleuses, il nous laisse nous désaltérer d’une littérature neuve aux phrases limpides pendant que mille dangers nous guettent au-dehors.

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L’écrivain J.H. Rosny aîné publie un livre qui plonge les lecteurs des années 10 dans un univers très inhabituel. Et le public de 1911, avide d’horizons nouveaux, adore cela.

Le passé de l’humanité devient le berceau d’une réflexion fantastique sur ce qui fait l’essentiel de l’homme : l’amitié, l’amour, la peur, le courage et enfin la mort. L’homme débarrassé de ses attributs d’être civilisé redevient un sauvage aussi proche des bêtes que de notre moi intime. Rosny creuse aussi bien cette préhistoire qui commence à être mieux connue grâce aux travaux des archéologues comme Thomsen, Lubbock ou de Mortillet, que notre personnalité profonde trop longtemps corsetée par les conventions sociales.

L’homme de Rosny est nu mais libre. Liberté dont il paie le prix fort lorsqu’il doit sauver sa peau en permanence face aux multiples dangers d’une nature hostile et à des rivaux affamés comme lui. Liberté limitée par l’instinct de survie qui dicte les gestes du quotidien, liberté réduite par une peur permanente d’être écrasé par plus fort que soi.

Avec les héros Naoh, Gaw et Nam, nous grelottons de froid, nous repoussons les attaques de toutes sortes de bêtes féroces, de bandes rivales. Mais nous ne sommes pas glacés par les craintes intérieures d’hommes modernes toujours rongés par la culpabilité, les remords et les regrets, sentiments inconnus en ces temps lointains. La préhistoire, en raccourcissant la vision du temps humain à la journée en cours et aux quelques jours à venir, réduit d’autant la part obscure de nos personnalités profondes qui peuple nos cauchemars d’être civilisés.

Chaque heure passée au sein de cette Guerre du Feu nous procure juste ce qu’il faut de frissons pour apprécier ensuite de s’endormir dans la douce chaleur d’une cheminée de l’année 1911 et la tiédeur d’une couette récemment bassinée sentant bon la lavande.

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31 janvier 1911 : Un gouvernement de gens de maison

« Il n’a plus de jus notre Président du Conseil ! Épuisé par la grève des cheminots, enlisé dans le vote interminable du budget, troublé par les odeurs de scandale qui flottent ici et là, peu sûr de lui au Maroc… Plus d’humour, mauvaise mine, toux sèche, l’œil jaune… il va craquer notre bonhomme ! »

Joseph Caillaux se fait médecin politique, diagnostique les défaites futures et invente déjà les remèdes. « Il faut remettre des ministres avec du poids, des hommes qui savent où ils vont et non des chefs de bureau comme Klotz. »

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L’ambitieux Joseph Caillaux. Ancien et brillant inspecteur des finances, il méprise l’actuel ministre des Finances Louis-Lucien Klotz

Je suis dans le bureau du vice-président de la commission des finances, poste occupé par Caillaux depuis qu’il a mis en sommeil ses activités de banquier international. Il est accompagné du président du parti radical Maurice Berteaux. Grands bourgeois tous les deux, le cigare à la bouche, ils spéculent à haute voix sur l’affaiblissement de mon patron Briand.

Caillaux se tourne vers moi : « Votre budget 1911, nous allons en faire un cauchemar. Chaque ligne sera discutée des heures, nous soupèserons finement les crédits et allons demander des explications sur tout. Et puis à un moment, vous verrez, l’épuisement vous gagnera, le fruit sera bien mûr, il tombera. Nous serons là, Berteaux et moi, pour le ramasser. »

C’est Briand qui m’a demandé de rencontrer les deux requins afin de négocier avec eux une accélération du vote de la loi de finances. C’est raté. Nos deux compères ne se cachent même pas pour conspirer.

Je tente le tout pour le tout : « Vous avez dorénavant assez de relais à la Chambre pour faire échouer un vote de confiance, renverser le ministère et donc Briand. Mais, je ne vous crois pas assez populaires, ni l’un ni l’autre, au point d’être désignés pour former un gouvernement. Vous, Monsieur Caillaux, votre projet d’impôt sur le revenu énerve trop de gens et vous, Monsieur Berteaux, vos fonctions de chef de parti, vos origines patriciennes – vous êtes fils d’agent de change richissime – vous éloignent du président Fallières qui préfère des parlementaires provinciaux d’origines plus modestes. »

Caillaux se recule et tire un bouffée de son cigare : « Il n’a pas tort, notre Olivier le Tigre. Formé à l’école Clemenceau. Il apprécie bien les rapports de force. » Il complète alors : «  Mais qui vous dit que nous voulons être Président du Conseil ? D’autres peuvent s’en charger et nous nommer ensuite à des postes clef. »

Je continue à défendre mon patron et ses ministres. Je supplie : « Il reste encore beaucoup de choses à faire, ne tirer pas le tapis tout de suite. »

Caillaux me regarde avec cruauté et conclut avant de me congédier d’un revers de main :   » Mon pauvre ami, c’est la fin. Votre patron est affaibli et c’est de sa faute. Briand, dans son second gouvernement, n’a pris quasiment aucun ministre pouvant lui faire de l’ombre. C’est un gouvernement de gens de maison ! « 

 

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