25 juillet 1908 : Le temps arrêté d’Aman-Jean

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Edmond Aman-Jean : « Confidence »

Douceur de l’instant, temps arrêté. Les sons et les couleurs s’atténuent pour laisser place aux sensations fugitives et à la rêverie. Il flotte un parfum de violette ou plutôt les senteurs à la mode de Guerlain : « Après l’Ondée » ou « Pourquoi j’aimais Rosine » .

Le regard du peintre en miroir d’un fantasme masculin imaginant les femmes entre elles jouant à des jeux sensuels inspirés d’un saphisme inavoué ?

Tableau reflet d’une époque qui met en scène la langueur précieuse d’une société aimant le luxe et les plaisirs ; mais aussi oeuvre plus personnelle faite de symboles, de significations à rechercher plus patiemment qu’on ne croit.

Sommes-nous dans le songe d’une nuit d’été à interroger le sens d’une vie, la force d’un amour naissant ou le souvenir d’une passion déçue ?

L’artiste n’impose rien, suggère tout au plus. Chacun interprète suivant son humeur d’un jour le regard de l’héroïne du premier plan : infinie tristesse ou simple mélancolie, écoute attentive de l’amie confidente ou légère surprise d’être dérangée dans un moment d’intimité.

Oeuvre décorative avant tout, épousant un intérieur chaleureux, sans volonté de surprendre ou de choquer.

D’autres, plus critiques, verront une commande alimentaire destinée à satisfaire le goût banal et traditionnel  d’un Parisien des beaux quartiers. Thème rabâché de « la belle élégante sensuelle et alanguie », romantisme à l’eau de rose, érotisme d’autant plus discret qu’il reste hypocrite ?

Que de sévérité !

Laissons nous porter par cette toile qui ne marquera sans doute pas son siècle mais restera le témoin d’une époque soucieuse de plaisirs subtils et de réflexions introspectives. Reflet aussi d’une inquiétude face à un monde changeant trop vite ou condamné à disparaître.

Quelques tons pastel pour nous aider à conserver en mémoire un moment éphémère et heureux, le souvenir d’une « belle époque » que l’on voudrait éternelle, enfance d’un vingtième siècle déjà terrible où tout s’annonce possible : le meilleur et le pire.

23 juillet 1908 : La hiérarchie catholique contre le scoutisme

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Le « scouting » se répand très vite en Grande Bretagne depuis le premier camp organisé dans l’île de Brownsea en 1907

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 » Mais nous avons déjà nos organisations de jeunesse ! Nos chères têtes blondes n’ont rien besoin de plus !  »

Petite discussion avec un évêque dans une réception donnée hier au ministère de l’Intérieur… chargé, aussi, des cultes.

J’ai lu le livre que viens de publier le général anglais Baden-Powel « Scouting for boys » . Une vie en plein air pour les enfants qui grandissent, de l’aventure, un idéal de solidarité, de la débrouillardise, une découverte de la Foi… l’ouvrage se révèle passionnant. L’officier britannique transpose son expérience lors de la guerre des Boers (il a sauvé la ville assiégée de Mafeking grâce à l’aide de jeunes transformés en estafettes, éclaireurs ou sentinelles) pour proposer une nouvelle organisation de jeunesse.

Il propose aux enfants de savoir se repérer, se nourrir, s’abriter en pleine nature tout en réfléchissant à un véritable idéal de vie fondé sur le sens du collectif, la fraternité, le don de soi et une spiritualité vivante.

A priori, on pourrait s’attendre à ce que l’Eglise de France accueille cet ouvrage avec bienveillance.

Il n’en est rien.

Est-ce l’origine protestante de Robert Baden-Powel qui froisse nos responsables catholiques ? Ou doit-on y voir une crainte de remise en cause des multiples camps estivaux de jeunes organisés de façon spontanée par les paroisses de notre pays ?

Quand j’écoute l’évêque parler, je sens toute la difficulté d’acclimater dans notre pays latin une idée née sur un sol anglo-saxon. Pour réussir à s’implanter de ce côté de la Manche, il faudrait que le fondateur du mouvement « boys scout » soit issu des rangs de l’armée française, qu’il ait écrit son livre dans la langue de Molière et surtout qu’il bénéficie d’un soutien officiel du Pape.

Pourtant, les jeunes français ne sont pas si différents de leurs compagnons britanniques. Eux aussi recherchent un sens à leur vie à un moment où leurs parents ne peuvent plus tout leur transmettre, à une période où ils vont basculer dans le monde adulte et devenir des citoyens. Ils ont aussi une soif d’absolu, de pureté et la volonté de se dépasser. Ils cherchent – trop souvent sans succès – des guides et quelques règles pour les accompagner dans ce passage difficile à l’âge des responsabilités. Ils ont besoin d’être convaincu que « tout cela a un sens ». « Scouting for boys » leur apporte tout cela.

