17 juin 1908 : La France n’est pas douée pour le football

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Finale de coupe en Angleterre dans les années 1900

En voilà un beau sport : le football. Des règles assez complexes qui conduisent le joueur à une bonne maîtrise de soi, un espace clos qui permet de concentrer le spectacle sur un endroit donné, de la rapidité, de l’adresse et de l’endurance.

En Angleterre, le football a été, jusque dans les années 1870, le sport des élites, des public schools du Sud. Il fallait que les jeunes gens de la bonne société apprennent à maîtriser leurs pulsions, à contrôler leur énergie et à travailler des gestes techniques sur un terrain relativement étroit appartenant à leur lycée.

La virilité était magnifiée mais à condition de respecter les codes de ce sport. Les élèves pouvaient se dépenser physiquement mais en restant des gentlemen. L’objectif n’était pas forcément de gagner mais plutôt de réaliser de « beaux gestes » et de perpétuer une communauté sportive soudée autour de valeurs communes.

A partir des années 1880 et au delà, le football s’est diffusé sur toute l’Angleterre et les licenciés ont commencé à appartenir au peuple.

La volonté des dirigeants anglais a dès lors été de canaliser la violence populaire potentielle, de privilégier l’adresse par rapport à la force qui devait demeurer contenue. Les ouvriers des usines, les dockers, les employés des entrepôts ont commencé dès lors à se passionner pour le ballon rond en cuir.

Les grandes entreprises, les paroisses, ont fait émerger des équipes dont la célébrité est devenue nationale : depuis les années 1890, 1900, les Anglais connaissent tous les « onze » d’Aston Villa, d’Everton ou de Birmingham.

Le monde de l’argent a rejoint celui du football à ce moment là. A partir de 1880, certains joueurs se sont faits rémunérer par des patrons qui appréciaient l’image du sportif. En 1890, les paris sur le résultat des matchs se sont généralisés. Le football est devenu donc un sport qui admet le professionnalisme (plutôt dans le nord du pays) et qui peut générer des gains importants pour les parieurs et surtout pour ceux qui organisent les paris. Les tenants du sport amateur élitiste du sud de l’Angleterre, déplorent cette situation mais ne parviennent guère à se faire entendre.

Depuis 1880, les joueurs professionnels, au nombre de 1500, sont regroupés dans la Football League et les Britanniques applaudissent des joueurs qui se comportent comme des vedettes. Le football peut servir à l’ascension sociale et ceux qui réussissent servent de modèles aux couches populaires. Leur talent sur l’herbe verte fait rêver des milliers d’ouvriers anonymes, astreints à des travaux pénibles et répétitifs.

Bref, le football est un sport pour l’élite comme pour le peuple. Il donne de l’énergie à des régions entières et exalte le goût de l’effort.

Pas de chance, ce sport peine à franchir la Manche.

Il fait quelques débuts remarqués, depuis une trentaine d’années, dans des ports comme le Havre mais reste, sur le reste de notre territoire national, l’apanage de quelques grands bourgeois. Le footballeur en France demeure un lycéen, un protestant, un négociant juif ou un fonctionnaire. Nos rares équipes sont donc incapables de rivaliser sérieusement avec celles de la Football League. Everton peut écraser n’importe quelle formation gauloise par plusieurs dizaines de buts d’écart.

La France ne se rappelle plus que le football est pourtant né en bonne partie chez elle. On l’appelait la soule ; c’était violent et volontier spectaculaire. Nous autres Français avons oublié que nous savions fort bien jouer à ce jeu sous l’Ancien Régime.

Aujourd’hui, quand nous jouons contre une équipe anglo-saxonne, nous sommes condamnés à aller fréquemment chercher le ballon… au fond de nos filets et nous perdons sur des scores sans appels. La France n’est pas douée pour le football !

16 juin 1908 : Le baccalauréat a-t-il encore une valeur ?

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Le baccalauréat en 1908. Cet examen a été créé par un décret de Napoléon 1er, daté du 17 mars 1808. Il a donc cent ans cette année et n’a pas vraiment bien vieilli.

J’imaginais le personnage peu sympathique. Il avait été anti-dreyfusard, il appartient maintenant à l’Action française. Autrement dit, nous n’avons pas les mêmes opinions.

J’avais donc une certaine appréhension à devoir converser avec lui dans un repas de famille organisé ce jour. Jules Lemaître – un nom prédestiné pour ce professeur à la faculté de lettre et académicien – est parent de l’un de mes beaux-frères.

Le sujet de conversation de fin de repas aurait pu -de surcroît – dégénérer. Une tante, maladroite mais pensant suivre l’actualité, avait lancé le thème du « baccalauréat ». La malheureuse ! Depuis la réforme de 1902, les conservateurs – comme Jules Lemaître – critiquent le nouvel enseignement qui permet d’obtenir le  fameux diplôme sans avoir fait de latin. Pour eux, les 6000 à 7000 lauréats annuels ne détiennent plus qu’un parchemin dévalorisé par rapport à celui qui était délivré au milieu de XIXème siècle.

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L’académicien, professeur et critique dramatique Jules Lemaître

En fait, la réflexion de Jules Lemaître est plus subtile que je ne croyais. Il a suivi de près le rapport qui a conduit à la réforme de 1902. A ce moment, les conclusions des experts étaient sans appel : l’enseignement public du secondaire prenait l’eau de toute part : les effectifs baissaient au profit de l’enseignement privé ; les méthodes d’éducation imitaient grossièrement celles des jésuites sans arriver aux même résultats d’excellence ; les enseignants souffraient de démotivation.

