12 septembre 1911 : Emeutes de la vie chère et crise avec l’Allemagne

«  C’est vous qui gardez la boutique ! » Mon dimanche est donc bloqué Place Beauvau après cet ordre du Président du Conseil Joseph Caillaux qui a décidé de prendre une journée de repos après une semaine très chargée.

Qu’on en juge :

D’abord Maubeuge, Lens et Saint Quentin : les émeutes contre la vie chère se multiplient. La sécheresse de l’été 1911 a provoqué une hausse spectaculaire des prix des légumes, de la viande et du beurre. Les salaires n’ont pas suivi et c’est souvent sur les marchés que les troubles éclatent. Les ouvriers, les petits employés et les ménagères de tous milieux s’exaspèrent de ne pouvoir remplir leur panier facilement. Nombreux sont ceux qui doivent renoncer à la viande le dimanche et ne peuvent plus manger que de mauvaises patates ou des pommes et poires farineuses désespérément molles. Les villes ont le sentiment que les campagnes gardent tout pour elles, que les paysans et marchands profitent de la situation dans une grande indifférence du gouvernement.

Je constate que la réponse de l’Etat reste un peu la même que sous Clemenceau : quand le peuple hurle, c’est surtout des promesses vagues que l’on fait et la troupe que l’on envoie. Et c’est toujours moi qui coordonne à distance, désabusé, les mouvements de régiments de dragons et de cuirassiers au fur et à mesure des informations et prévisions sur les troubles remontés par les préfets ou la police des chemins de fer.

Ensuite, la crise avec l’Allemagne. Depuis le 1er juillet, un navire de guerre allemand mouille non loin d’Agadir pour s’opposer à notre politique au Maroc. Les canonnières Panther ou Eber et le croiseur Berlin se relaient, menaçants, près de la ville fortifiée pour nous obliger à céder d’importants territoires en Afrique au Reich de Guillaume II.

La canonnière Panther

Le ton monte régulièrement entre les gouvernements, la presse chauffe les opinions publiques allemande et française. Nous ne sommes pas loin d’une guerre.

Là encore, je suis en première ligne avec Caillaux et je ne compte plus les échanges avec notre excellent ambassadeur à Berlin Jules Cambon.

Paradoxalement, ce dimanche et ce lundi restent calmes. Le téléphone se montre silencieux : pas d’appel de préfets, aucun pli ou pneumatique urgent.

Alors, j’ai décidé de reprendre mon cher journal, cette pile de gros cahiers laissés en friche depuis des mois.

Quelques lignes pour donner des nouvelles et montrer qu’Olivier le Tigre est toujours là.

 

28 février 1911 : Vive le nouveau ministre des Affaires Etrangères !

« Il y a deux méthodes. Soit vous favorisez l’entrée au gouvernement de vos amis – ce qui est naturel – soit vous laissez passer ceux qui vous nuisent et sont en embuscade pour pouvoir ensuite leur tirer dessus en pleine lumière – c’est plus tordu mais très efficace ! »

Clemenceau a gardé son cynisme teinté d’humour vachard. Je lui expose depuis une bonne heure toutes les questions que nous nous posons, Ernest Monis et moi pour constituer le futur gouvernement.

Il reprend : «Le rapport de force n’est pas en faveur de nos amis, les radicaux modérés. Nous sommes submergés par les laïcards furieux, les anticongréganistes intransigeants, les amoureux de la Loi et les gardiens farouches des prérogatives de la Chambre. Pourquoi lutter ? Nous sommes pour l’instant minoritaires. »

Il passe sa main, de façon lasse, sur ses magnifiques moustaches blanches.

Je glisse alors la question fatidique. « Qui faut-il désigner au poste stratégique de ministre des Affaires Étrangères ? »

Le Tigre répond : «Prenez quelqu’un de rigoureux, qui ne confond jamais son intérêt personnel et celui de l’État. Dans ce ministère, les tentations sont grandes de se faire inviter ici par les Allemands, là par les Austro-Hongrois, plus tard par les Anglais ou les Turcs.