Des camps « boy scout » sont prévus pour l’an prochain en Grande Bretagne et peut-être en Belgique (sur l’initiative de pasteurs et de jésuites). Si rien ne se fait en France, je proposerai à mon fils aîné Nicolas d’aller là-bas.

Lui qui fera un jour un service militaire de deux ou trois ans, je suis heureux qu’il puisse aussi méditer cette petite phrase de Baden-Powel  » Il faut transformer ce qui est un art d’apprendre à faire la guerre en un art d’apprendre aux jeunes à faire la paix « . 

22 juillet 1908 : Une nuit avec les pêcheurs en colère

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Le port de Dieppe 1908

Métier difficile, usant, loin de la réalité imaginée par les livres illustrés pour enfants : pêcheur. Une profession suivie de près par les pouvoirs publics. Les marins forment la réserve de la marine nationale. Après un service militaire plus long que la moyenne (quatre ans !) mais très formateur, ils doivent être prêts à réintégrer un bâtiment de guerre en cas de conflit.

La contrepartie de cette disponibilité ? Un régime de demi-pension à 50 ans, des primes favorisant l’activité en haute mer, des concessions sur les plages, un monopole d’emploi sur les navires de commerce… L’Etat se veut aux petits soins pour cette « armée de réserve », immatriculée soigneusement depuis Colbert, qui contribue à l’approvisionnement et au rayonnement du pays.

Un corps de métier suivi par l’Etat ? Tout va bien si celui-ci ne traverse pas de difficultés. Sinon, les ennuis commencent pour les conseillers de ministre comme moi.

Le dossier sur mon bureau pèse au moins dix kilos : J’ai toute la nuit pour me déméler dans les filets en coton (qui remplacent depuis peu ceux en chanvre), surnager à côté des chalutiers ( du nom de leurs énormes filets traînés au fond), tenter de reprendre mon souffle en m’imaginant dans la salle des machines d’un bateau à vapeur de 190 tonneaux.

Toute une nouvelle pêche – industrielle – se met en place depuis une quinzaine d’années. Elle concerne les gaillards entreprenants des ports les mieux équipés comme Boulogne ou Lorient et écrase progressivement les « petits » : ceux qui n’ont pas le capital pour acheter et entretenir un navire capable de conserver les prises dans la glace (au lieu de procéder à leur salaison), ceux qui ne peuvent investir dans un puissant navire en fer avec cabestan à moteur.

Un nouveau prolétariat de la mer est né. L’homme qui fournit le capital reste au chaud et laisse le bateau partir dans les mers froides mais poissonneuses. Au sein du navire, le capitaine et les techniciens forment une élite plus syndiquée, mieux payée qui laisse aux hommes de pont les tâches les plus pénibles et les plus risquées. Le capitaliste, les cadres et la maîtrise et enfin les ouvriers. L’analyse marxiste peut prendre le large. Elle s’applique maintenant aussi bien sur la terre ferme que sur les océans.

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Cabane de pêcheur en 1900

Aujourd’hui, c’est la révolte des travailleurs de la mer. Assez des trop longues absences loin des familles, assez des salaires trop bas compte tenu des longues heures passées dans l’humidité et le froid, assez de la misère en cas de mauvaise pêche… ou de surabondance qui fait chuter les cours !

J’ai une nuit pour imaginer de nouvelles protections mutualistes, des primes pour aider les plus faibles marins à survivre et des règlements créant un minimum de « confort » sur les bateaux. Pour m’aider, je dispose de plusieurs lettres des parlementaires bretons qui proposent des dispositifs coûteux mais qui peuvent contribuer à ramener le calme dans une profession qui commence à montrer ses bras (musclés) et à tendre un (gros) poing vers une République qui ne sait régler -provisoirement – un problème que lorsqu’une crise survient. 

Mon rapport est attendu par G. Clemenceau dès huit heures demain matin. Il est tard, je vais veiller. Mais je suis uni par la pensée avec ces hommes valeureux – en mer toute la nuit – qui ne comprendraient pas qu’un fonctionnaire à l’abri ne ramène pas dans ses filets quelques mesures généreuses leur évitant… un naufrage social. 

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Une courte nuit pour imaginer un accompagnement des marins menacés par la grosse pêche industrielle…

19 juillet 1908 : Comment choisir une nourrice ?

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En 1908, les nourrices originaires de Bourgogne ou de Bretagne sont très appréciées…

Faire garder son enfant, confier ce que nous avons de plus précieux à une autre personne, accorder sa confiance à une quasi inconnue pour allaiter ce petit être sans défense qui reste un peu une partie de nous-même.