 » La réforme s’imposait !  » s’exclame Jules Lemaître,  » il fallait permettre à des étudiants de réussir sans passer exclusivement par les lettres classiques. Pour rentrer en faculté de droit ou de médecine, le baccalauréat ne doit pas tourner qu’autour du latin et du grec. L’enseignement des mathématiques, des sciences, des langues vivantes ou des auteurs récents a du bon. »

Il ajoute :  » Le vrai problème n’est pas là. Il faut absolument que nos jeunes gens reprennent le goût d’apprendre. Or, l’examen de fin de lycée se transforme trop en révisions hâtives et stériles, en cours appris par coeur mais mal compris. Nos jeunes gens n’ont plus la joie de découvrir de nouvelles connaissances et leurs enseignants perdent le goût de les transmettre !  »

Je dois reconnaître qu’il n’a pas tout à fait tort. Le baccalauréat continue à être une machine à sélectionner une élite bourgeoise, très restreinte et presque exclusivement masculine. Il faudrait ajouter que la quatrième et nouvelle section D « sciences-langues » n’a pas le même prestige que les filières A (latin-grec), B (latin-langues) et C (latin-sciences). Les meilleurs élèves continuent de se diriger vers ces trois sections plus traditionnelles. Et leurs professeurs, souvent agrégés de lettres classiques, ne cessent de leur répéter :  » hors du latin, point de salut ! « .

14 juin 1908 : Ma nièce fréquente les gangs de Lower East Side !

Je n’avais aucune nouvelle de ma nièce, partie pour émigrer aux Etas-Unis, depuis le 12 mai dernier. Elle m’informait à l’époque qu’elle venait de quitter le paquebot « La Savoie » et de franchir le « tri d’Ellis Island », lieu d’arrivée et de contrôle administratif de tous les émigrants vers l’Amérique. A la lecture du courrier ci-dessous, je découvre avec stupeur qu’elle vient de s’installer dans les bas-fonds de New York.

 » Mon cher oncle

Enfin des nouvelles ! Je ne te cache pas que les temps sont difficiles. Par orgueil, je continue à refuser d’utiliser les lettres de recommandation que tu m’as données en quittant l’Europe.

J’habite -c’est un bien grand mot – à Lower East Side, quartier de New York situé entre le pont de Manhattan et la 14ème rue. J’ai trouvé refuge au sein d’une famille italienne qui vend des légumes en plein rue sur une charrette. Je tiens le commerce de très bonne heure le matin et tard dans la soirée. Je suis libre dans la journée. En échange de ce travail, les Bernasconi (c’est leur nom) m’autorisent à coucher sur une paillasse dans leur minuscule entrée. Je mange un repas par jour. Je peux me laver une ou deux fois par semaine dans un grand bac rempli d’une eau que nous achetons, pour toute la famille, dans la rue.

J’ai souvent un peu faim mais je suis libre, totalement libre.

Je ne retrouve pas du tout l’ambiance compassée que j’ai quittée dans notre vieux pays. La vie dans Lower East Side est faite de débrouillardise et d’imagination. Les plus forts et les plus malins survivent, les autres sont impitoyablement éliminés.

Cher oncle, il faut ici oublier la notion d’honnêteté, de respect des lois (y en a-t-il ?). Je fréquente un jeune garçon chétif mais prêt à tout, qui est à la tête d’une petite bande – membre de ce que nous appelons le « Five Points Gang » – qui « protège » les commerçants des 10ème, 11ème et 12ème rue. Ces derniers lui donnent un peu d’argent chaque mois et comme cela, ils ne sont embêtés par personne. Un impôt privé en échange de la sécurité, en quelque sorte.

Ce bel italien de 26 ans, né près de Naples, qui connaît quelques mots de français, s’appelle Johnny Torrio. Il augmente ses revenus en tenant une salle de billard où les Italiens se livrent, bruyamment, à différents jeux d’argent et de hasard.

Certaines mauvaises langues prétendent que Johnny demande aussi à de jeunes garçons de faire toutes sortes de livraisons pour son compte, notamment de porter de l’opium. Après tout, je n’en sais rien et je ne veux pas en savoir plus. J’apprécie juste que la bande me donne un peu d’argent quand j’ai vraiment trop faim et que Johnny me regarde avec des yeux de braises.

Il me fait beaucoup rire mais je ne suis pas sûr qu’il saurait être très tendre avec la gent féminine. Je garde donc mes distances. Ne t’inquiète pas.

Voilà, si tu veux m’écrire, tu peux envoyer le courrier à Paolo Vaccarelli, 11ème rue, Manhattan à New York. Paolo, tout le monde sait qui c’est ici et il me connaît. Ta lettre sera entre de bonnes mains (pas toujours très propres mais très habiles) !

Je t’embrasse.

Ta nièce qui t’aime.  »

Lower East Side dans les années 1900

12 juin 1908 : Lady Godiva : ces impôts qui déshabillent

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John Collier : « Lady Godiva « 

Certaines oeuvres d’art savent marier plusieurs légendes et mélanger les rêves. Lady Godiva. Une histoire simple. Vers l’an mil, mariée au seigneur saxon de Coventry, cette belle jeune femme décide de prendre la défense des habitants de sa ville écrasés par les taxes prélevées par son époux.