Prenez donc Cruppi. Excellent garçon mais raide comme un passe-lacets, ancien avocat général à la Cour de Cassation. Il en a gardé toute la rigidité mais aussi le souci de creuser un dossier à fond. Il aura bien du mal dans les affaires marocaines où le chemin pour aller d’un point à l’autre est rarement la ligne droite. Eh bien, ce sera justement du pain béni pour nous. Il nous dira tout, y compris ses difficultés et ses faux pas. Nous allons le regarder s’ébattre le sourire en coin. »

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Le sénateur Jean Cruppi, grand juriste et spécialiste budgétaire, sera ministre des Affaires Etrangères

Va pour Jean Cruppi. L’homme ne m’est pas sympathique. S’il a été pénible lors de la grève des cheminots et interpelait sans cesse le gouvernement, il est devenu franchement insupportable quand Briand avait fait son faux pas à la Chambre.

Pour autant, il a souvent rapporté avec talent le budget de différents ministères et il reste un juriste pointu.

Caillaux aux Finances, Berteaux à la Guerre, Cruppi aux Affaires Étrangères… il va falloir que j’apprenne à survivre en milieu hostile.

26 février 1911 : Cherche ministre des Affaires Etrangères

Le complot avait pourtant échoué.

Petit rappel des faits : Il y a trois jours, les députés Malvy et Meunier ont monté en épingle une nouvelle « affaire des congrégations ». Laïcs pointilleux, gardiens sourcilleux de la loi de 1904, ils ont interpelé, à la Chambre, Briand de façon véhémente. Ils l’ont accusé de mollesse dans la lutte contre les établissements religieux établis en Belgique ou ayant changé leur nom et leurs apparences pour « contourner » la loi. Plus grave, ils ont mis en cause mon patron pour avoir laissé un collège de ce type, ouvert dans sa circonscription sur Saint-Étienne.

Aristide Briand s’est bien défendu, notamment en insistant sur le fait que l’on ne peut pas fermer des structures en cours d’année sans pénaliser gravement les enfants. Il a fini par obtenir une courte majorité de 258 voix contre 242.

Bref, un complot minable et raté, mené par des radicaux aigris, déterrant une hache de guerre qui n’intéresse plus guère les Français.

Malgré sa victoire à l’arrachée, coup de théâtre : Briand a décidé de raccrocher les gants. Il vient d’envoyer une lettre de démission au Président de la République indiquant qu’il estime ne plus avoir suffisamment la confiance de tous les Républicains pour mener ses réformes, dans un climat de détente et d’apaisement et aussi de laïcité tolérante.

Retour à la case départ, la France n’a plus de gouvernement ; les ministres démissionnaires expédient les affaires courantes.

Depuis hier, je ne cesse de me rendre à l’Élysée pour conseiller le Président Fallières sur la constitution du nouveau Ministère. Sur les conseils de mon mentor Clemenceau, j’ai réussi à neutraliser les ambitions du puissant chef du parti radical Berteaux et du non moins puissant Joseph Caillaux. Ils auront tous les deux un gros portefeuille (la Guerre pour le premier et naturellement les Finances pour le second) mais pas le Présidence du Conseil.

Celle-ci ira à Ernest Monis, sénateur roué mais effacé, homme de consensus, sentant le sens du vent, qui ne fera pas d’ombre aux poids lourds de son gouvernement mais empêchera, en étant là, leur ambition de trop se déployer.

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Ernest Monis, nouveau Président du Conseil

Nous cherchons actuellement désespérément un nouveau ministre des Affaires Etrangères. Au grand désespoir de Clemenceau, Poincaré était pressenti. Ce dernier s’étant désisté (il ne veut pas s’user sur un tel poste), nous cherchons. Le Préfet de la Seine, de Selves, homme habile, refuse aussi, connaissant le manque d’indulgence légendaire des députés vis à vis du titulaire de ce portefeuille.

Qui prendre ? Un avocat brillant ? Un ambassadeur ? Un professeur de droit ? En désespoir de cause, des collègues fort marris de cet insuccès dans nos recherches, me proposent, je me demande pourquoi, que nous prenions un élu du Sud-Ouest, plutôt sur Biarritz et environs.

Peu convaincu par leurs arguments, je retourne, ce soir, voir Clemenceau pour lui demander un nom à proposer à Monis.

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