J’ai lu, entendu, tout et son contraire sur les nourrices. En fait, il faut bien distinguer celles qui exercent dans les familles bourgeoises et qui quittent leur région natale pour s’occuper des rejetons des milieux aisés, les « nourrices sur lieu » et celles qui accueillent les enfants d’ouvriers, en Normandie, dans le Morvan ou dans les campagnes environnantes à Paris ou Lyon, « les nourrices au loin ».

Longtemps, la profession n’a guère été réglementée : un certificat de moralité rédigé par un curé, une réputation assise sur le bouche à oreille, une allure digne, une poitrine féconde… et les bébés affluaient en masse.

A partir des années 1850, la presse a commencé à se faire l’écho des trop nombreux accidents touchant les petits Parisiens confiés en bas âge à des familles paysannes résidant dans les provinces autour de la capitale. Des chiffres et des informations aussi effroyables qu’invérifiables circulaient : un bébé sur deux décédait avant un an indiquait le journal L’Illustration en 1873 sans citer ses sources. Tel maire d’un petit bourg de l’Yonne s’était ému de constater que son cimetière se remplissait de petites tombes à croix blanche : « tous des petits Parisiens, ils tombent comme des mouches !  » . Les médecins de campagne peinaient à convaincre les nourrices locales de ne pas plonger un nourrisson brûlant de fièvre dans un ruisseau glacé « pour le refroidir ».

Les pouvoirs publics ont alors souhaité prendre les choses en main. Arrive ainsi la loi Roussel de 1874… qui n’est réellement appliquée que depuis une dizaine d’années. Le maire se substitue désormais au curé pour délivrer l’autorisation d’exercer aux nourrices. Progressivement, une surveillance médicale s’instaure. Pour qu’elles puissent exercer, les futures gardiennes de nos enfants sont pesées, palpées, examinées de façon intime :  » il ne faut pas que par l’allaitement, elles fassent entrer des maladies dans les bonnes familles qui les accueillent ».

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Heinrich Zille : La Nourrice

Le choix de la nourrice est souvent un choix d’homme. Les Bretonnes (surtout celles de Saint-Brieuc), les Bourguignonnes ou les Nivernaises sont plus appréciées que les autres pour la qualité et l’abondance -dit-on – de leur lait. La « sagesse populaire » prétend que les brunes supplantent les blondes sur ce point et qu’il faut à tout prix éviter les rousses (trop ardentes en amour et risquant donc d’être distraites par le premier homme venu). Le maître de maison veille à choisir une femme gaie mais point trop jolie afin de ne pas faire d’ombre à son épouse.

Les ouvriers sont moins exigeants -ils n’ont guère le choix – et continuent à confier leurs nouveau-nés aux femmes des campagnes. Les maires et médecins locaux garantissent plus que par le passé le suivi des enfants venus des villes. Des statistiques, établies par des comités prévus à cet effet, commencent à remonter par les préfectures sur l’état de santé des bébés.

Il est temps. La France -amputée de l’Alsace et de la Lorraine – ne fait déjà pas beaucoup d’enfants. Elle ne peut se permettre d’avoir une jeunesse décimée par des conditions d’éducation désastreuses. Les patrons, les généraux, les parlementaires poussent le gouvernement à veiller au sort des tout-petits qui sont les soldats, les paysans, les ouvriers électeurs de demain.

Surtout, les parents n’ont jamais été aussi attachés à leur progéniture. Le sort qui était réservé en 1850 aux nouveau-nés est de plus en plus considéré aujourd’hui comme incroyable et impensable, même dans les milieux les plus simples.

Dans notre République, l’enfant devient, pour tous, un petit roi.

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Mary Cassat : La Nourrice et l’Enfant

17 juillet 1908 : Combat pour une presse libre

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Le scandale, le spectaculaire, le meurtre : la presse et son public de 1908 aiment le fait divers sanglant, le coup de folie commenté avec gourmandise

Il a vingt-quatre ans. Il y croit à son métier de journaliste ! Son journal, Le Matin, ne lui a pas donné encore l’autorisation de signer ses articles mais il écume déjà les couloirs de la Chambre à la recherche de « toutes les informations utiles sur les parlementaires ». Il me confie gravement :  « Echotier : un bon tremplin pour apprendre, réfléchir à ce que je veux faire vraiment. Contrairement à beaucoup de mes confrères, je ne salis pas ma plume dans des articles sans intérêt. Je peux même continuer à rédiger mes chers poèmes quand les prises de paroles des députés sont trop longues et répétitives.  »

En apparence, la presse ne s’est jamais aussi bien portée. Plus de dix millions d’exemplaires vendus chaque jour en France ! Talonnant le Petit Parisien et son gros million de numéros vendus chaque jour, on trouve Le Journal, Le Petit Journal…et Le Matin, employeur de mon jeune ami Albert Londres.