Lassé d’entendre les demandes de modération fiscale de sa femme, le comte répond qu’il supprimera ses lourds impôts si Lady Godiva traverse la ville, nue, sur un cheval. Cette dernière le prend au mot et chevauche, vêtue de ses seuls longs cheveux, un magnifique destrier au milieu des habitants de la cité ébahis. Le seigneur tient parole et supprime sur-le-champ ses impositions écrasantes.

Légende du moyen-âge, légende de rébellion contre le pouvoir en place. Capacité du faible à se faire entendre par le plus fort, triomphe du courage sur la puissance maléfique. Cette femme se met à nu et fait plier un homme en arme, un guerrier sans scrupule. Beau symbole à une époque où l’homme semble broyé par une société chaque jour plus organisée, plus complexe, s’appropriant son travail et ne lui laissant souvent qu’un maigre salaire de survie. Un geste simple, sans violence, un charisme tranquille, sans émeute ni effusion de sang pour notre siècle qui craint la guerre et la révolution.

Une victoire du beau et du noble sur le pouvoir égoïste et corrompu ; exemple mythique à méditer à un moment où la démocratie s’essouffle et s’étouffe dans les vaines querelles parlementaires et les intrigues de ministères. Un idéal pour ceux qui n’en ont plus.

Au-delà des symboles, l’oeuvre reste délicieusement sensuelle. Oh, on voit peu de choses de l’anatomie délicate de la jeune aristocrate ! Ni fesse, ni sein, des formes presque androgynes, un long corps de jeune fille pas encore vraiment femme. Nous ne sommes pas dans le coquin pour adultes mais dans un rêve chaste et beau d’adolescent qui se cherche encore. Rien ne doit souiller la pureté de cet instant où Lady Godiva semble rougir du regard posé sur elle, ce moment où le spectateur est transformé, comme les habitants de Coventry, en voyeur impudique. On imagine juste une peau très douce, des cheveux caressants et parfumés. Rien de vraiment érotique mais de l’émoi de jouvenceau. Le souvenir d’un moyen âge métaphore d’une jeunesse de l’humanité.

Une variante de la légende voudrait que les gens se soient en fait tous enfermés chez eux, à l’approche de la belle lady, afin de ne pas l’outrager et soutenir son geste. Nous restons donc seuls à contempler ce spectacle d’une épouse droite qui revient vers son homme aux idées indignes. Elle a gagné si le mal accepte de s’effacer devant la puissance symbolique déployée par le bien. Si le comte tient parole, elle vient de délivrer le peuple de l’oppression. Si le seigneur respecte sa promesse, elle impose une première règle au pouvoir qui n’en avait pas, une première loi qui protège le peuple.

Les rêves simples et naïfs sont ceux que l’on retient le mieux.

10 juin 1908 : Il ne fait pas bon être bonne

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Eva Gonzales :  » Le Petit Lever « 

Même les magistrats commencent à s’en émouvoir. La condition des domestiques, en France, demeure une anomalie dans notre pays républicain. Ils sont un million environ. Dépendants du bon vouloir du maître ou de la maîtresse, dans l’attente du coup de sonnette qui les soumet, 16 heures par jour, aux caprices d’un autre.

Quelques jugements, isolés, commencent à donner raison à ces pauvres gens.

Il est maintenant moins admis qu’une femme de chambre subisse les assauts d’un des hommes de la famille et, enceinte, soit obligée d’abandonner sa place, sans aucun recours ni compensation. Les pratiques de certaines maîtresses hystériques qui battent leurs gens ou ne les nourrissent pas à leur faim, commencent aussi à intriguer la justice.

 » Le Journal d’une Femme de Chambre » d’Octave Mirbeau -livre à succès – est passé par là.

L’auteur montre, en publiant un document qu’il prétend authentique, la triste réalité de la vie d’une jeune domestique, employée tour à tour dans plusieurs maisons « respectables ». D’une plume acérée, il égratigne ce monde aristocrate ou bourgeois aux moeurs vils. Tel maître de maison fétichiste des bottines qu’il fait chausser à sa femme de chambre ; telle grande dame ordonnant à la malheureuse de coucher avec son fils ; telle autre à la beauté sur le déclin qui s’offre des gigolos … 

Le livre finit par provoquer la nausée : écoeurement de voir ce monde de faux-semblants, cette hypocrisie sociale qui cache une sphère privée sans morale, écrasant les faibles. Le style est pourtant vif, alerte et ne manque pas d’humour.

eva-gonzales-la-toilette.1213044252.jpg E. Gonzales: « La Toilette »

Notre héroïne Célestine, bien qu’attachante, est loin de réunir toutes les vertus. Elle aime aussi le vice et les plaisirs, se délecte des fruits défendus qui passent à sa portée et finit par se mettre en ménage avec un homme peu recommandable mais malin. Ils ouvrent un café à Cherbourg. Les dernières pages du roman nous décrivent Célestine devenue… patronne et houspillant son personnel. La boucle est bouclée.

Quelques familles aux idées généreuses et avancées, commencent à fixer des règles spontanées de bonne conduite avec « leurs gens ». Cela reste cependant trop rare. Elles sont nombreuses ces pauvres paysannes qui partent, pour trouver à se nourrir, loin de leurs parents. Ignorantes aussi bien du français correct que des chausse-trappes de la ville, elles rejoignent des « maisons » qui vont les transformer en esclaves des temps modernes.