Pourtant, le quotidien des 6000 journalistes français n’est pas toujours à la hauteur de leurs rêves d’enfants.

Ils se voyaient parcourir le monde comme des reporters célèbres ? La plupart restent enfermés dans des locaux poussiéreux, fournissant de l’information brute à des « rewriters » qui piochent dans cette matière pour écrire des articles qui resteront souvent anonymes. Les « grandes plumes » des années 1850 ont disparu. Le journal vise un large public et ne s’embarrasse pas d’individualités originales.

 » Mon journal commentait quatre crimes par jour il y a quinze ans. J’ai compté : nous en sommes à six ou sept aujourd’hui. Du meurtre, du sang qui dégouline, les cris d’effroi des victimes… les lecteurs en redemandent. Il faut tenir en haleine un public versatile qui peut à tout moment acheter le journal concurrent si nous n’avons pas su le retenir. Le but n’est donc plus d’informer mais de plaire, de vendre toujours plus pour rembourser ceux qui acceptent d’apporter leurs capitaux pour faire tourner nos rotatives.  »

L’indépendance ? Un combat permanent et difficile. Albert Londres m’explique qu’il est pratiquement exclu d’écrire un article sérieux sur les sociétés pourvoyeuses de publicité qui confient leurs réclames à la toute puissante Société générale des annonces qui monopolise la vente d’espace des principaux titres parisiens.

L’agence Havas, pour sa part, contrôle une bonne part des informations de première main et peu de journaux ont les moyens de vérifier ce qu’elle avance. Ils se contentent dès lors de reprendre les dépêches sans esprit critique.

Fournir une information financière de qualité relève aussi de l’exploit. Les organismes boursiers financent les annonces financières, « tiennent » une bonne part des journalistes spécialisés. La manipulation des cours demeure ainsi une tentation permanente. Bien malin celui qui peut se procurer des éléments fiables et neutres sur les emprunts russes !

Alors il rêve, notre Albert. Il se voit partir loin de tout cela ou s’immerger dans des réalités inconnues de tous comme… les asiles de fous ou les bagnes. Il regrette de ne pas avoir pu couvrir la guerre entre le Japon et la Russie.  » J’étais trop jeune pour partir à Port Arthur ». Il accumule une énergie qui ne demande qu’à se libérer. Il veut témoigner « de l’intérieur », faire réfléchir, surprendre voire choquer.

Et, surtout, sortir de « beaux textes ».

Pour lui, il  y aura toujours un lien entre la presse et le monde merveilleux des poètes.

15 juillet 1908 : Chemins de fer : une politique qui déraille

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La Compagnie de l’Ouest ne s’était jamais réellement remise du spectaculaire et dramatique accident survenu en gare Montparnasse le 22 octobre 1895 : le train Granville-Paris, dont le freinage à main (freins à air comprimé de la société Westinghouse) était défectueux, n’avait pu s’arrêter à temps et avait traversé la façade de la gare, tuant la malheureuse marchande de journaux établie en contrebas du bâtiment.

La Compagnie de l’Ouest vient d’être rachetée par l’Etat. Point final à une expérience industrielle douloureuse. Cette société de chemins de fer n’a jamais pu, jamais su, renouer avec l’équilibre financier depuis les années 1890. Desservant des régions pauvres du territoire national, appliquant des tarifs -trop bas – fixés par l’Etat, soumise à une étroite tutelle pour ses accords sociaux -généreux –  internes, sa faillite était programmée de longue date.

Le secteur des chemins de fer a une façade brillante. Les compagnies PLM , les réseaux du Nord et de l’Est affichent tous des bénéfices. La France se flatte d’avoir su mener, de concert, un plan Freycinet très ambitieux qui a permis la construction de près de 19 000 Km de lignes d’intérêt local et un programme de construction de lignes expresses reliant les principales villes du pays à Paris.

Derrière cette façade, la réalité est moins rose. Une note secrète venant du directeur adjoint du réseau du Nord, Pierre Emile Javary, dresse un portrait sombre de la situation.

Le plan Freycinet ?  » De la démagogie ferroviaire ! Chaque député, chaque maire d’une ville de quelques milliers d’âmes veut sa gare et un trafic minimum permettant le déplacement de ses administrés ou l’écoulement d’une maigre production locale. Résultat : des milliers de lignes définitivement non rentables, financées par de lourds emprunts des compagnies de chemins de fer.  »

La tutelle sur les accords sociaux internes ?  » Double langage étatique ! Le ministère des finances tient un discours de grande fermeté aux sociétés de chemins de fer et leur enjoint d’engranger, coûte que coûte, des profits importants. Pour autant, lorsque les syndicats de cheminots sont reçus aux ministères, les fonctionnaires – craignant une grève – se montrent très conciliants et font pression sur les directions des compagnies pour accepter, ici, une hausse de salaires ; là, un accord sur les retraites ou sur les temps de repos. »

Je croise la note venant du réseau du Nord avec ce que je sais du Réseau de l’Etat. Sur ce sujet, on ne peut que donner raison à l’opposition socialiste qui dénonce  » la privatisation des profits et la nationalisation des pertes « . Les lignes nationalisées – le rachat de la Compagnie de l’Ouest en est l’ultime avatar – ne correspondent guère à un projet industriel cohérent. Elles sont, au contraire, issues du rachat, au coup par coup, de toutes les compagnies déficitaires du centre et de l’ouest du pays. Les conséquences de cette politique « à la petite semaine  » sont désastreuses. Le réseau national cumule les difficultés : mauvais climat social, déficit d’exploitation lié à un trafic ne générant que de faibles recettes, insatisfaction des usagers qui se plaignent des trains non chauffés, déraillements à répétition sur un réseau parfois hors d’âge.

Les compagnies privées qui restent rentables utilisent la méthode dite « de l’exploitation intensive ». Autrement dit, elles ont mis un terme à leurs lourds investissements pourtant porteurs d’avenir et se contentent de rentabiliser au mieux leurs lignes existantes par de judicieux calculs de fréquentation des trains et de remplissage des wagons par les produits industriels des riches firmes de l’est ou du nord de la France. L’Etat utilise sans vergogne la trésorerie positive du PLM ou du Réseau du Nord en obligeant les compagnies à s’endetter pour construire ou maintenir ouvertes les milliers de lignes locales peu fréquentées.

Et les usagers ? Les milliers de banlieusards qui rejoignent Paris chaque jour, ne savent pas qu’ils financent  -lorsqu’ils achètent leurs billets – des gares vides situées à l’autre bout du pays. Ils ne se doutent pas que l’absence de chauffage des trains ou la rareté des places assises, résultent de choix d’investissement des compagnies et de l’Etat où l’on préfère les lignes rurales soutenues par des députés radicaux « en vue » aux lignes urbaines dont personne ne se sent réellement responsable même si elles génèrent de réels profits.

Je mets la dernière main à mon rapport pour le Président du Conseil. A l’occasion du rachat de la Compagnie de l’Ouest, l’Etat va-t-il enfin se décider à remettre sur de bons rails ce dossier des chemins de fer ?

11 juillet 1908 : Préparation des cérémonies du 14 juillet dans une ambiance morose

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Répétition pour le grand défilé du 14 juillet 1908 qui a lieu, comme chaque année, à Longchamp, devant le Président de République Armand Fallières et les membres du gouvernement Clemenceau

Préparer le défilé qui a lieu comme chaque année à Longchamp. S’assurer que tout va bien se passer. Etre l’interface entre l’état major et le pouvoir politique. Quelques jours un peu tendus pour moi avant les cérémonies du 14 juillet. Je viens de donner l’ultime validation au chef d’état major qui souhaitait effectuer quelques changements de dernière minute dans l’organisation de la cérémonie. Il insistait pour présenter la nouvelle « mitrailleuse Saint-Etienne » alors que cela n’était pas prévu au programme arrêté il y a trois mois. J’ai dit « oui ». Lourde responsabilité. S’il y a un incident, le prestigieux général est maintenant « couvert ». Pas moi. 

L’ambiance dans l’armée reste morose. En quelques années, le nombre de candidats à Saint Cyr a chuté de moitié et se situe en dessous de mille. La solde des officiers demeure désespérément faible et les hauts gradés continuent à devoir compter sur une éventuelle fortune personnelle pour tenir leur rang. Les grandes familles françaises s’écartent de la carrière des armes et laissent à la petite et moyenne bourgeoisie l’encadrement de cette Institution autrefois si prestigieuse. 

Plus grave.

Le désamour entre le pouvoir politique et les hommes en uniforme persiste bien au-delà de l’Affaire Dreyfus. Du côté des ministres et des parlementaires, on regrette l’absence de transparence, le goût pour le secret, et surtout la volonté d’indépendance (au Maroc par exemple) des militaires. En retour, ces derniers reprochent au Pouvoir de ne pas leur donner les moyens de protéger efficacement le pays : pas assez de canons ni de véhicules, des fusils Lebel qui sont déjà dépassés par le Mauser Gewer 1898 allemand, des uniformes inadaptés pour des combats de longue durée dans le froid ou sous la pluie, un service militaire trop court qui ne permet pas d’aligner assez de régiments aux frontières… 

L’armée se sent mal aimée.