Il n’est pas encore né le Spartacus qui rendra sa liberté à ce million d’hommes et femmes, domestiques sans droits, ignorés des syndicats d’ouvriers et méprisés des bourgeois. Pauvres servant les riches, on va jusqu’à les débaptiser pour mieux les  soumettre à ceux qui ont un nom.

Le livre de Mirbeau leur donne enfin un peu d’orgueil. Le journal de Célestine nous fait partager le point de vue de ceux qui, d’habitude, se taisent.

Un peu honteux, j’ai donné sa journée à ma bonne… et, surtout, j’ai rangé soigneusement ce livre hors de sa portée. Je vais augmenter ses gages et je voudrais qu’elle croie que c’est spontané.

7 juin 1908 : On n’arrête pas les Pieds Nickelés

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La revue « L’Epatant » du 4 juin 1908 : naissance des Pieds Nickelés de Louis Forton

Les policiers de Paris ne sont pas contents. Leur hiérarchie se plaint de la sortie dans la revue « L’Epatant » du 4 juin 1908, d’une nouvelle histoire « à suivre », en bande dessinée, « Les Pieds Nickelés », de Louis Forton. Cette série d’aventures fait l’apologie de trois mauvais garçons, escrocs et fainéants -Croquignol, Filochard et Ribouldingue – qui passent leur temps à « se la couler douce » , en cambriolant, après avoir écumé les bistrots de la capitale.

La loi sur la presse du 29 juillet 1881 interdit aux pouvoirs publics toute censure préalable. C’est la raison pour laquelle, pour répondre à la grogne des gardiens de la paix sur ce nouveau journal pour la jeunesse, j’ai dû me contenter de les recevoir en délégation.

J’ai écouté, patiemment, leurs doléances : 

« Monsieur le conseiller, nous autres policiers, on ne veut pas être des gars ridicules dans les journaux que lisent nos enfants  » ai-je retenu d’un entretien un peu laborieux avec des fonctionnaires qui manquaient singulièrement d’humour.

A la suite de cette rencontre, j’ai convoqué l’auteur, Louis Forton, pour l’inciter à plus de modération. Après un quart d’heure d’argumentation, le jeune trentenaire m’a promis (je ne pouvais rien lui imposer) de faire en sorte que la police ait toujours le dessus sur la bande de filous qu’il venait de créer. Il m’a indiqué qu’il pouvait dessiner des histoires très drôles si ses héros étaient toujours perdants, maladroits et finalement grotesques.

Je lui ai alors demandé – sans conviction – s’il ne pouvait pas, aussi, leur éviter les débits de boisson et si le langage utilisé par les Pieds Nickelés pouvait être plus châtié.

Louis Forton m’a alors regardé incrédule, puis m’a demandé, malicieusement : « Vous souhaitez, en quelque sorte, que mes trois héros se transforment… en petits bourgeois de ministère ? Et vous croyez que je vais faire beaucoup de ventes avec une bande de trois ronds de cuir qui auraient, tous, à peu près votre bobine ? « .

Cette répartie, pour reprendre deux expressions de la bande dessinée incriminée, m’a réduit « à quia « , m’a complètement « coupé le sifflet ».

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5 juin 1908 : Zola au Panthéon et les préfets au purgatoire

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4 juin 1908, les cendres d’Emile Zola sont transférées aux Panthéon lors d’une journée ponctuée par des troubles organisés par des groupes nationalistes. Alfred Dreyfus est blessé par deux coups de feu tiré par un certain Gregori.

Les deux préfets sont debout, côte à côte, gênés. A droite, le prestigieux préfet de police Lépine qui n’en mène pas large ; à gauche, le préfet de Seine-et-Oise Autrand, blanc comme un linge ; en face, furieux, G. Clemenceau.

D’habitude, les « remontées de bretelle » de préfet(s) sont faites par le directeur de cabinet Winter mais les événements récents exaspèrent tellement le Président du Conseil, qu’il a décidé de se charger lui-même de cette besogne. On sent qu’il a besoin de déverser beaucoup de fureur accumulée. Les préfets ont compris qu’ils doivent attendre la fin de l’orage et ne disent mots, les yeux souvent rivés vers le sol.

Clemenceau :  » Décidément, tous les deux, vous les accumulez. Ces trois jours derniers, les gendarmes perdent leur sang froid à Draveil et Vigneux, pan, pan, deux morts ! Aujourd’hui, je pensais que le transfert des cendres d’Emile Zola au Panthéon allait bien se passer. Pour vous faciliter la tâche, Lépine, j’avais donné mon aval pour que la cérémonie ait lieu à huis clos. Il ne vous était donc pas difficile d’éloigner les trublions nationalistes. Ils ne pouvaient se cacher dans la foule… puisqu’il n’y avait pas de foule !

Eh bien non ! Toute la journée a été perturbée par les manifestations de groupes incontrôlés hurlant leur haine de la République. Et puis, ensuite, nous avons atteint le sommet de l’indignité. Alfred Dreyfus, déjà victime d’une armée, d’une justice et d’un gouvernement de l’époque aveugles, ne peut même pas faire confiance à la police pour le protéger. On lui tire dessus ! Que faisait le syndic de la presse militaire Gregori à côté de lui ? Comment ce dernier a-t-il pu armer son revolver, tirer plusieurs coups de feu froidement sur l’officier sans qu’aucun de vos policiers ne réagisse à temps ?

– Monsieur le Président, il semble que Dreyfus ne soit que légèrement touché au bras. Ses jours ne sont nullement en danger.