Les efforts en faveur de la police (création des brigades mobiles en fin d’année dernière) ont aussi créés des jalousies au sein d’une gendarmerie persuadée, jusque-là, d’être l’élite des forces de l’ordre. Plus largement, le cumul des fonctions entre Président du Conseil et ministre de l’Intérieur de la part de G. Clemenceau, est considéré par les généraux comme malsain. Pour ces derniers, cela défavorise les forces armées dans l’attribution des crédits et la répartition des responsabilités.

G. Clemenceau balaie ces reproches d’un revers de main et ne décolère pas contre les incidents à répétition que connaît la marine (incendie dans les navires de la flotte, collision entre bâtiments, explosions en plein port…). Il rouspète aussi continuellement contre les initiatives prises par l’état major au Maroc : «  ces généraux sont au main du parti colonial. Ils n’en font qu’à leur tête et engagent la Nation dans l’aventure ! ».

Cette tension va-t-elle se ressentir quand les soldats vont défiler dans un ordre impeccable  devant le Président Fallières et tout le gouvernement? Va – t’on voir dans les regards fiers des officiers tournés vers la tribune des ministres, autre chose que de l’orgueil militaire ?

Ou bien, cette cérémonie magnifique sera-t-elle une occasion un peu magique de réconcilier une Institution et une Nation qui ne peuvent se passer l’une de l’autre ?

9 juillet 1908 : La conscience de Clemenceau

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Rencontre incroyable au Bouillon Chartier du boulevard du Montparnasse…

En fin de journée, G. Clemenceau me fait venir dans son bureau.

«  Vous pouvez vous libérer ce soir ? Je dîne avec une rude femme et je ne veux pas que nous soyons vus, seuls, elle et moi. J’apprécierais donc que vous soyez présent… si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »

Bien sûr que non ! Accompagner le Président du Conseil lors de rendez-vous avec la gente féminine ; être présent comme caution morale ! J’aurai vraiment tout fait dans mes activités de conseiller. Comme toutes les missions de confiance, je ne peux refuser.

«          Monsieur le Président, je peux sans doute vous accompagner mais quel est le nom de cette rude femme comme vous dites ?

         Vous êtes trop curieux, mon garçon, vous verrez ! » 

Je retrouve mon patron vers 8 heures au Bouillon Chartier du boulevard du Montparnasse. Ce restaurant qui ne se contente plus de servir un plat unique de viande et de bouillon aux travailleurs des marchés parisiens, a été récemment rénové dans le style Art nouveau. Le cadre est agréable, cossu, le service chaleureux.

Nous attendons la dame, l’inconnue dont G. Clemenceau ne veut dévoiler le nom.

Après avoir eu le temps de trinquer d’un verre de rouge, je vois une femme d’une cinquantaine d’années, belle, avec beaucoup d’allure, qui se dirige d’un pas décidé vers nous. Les cheveux frisés, le regard vif et rieur, des lèvres pulpeuses, formant un trait droit. Un port de tête de reine, un visage aux traits réguliers et pourtant typés, des sourcils un peu épais mais impeccablement dessinés.Je la reconnais immédiatement ; c’est Séverine, l’écrivain journaliste, peinte par Renoir il y a une vingtaine d’années.

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Caroline Rémy ou Séverine peinte par Renoir

Séverine, de son vrai nom Caroline Rémy, a couvert des évènements marquants de ces derniers temps. Je me rappelle ses articles sur l’Affaire Dreyfus ou ceux décrivant de façon poignante les conséquences de plusieurs catastrophes minières.

A peine assise, G. Clemenceau l’interroge sur ses occupations actuelles. Elle lui répond avec un peu  d’insolence et beaucoup d’ironie :

«          – Mais, Monsieur le Président, vos rapports de police ne vous disent pas tout ? Je continue à fréquenter les anarchistes que je défends à chaque procès qu’ils doivent subir ; je m’engage pour le vote des femmes ; on m’invite souvent à donner des cycles de conférence sur les différents sujets que j’ai couverts comme journaliste ; les militants pour la paix m’ont demandé de les rejoindre… Comme vous le voyez, je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Mais, pourquoi avez-vous souhaité me rencontrer ?

         C’est très aimable à vous d’avoir accepté mon invitation. Vous êtes pour moi comme une …conscience. Mes fonctions m’obligent à être le « premier flic de France ». Cela ne correspond guère à ma personnalité profonde. J’ai la nostalgie de ces moments où nous étions dans le même camp pour défendre Dreyfus, ces instants où nous étions au bord de la légalité pour défendre un innocent.