– Lépine, taisez-vous ! La République devait le plus grand respect à Emile Zola. Vos fonctionnaires n’ont pas été à la hauteur. Pas assez nombreux, mal dirigés. Tout cela est lamentable.

Et vous, Autrand, j’apprends que votre adjoint sous-préfet s’est fait arracher son écharpe tricolore après les obsèques des ouvriers tombés sous les balles des forces de l’ordre ? J’apprends que les grévistes envahissent des entreprises de la sous-préfecture de Corbeil ?

– Ils sont accompagnés par des anarchistes venus de Paris, monsieur le Président.

– Ecoutez, Autrand, si vous comptez sur votre collègue Lépine pour bloquer les anarchistes chez lui… Il n’est déjà pas capable d’assurer un minimum de calme lors des cérémonies qui se déroulent dans la Capitale ! Comment voulez-vous qu’il vienne vous prêter main forte ?

L’an dernier, j’ai déjà eu à traiter les manifestations organisées par les vignerons du Languedoc ; donc, j’ai déjà donné messieurs. A vous de tenir convenablement la région parisienne. S’il vous faut des renforts de troupe, demandez-les !  »

Les deux préfets sont congédiés du bureau sans ménagement. On sent que lorqu’ils franchissent la porte du ministère (je les accompagne jusqu’à la sortie pour essayer de leur apporter un peu de réconfort), ils respirent à nouveau. M. Lépine reprend des couleurs, plaisante presque. M. Autrand, moins familier du Patron, paraît plus ébranlé.

Je les rassure en leur disant que G. Clemenceau avait besoin de se défouler pendant cette période très tendue. Je leur conseille de faire  » le gros dos » jusqu’au débat à la Chambre -prévu le 11 juin – sur les incidents de Draveil et Vigneux. Je conseille au préfet Autrand de donner le plus d’éléments possibles pour que le gouvernement puisse se défendre face aux parlementaires. Je conviens à ce sujet d’un rendez-vous avec lui dans les prochains jours. Pour qu’il ne soit pas obligé de revenir au ministère (cela l’angoisse), je propose de le rejoindre dans les locaux de sa préfecture à Versailles.

Il ne fait pas bon être préfet lorsque la République se sent fragilisée !

4 juin 1908 : Démonstration de force pour ramener le calme à Vigneux et Draveil

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Pour mettre fin aux émeutes provoquées par le décès de deux ouvriers grévistes tombés sous les balles de la gendarmerie, deux régiments de dragons vont être envoyés ce jour à Draveil, Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges.

 » Gouvernement d’assassins  » : une affiche avec ces trois mots terribles vient d’être collée sur les murs des principales villes de France par la CGT. La mise en accusation de l’exécutif commence. Ce n’est que le prélude à une période de remous qui peut aboutir à un vote de défiance de la Chambre et à la chute du gouvernement.

G. Clemenceau passe ses consignes lors de brefs entretiens où il étonne ses collaborateurs par son calme et sa détermination.

  » – Monsieur le Président, quelles dispositions doit-on prendre pour la cérémonie des obsèques des deux ouvriers ?

– Il est hors de questions qu’il y ait de nouveaux dérapages qui pourraient contaminer le reste de la région parisienne. En même temps, il convient d’éviter toute provocation. Les forces de l’ordre doivent rester à l’écart du cortège. Et si des troubles apparaissent, nous devons avoir d’importants moyens pour ramener le calme rapidement.

Ce qui a pêché jusqu’à présent, c’est la faiblesse des forces de gendarmerie présentes sur place. Elles énervent tout le monde… sans être impressionnantes. Il faut envoyer l’armée en renfort.

– Faut-il recourir à un régiment de cuirassiers ?

– Non, une éventuelle charge de cavalerie ferait les délices de la presse socialiste voire tournerait au massacre.

– Donc mobilisons plutôt un ou deux régiments de dragons. Ils se déplacent à cheval mais interviennent ensuite à pied. Je vous propose le 23ème stationné à Vincennes et le 27ème de Versailles.

– Comme vous voulez. Mais prenez des régiments disciplinés et sans états d’âme. Je souhaite que vous donniez vous-même les consignes nécessaires aux deux colonels en présence du préfet.

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23ème régiment de dragons de Vincennes et 27ème régiment de dragons de Versailles

Manifestement, G. Clemenceau ne veut pas être mis une seconde fois devant le fait accompli. Ce qui se passe à Draveil et Vigneux doit être maintenant sous contrôle étroit du ministère et les décisions seront prises au plus haut niveau.

Il poursuit :

 » – Et la surveillance des dirigeants de la CGT ? J’attends un rapport par jour. Pour les affiches infâmes, vous auriez dû voir venir le coup. Cela ne fait que mettre de l’huile sur le feu.

– Monsieur le Président, j’ai donné des consignes aux différentes préfectures concernées pour que les papiers soient immédiatement arrachés.

– Trop tard ! Tout le monde ou presque les a lus et la grande presse en parle. Soyez plus réactif, mon vieux !  Sinon, dans un mois, vous aurez un autre patron ! « 

3 juin 1908 : La grève de Draveil et Vigneux tourne au drame

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Le café restaurant Ranque, siège du comité des grèves de Draveil, Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges.

Deux morts. Nouvelle terrible et grave politiquement. Depuis un mois, la grève des carriers des Villeneuve-Saint-Georges, Draveil et Vigneux n’a pas faibli. Les forces de l’ordre avaient des consignes claires de modération. Pour autant, la cohabitation entre les ouvriers progressivement excédés par l’échec de leurs revendications et des gendarmes fatigués par la durée de leur présence sur le terrain, augmentait le risque de dérapage. C’est ce qui s’est malheureusement produit.