         C’est vrai que vous semblez avoir tout oublié de l’homme de gauche intransigeant que vous étiez. Je suis scandalisée par la façon dont votre gouvernement se comporte dans la grève des carriers à Vigneux. Envoyer la troupe : la belle affaire ! Quelle vision à courte vue ! Je suis aussi peinée que vous ne fassiez pas aboutir des textes plus protecteurs pour les mineurs qui continuent à être les bêtes de somme de notre société industrielle. Enfin, nous sommes nombreuses à regretter que les radicaux s’opposent au vote des femmes. Bref, tout cela me pousse progressivement dans les bras de vos opposants les plus durs, Monsieur le Président du Conseil. » 

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Séverine dans les années 1900

G. Clemenceau écoute silencieusement. La dureté des reproches l’atteint, il est pâle et baisse un peu le regard. Nous n’avons plus affaire au combattant infatigable de la Chambre, au Tigre qui déchire ses adversaires. Ce soir, c’est un homme tout simple qui accepte délibérément d’écouter le jugement que l’on porte sur ses actes, comme s’il recherchait une sorte de rédemption.

Séverine arrêt d’un coup sa vindicte. Sa voix s’adoucit :

«  Je ne voulais pas vous peiner. C’est courageux d’accepter d’entendre une vieille dure à cuire comme moi ! »

La conversation devient alors plus légère et tourne autour des jeux olympiques de Londres ou de la dernière exposition des œuvres de Cézanne.

Je regarde, ébahi, ce tableau improbable, cette réunion incroyable entre deux figures légendaires. Clemenceau et Séverine ! Deux caractères entiers, deux blocs d’idéaux. Les deux convives sont fascinés l’un par l’autre.

Ma présence semble leur peser. Avant le dessert, je trouve un prétexte pour m’éclipser. Je ne sais pas comment a fini le repas…

8 juillet 1908 : Nos enfants seront plus pauvres que nous

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Renoir : La Loge.   Quelques riches toujours plus riches, beaucoup de pauvres qui n’espèrent plus rien, bref, une société qui se délite…

Pour qu’une société soit solide, pour qu’elle connaisse la cohésion, il faut que la partie la plus influente de ses membres ait le sentiment d’être gagnante dans la répartition des biens et des honneurs. Au sein d’une société démocratique, dirigée par le suffrage universel, cette partie influente doit aussi être majoritaire en nombre.

Les rapports des préfets qui remontent ces derniers temps font part d’une inquiétude croissante des classes moyennes, celles-là même qui soutiennent volontiers le régime en place. Ce sont des salariés des grands magasins, des petits commerçants, des fonctionnaires de la petite et moyenne fonction publique, des employés dans les bureaux des grands entreprises. Ils ont cru pendant longtemps que leur position allait s’améliorer : leurs enfants seraient plus riches qu’eux, occuperaient une fonction moins dure ou plus attrayante que la leur.

Il n’en est rien.

La boutique et l’artisanat permettaient pendant une bonne part du XIXème siècle de s’enrichir ; ils conduisent tout au plus, aujourd’hui, dans la plupart des cas, à conserver son rang social.

L’entrée dans la fonction publique, qui semblait devenir une voie d’accès aux honneurs et au pouvoir dans la République des années 1880, reste beaucoup plus fermée qu’elle ne veut bien l’admettre. Le système des concours n’est pas généralisé, le favoritisme et le népotisme sont encore pratique courante. Le traitement des agents demeure en outre tellement bas qu’il n’est guère possible de tenir « son rang » sans fortune personnelle lorsqu’on accède à des hautes responsabilités.

Les entreprises elles-même n’offrent pas les promotions sociales attendues : les dirigeants restent issus de grandes familles (les Say, les Schneider, les de Wendel) et un employé modèle d’une banque ou d’une grande société industrielle, n’a aucune chance de gravir tous les échelons menant au sommet.

Le préfet de la Seine évoque cette barrière invisible qui ferme la haute bourgeoisie aux prétendants issus des classes plus modestes. Lors d’une réception, il faut « savoir tenir sa tasse de thé, son chapeau, ses gants…et engager une conversation plaisante, sous le regard impitoyable des autres invités. Malheur au fils d’ouvrier ou de petit employé ! Il n’a aucune chance de se sortir de cette épreuve mondaine. Aucune chance d’y rencontrer le beau parti richement doté ; aucune chance de rencontrer le patron qui le cooptera à un poste envié ».

Impossible de grimper dans la société ? Facile en revanche de dégringoler. On ne compte plus les enfants de bourgeois dont le petit patrimoine a fondu comme neige au soleil à la suite de placements peu avantageux. On cite aussi les rejetons de la noblesse ou des classes aisées qui choisissent le service de l’Etat : ils s’appauvrissent fortement en une seule génération en raison de la faiblesse des traitements.

Les hausses des prix, la stagnation des revenus, grignotent impitoyablement, le début d’aisance qu’avaient connu les classes moyennes, il y a vingt ou trente ans. « Joindre les deux bouts » redevient la préoccupation de tous et pas seulement des ouvriers.