Ce matin, deux gendarmes escortant un convoi de non-grévistes ont été violemment pris à partie et bousculés par ceux qui avaient cessé le travail.

L’après-midi, ces mêmes gendarmes ont cru reconnaître leurs agresseurs et, accompagnés d’une dizaine de leurs collègues, se sont lancés à leur poursuite jusque dans un café, siège du comité de grève.

Au café Ranque – c’est son nom – une bagarre s’est engagée et les forces de l’ordre, submergées, ont été obligées de battre en retraite. En tentant de se dégager, quelques fonctionnaires ont sorti leur pistolet et ont fait feu. En l’air ? En direction des émeutiers déchaînés ? Peu de temps après, on relève avec horreur dix blessés et deux morts. Un jeune gars de 17 ans et un père de famille de trois enfants.

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Le face à face terrible entre les carriers grévistes et les gendarmes après le drame de ce jour de juin 1908

Nous autres, conseillers de G.Clemenceau, sommes atterrés. Le directeur de cabinet Winter ne perd pas son sang froid et fait immédiatement le point avec le préfet de Seine-et-Oise convoqué d’urgence.

Une réunion de crise a lieu sous la présidence de Clemenceau avec Briand et les principaux conseillers du ministère de l’intérieur et de la justice.

Le plan prévu par le gouvernement s’articule autour de trois axes :

– calmer le jeu sur le terrain ; nier en bloc la responsabilité des gendarmes pour gagner du temps et imposer à ces derniers de rester calmement l’arme au pied ;

– surveiller de façon rapprochée les meneurs syndicaux. La police des chemins de fer sera mobilisée et devra rendre compte de tous leurs faits et gestes. Il n’est pas exclu, le moment venu, si les troubles continuent, de procéder à des arrestations ;

– anticiper la crise politique. Des contacts sont déjà pris avec les parlementaires les plus influents -pas seulement les radicaux – pour démontrer que le gouvernement n’est pour rien dans ce grave incident et qu’il fait tout pour ramener le calme. Pour cela, tous les moyens sont bons, y compris la diffusion d’informations non vérifiées. Une petite partie de la maréchaussée prétend que les émeutiers du café étaient armés. Personne n’en est sûr. Cela ne nous empêche pas de l’affirmer avec force. L’enquête judiciaire ouverte ce jour mettra de longs mois avant d’établir la vérité. Et quand celle-ci sera connue, l’opinion publique aura d’autres préoccupations et personne ne repensera à nos thèses probablement inexactes d’aujourd’hui.

Le gouvernement va donc marteler ses arguments, présenter la thèse qui l’arrange. Nous savons que les socialistes et la droite ne feront pas de cadeaux à mon Patron. Celui-ci ne tendra pas de verges pour se faire battre et se prépare à rendre coup pour coup.

Les prochains jours vont être rudes. A suivre…

1er juin 1908 : Marguerite Steinheil, le retour de « Pompe Funèbre »

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Marguerite Steinheil et sa famille

Lorsqu’on assure la permanence du commandement au ministère pendant tout le samedi ou le dimanche, on représente pendant 24 heures le ministre de l’Intérieur (devenu Président du Conseil dans le gouvernement actuel). Pendant une journée, on prend toutes les décisions conservatoires au nom du ministre et il nous appartient de juger s’il convient ou non de le déranger si une difficulté grave se présente. Les conseillers des G. Clemenceau se relaient pour assurer cette mission en chaque fin de semaine. Ce jour-ci, c’est mon tour.

Vers cinq heures de l’après midi, le préfet de police Lépine m’appelle. Au son de sa voix, je sens que l’affaire dont il souhaite m’entretenir est grave.

 » – Monsieur le conseiller, une femme vient d’être retrouvée ligotée dans son appartement de l’impasse Ronsin dans le XVème arrondissement. Son mari et sa belle-mère gisaient à côté d’elle, sans vie.

– J’imagine que si vous me dérangez, c’est que les victimes doivent être connues ?

– Exactement. Vous vous rappelez Marguerite Steinheil ?

– Oui, la dame dans les bras de laquelle le Président de la République Felix Faure est mort, en 1899. C’est elle la femme ligotée ?

– Oui, et dans une fâcheuse position. J’ai peur que cette affaire prenne rapidement une tournure politique, c’est la raison pour laquelle je souhaite que le Président ou son représentant soit immédiatement averti.  »

Je passe au préfet quelques consignes sur les conditions dans lesquelles les informations sur l’enquête doivent nous remonter et raccroche.

Même si le drame qui vient de se produire ne prête guère à sourire, je ne peux m’empêcher de repenser à la fin tragi-comique de Felix Faure, décédé dans les bras de sa maîtresse Marguerite Steinheil. La presse de l’époque avait largement fait ricaner l’opinion publique sur les circonstances de cette mort. On raconte que le prêtre accouru avait demandé :  » Monsieur a-t’il encore sa connaissance ?  » . Un domestique avait alors répondu :  » Non, rassurez-vous monsieur le curé, elle vient de sortir par la porte de derrière « .