Au dessus de ce monde, règne une petite élite très préservée. Rentes, grosses fortunes, immeubles particuliers, écoles prestigieuses pour les enfants, domestiques à profusion, châteaux en province. Le préfet de la Seine, toujours, signale que 400 fortunes totalisent les deux tiers du montant total des successions enregistrées dans la capitale… pendant que 80 % des Parisiens meurent sans laisser un sou à leurs héritiers.

D’un côté, des riches, toujours plus riches, peu nombreux, jouant du piano pour tromper le mol ennui des soirées chic. De l’autre, une petite bourgeoisie, des fonctionnaires et salariés qui s’appauvrissent et voient l’avenir en noir.

Deux mondes qui se parlent peu et se méprisent. Une fracture qui fragilise la République.       

6 juillet 1908 : Toungouska :  » pas de quoi fouetter un chat ! « 

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Le 1er ministre russe Stolypine a d’autres sujets de préoccupation que l’explosion de Toungouska

On le sent fatigué, désabusé. Il représente pourtant une des plus grandes puissances de la planète. Dimitri Abrasimov est diplomate à l’ambassade de Russie en France.  Je le connais depuis la crise de Port Arthur et nous sommes devenus amis. Notre déjeuner d’aujourd’hui, dans les jardins intérieurs du Ritz, est l’occasion d’évoquer les événements de Toungouska et la chute de météorite qui a produit des dégâts considérables en Sibérie le 30 juin dernier. Nous sommes nombreux en France à souhaiter la mise en place d’une expédition scientifique et je demande donc à Dimitri les intentions du régime du Tsar sur cette question. 

« – Mais tout d’abord, en quoi les autres pays sont-ils intéressés par cet événement survenu sur le sol russe ? 

         Dimitri, tu vois bien qu’il n’est pas ordinaire qu’un corps céleste s’abatte avec une telle violence sur notre planète. On me dit que des dizaines de milliers d’hectares de forêts ont été ravagés, que l’explosion a été entendue à plus de 1500 kilomètres de l’épicentre, qu’une lumière intense était visible depuis le transsibérien… Le monde a le droit de savoir ce qui s’est passé.

         Je t’entends bien mais que veux-tu que nous fassions ? Notre gouvernement a déjà bien du mal à faire en sorte que toute la population mange à sa faim ; notre armée a montré des faiblesses considérables lors de notre guerre récente avec le Japon ; notre diplomatie peine à nous faire sortir de l’isolement et nous sentons que les Anglais restent très méfiants à notre égard. Autrement dit, nous avons d’autres soucis que celui de monter des expéditions savantes. Le Premier ministre Stolypine travaille d’arrache pied sur la réforme agraire et espère ainsi réduire les motifs de mécontentement dans le pays. Nous n’avons guère le temps de nous occuper d’autres choses.

         Mais, dans l’immense Russie, on ne peut trouver une petite dizaine de physiciens et de biologistes pour se rendre à Toungouska et révéler au reste du monde des informations qui nous concernent tous ? Imagine qu’une autre météorite tombe sur la terre dans les mois ou années à venir… Bien analyser les événements de Sibérie peut nous permettre de mieux anticiper une autre catastrophe !

         Mais quelle catastrophe ? La région de Toungouska est désertique. Il n’y a que les Toungouses, un petit peuple d’éleveurs de rennes. On me dit que quelques-uns ont été brûlés par l’explosion. On ne dénombre aucun mort. Pas de quoi « fouetter un chat » comme vous dites, vous, les Français.

         Pouvez-vous, au moins, accepter une éventuelle expédition internationale ?

          Je ne pense pas que ce sujet puisse être examiné par le pouvoir. Stolypine est bien trop occupé à consolider un parlement – une Douma –  acceptable pour le régime tsariste. Dans la nouvelle Douma mise en place en 1907 qui réunit en majorité les classes possédantes (les opposants disent que c’est une « Douma des Seigneurs » ), on évoque les réformes de la Russie : constitution d’une classe nouvelle de paysans aisés, les Koulaks ; amélioration de la marine ; industrialisation des régions de l’Est… On ne peut distraire l’attention des députés sur une question aussi futile que les chutes de météorites ! »

Déçu par cette dernière réponse, je n’insiste pas. Nous finissons notre repas en silence. Au moment de régler, Dimitri Abrasimov s’aperçoit qu’il a oublié son portefeuille. Dans un grand sourire, je lui indique alors qu’il est l’hôte de la République française et donc notre invité.

Il s’écrie alors, avec une pointe d’autodérision : 

«  Ce n’est qu’un emprunt, la Russie remboursera ! ». 

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