Les chansonniers avaient déclamé en parlant du Président disparu :  » Il voulait être César, il ne fut que Pompée  » . Je n’ai jamais su s’ils faisaient allusion au sens un peu exagéré du faste du rival politique de Clemenceau ou si, de façon plus polissonne, ils rappelaient que Marguerite Steinheil avait peut-être pratiqué une fellation au Président avant son décès. Toujours est-il que l’infortunée jeune femme avait immédiatement été affublée par tous les journalistes du surnom de « Pompe Funèbre » .

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La mort de Félix Faure, il y a bientôt dix ans, en 1899

C’est donc « Pompe Funèbre  » qui revient aujourd’hui dans une autre affaire, dix ans après.

J’envoie immédiatement deux policiers porter un message d’information à G.Clemenceau à son domicile (il n’a pas le téléphone) pour qu’il n’apprenne pas l’affaire par les journaux du matin. En fin de courrier, je sollicite ses instructions.

Deux heures après, les deux fonctionnaires reviennent avec un mot assez court de mon Patron, décidément toujours en pleine forme :

 » Puisque Pompe Funèbre est revenue, ne cherchons pas à enterrer l’affaire. Cela serait impossible : dans ce type de crime à grand spectacle, personne ne saurait garder le silence comme une tombe. Pour autant, je ne me se sens pas concerné et ai décidé, jusqu’à nouvel ordre … de faire le mort.  »

steinheil.1212301863.jpg Marguerite Steinheil

Vous aimez ce site ? Savez-vous que votre journal préféré, « Il y a un siècle » devient aussi un livre ?

A la fin novembre, dans toutes les bonnes librairies :

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31 mai 1908 : Rencontre avec la France qui se lève tôt

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Un Fort des Halles, reconnaissable à son large chapeau. Les Forts représentent une aristocratie des porteurs aux Halles (située au-dessus des Portefaix), y assurent la circulation et ont le monopole pour vider les charrettes de leur contenu. Ils forment une puissante corporation, doublée d’un syndicat et ils bénéficient d’une petite pension pour leurs vieux jours.

Il avance sans être reconnu. Il hume l’odeur des choux et des oignons de chaque grossiste, de chaque étal. Son regard perçant observe les tractations, les reventes qui se font entre deux gros rires.

Il s’efface pour laisser passer un Fort -l’aristocratie des porteurs – qui tire derrière lui un lourd chariot de légumes. Plus loin, deux autres Forts se disputent et menacent d’en venir aux mains. Il hausse les épaules et passe son chemin. Personne n’a fait attention au fait que Georges Clemenceau fait une petite visite incognito au milieu de cette France qui se lève tôt, au coeur des Halles qui approvisionnent les marchés de toute la région parisienne et au-delà.

Pour ne pas être remarqué, il a demandé aux deux policiers qui l’accompagnent de s’habiller en blouse bleue et casquette. J’ai aussi dû laisser mon chapeau melon jugé trop voyant et trop chic dans ce monde du labeur manuel.

Nous nous arrêtons un instant pour mieux comprendre le travail du « compteur mireur » qui vérifie l’état sanitaire des oeufs vendus. Plus loin, un maraîcher vend d’un coup une centaine de sacs de pommes de terre à un autre homme pressé d’emballer la marchandise sur une charrette pour la proposer le lendemain au marché de Meaux.

Clemenceau aime ce contact avec les forains du « carreau » dont l’activité a commencé la veille au soir et qui continuent leur activité dans la bonne humeur après une soupe prise vers deux heures du matin et un solide casse croûte avalé au chant du coq.

Le jour se lève, il est cinq heures, le reste de Paris s’éveille. Nous rejoignons le ministère. Personne ne saura que le Président du Conseil déambulait, dès potron-minet, au milieu des crémiers, des volaillers et autres cultivateurs avant de commencer sa journée qui comprendra pourtant une quinzaine de rendez-vous le matin et une longue et houleuse séance à la Chambre l’après midi.

Clemenceau aime savoir ce qui se passe dans les milieux populaires qui travaillent beaucoup pour gagner peu. Il s’évertue à bien les observer et mieux les comprendre. Je lui ai déjà proposé de faire venir la presse pour que ce souci – qui est tout à son honneur- soit mieux connu de l’opinion publique. Il m’a répondu :  » La presse viendrait quand je vais rencontrer les gens qui se lèvent tôt ? Vous n’y pensez pas. Quand on essaie de faire le bien, si cela est sincère, il convient de rester discret. « 

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Les Halles de Paris conçues par l’architecte Baltard en 1863

28 mai 1908 : Le Sphinx mystérieux

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« Le Sphinx mystérieux » de Charles van der Stappen

Le buste en marbre du sculpteur belge Charles van der Stappen, impressionne, séduit, laisse songeur et marque les esprits. Les traits réguliers du Sphinx, cette beauté froide, harmonie blanche et glacée, séduisent sans attirer. L’être, mi-femme, mi-démon, semble à la recherche d’une vérité ou en détenir une qu’il convient de taire.

L’oeuvre d’art n’accède pas à la célébrité par hasard. Elle entre en résonance avec un goût  et surtout un inconscient collectif. Pourquoi être marqué, aujourd’hui, par cette face parfaite au casque ailé de légende ? Que faut-il penser de cette main levée qui cache le secret des origines, qui laisse au mythe sa part de mystère, de ces lèvres obstinément closes ?

L’époque a renoncé aux vérités établies ; le monde doute. Doute sur Dieu, sur la Science, sur l’avenir. Va-t’on vers la Paix figurée par le calme apparent de la statue ? L’armure du Sphinx annonce-t-elle plutôt la déesse des batailles, la grande faucheuse suivant la Guerre ?

La technique progresse, la Science avance à grands pas mais personne ne maîtrise plus la totalité des connaissances humaines. L’honnête homme des Lumières ou le moine copiste du haut moyen-âge sont morts, emportant avec eux cette capacité d’appréhender le savoir dans sa globalité. Les savants actuels deviennent les gardiens d’une seule parcelle du génie humain. L’homme du XXème siècle reste donc souvent seul face au Sphinx, face à ses interrogations et ses peurs. Le monde complexe devient une énigme, le cours des choses devient indéchiffrable sans l’aide de spécialistes, le regard du Sphinx se perd dans une perplexité infinie.

Revenu des illusions d’une Science qui lui promettait le bonheur, d’un Dieu qui annonçait le paradis, l’homme appréhende son destin douloureux, au bord d’un enfer devenu possible par la puissance des machines qui broient et des armes qui attendent de parler dans les arsenaux des puissances jalouses et rivales.

« Chut ! », nous supplie la femme mythique, « un instant ! » commande-t-elle. Laissons sa chance à l’Art pour nous faire rêver une fois encore, une dernière fois sans doute. Laissons-nous envoûter par la légende des dieux antiques forts, cruels et beaux. Les croyances anciennes donnaient un sens au monde. Il ne reste plus de cette période que l’oeuvre d’art, survivance d’un passé qui rassure, seul phare visible dans un océan menacé par la tempête. 

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                                                               Charles van der Stappen

27 mai 1908 : L’exposition franco-anglaise de Londres

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Célébration de quatre ans d’entente cordiale, l’exposition franco-britannique à Londres 1908

Nos rapports avec les Anglais ont toujours été compliqués. La guerre de Cent Ans, Jeanne d’Arc, Napoléon et Waterloo sont passés par-là.

Plus récemment, l’incident de Fachoda – humiliation diplomatique pour la France qui s’est trouvée obligée de céder face aux exigences britanniques dans le sud de l’Egypte – demeure dans toutes les mémoires.

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Le colonel français Marchand et le général anglais Kitchener, protagonistes de l’incident de Fachoda en 1898

Mais justement, Fachoda a été l’occasion d’un réveil salutaire pour notre pays :

– réveil militaire. Nous nous organisons, politiquement, pour que nos troupes ne soient plus en situation d’infériorité comme à Fachoda où le ministre des Affaires Etrangères Delcassé, avait dû reconnaître, en regardant le rapport de force entre la maigre colonne du colonel Marchand et les fortes cohortes du général Kitchener:  » ils ont des soldats, nous n’avons que des arguments  » ; 

– réveil diplomatique. La France seule n’est rien. Face à une Allemagne dont la puissance industrielle et maritime augmente de jour en jour, nous devons trouver des alliés. L’Angleterre, qui accepte de sortir de son « splendide isolement  » et la Russie nous tendent la main. Nous devons la saisir ;

– réveil colonial. En nous mettant d’accord avec le Royaume-Uni et en lui reconnaissant la prédominance sur l’Egypte (où nous étions peu) et le Soudan (où nous n’étions pas), nos marges de manoeuvre au Maroc (où nous voulons être) sont augmentées, au grand désespoir de Guillaume II.

Aujourd’hui, nous célébrons ce triple réveil et cette entente cordiale – qui a quatre ans – avec nos voisins d’Outre manche au cours de la magnifique exposition franco-britannique de Londres.

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Le Président de la République Fallières et le roi Edouard VII, rencontre à Londres 1908

Un Président Fallières affable, des repas fins, des discours, beaucoup de policiers… mais pas seulement. L’exposition a, pour la première fois, une origine privée. Elle doit attirer un vrai public et pousser à la vente. L’Art nouveau est là pour mettre en valeur des produits industriels, des objets d’hygiène, des parfums ou des denrées alimentaires du monde entier.

La brochure annonçant l’événement indique que les visiteurs pourront bénéficier de « distractions savantes et amusantes ». Un stade de 20 000 places accueillera des épreuves sportives préfigurant les Jeux Olympiques qui débuteront au même endroit en juillet.

Des milliers de lampes électriques inondent, en cascade de lumière, la Cour d’honneur, bâtie en style indien, évoquant la puissance coloniale des deux Etats.

Les principaux ministres sont partis à Londres. Je reste seul, au calme, quelques jours, sans mon bouillant et tonitruant patron. La célébration de la paix entre les nations conduit aussi… à la paix dans les bureaux.

25 mai 1908 : Marie Say, le sacre de la princesse du sucre

2008_0525_152959aa.1211721950.JPG Marie Say

De l’argent à ne plus savoir quoi en faire, une fortune pour dépenser sans compter… Marie Say est connue pour être l’une des plus riches héritières du pays. Son père, Constant Say, a fait fortune dans la raffinerie du sucre de betterave. L’or blanc s’est transformé en or jaune.

Marie Say a -aussi – fait un beau mariage. Pas avec un homme plus fortuné qu’elle, ce qui n’était guère possible. Un aristocrate au nom prestigieux, Amédée de Broglie, descendant d’académiciens et de maréchaux, prince de son état, officier en bel uniforme, militaire qui n’a pas besoin de sa solde pour vivre mais dont la famille n’imagine pas la vie sans l’armée. L’union a été célébrée il y a une trentaine d’années en l’église de la Madeleine en présence du Tout Paris.

Marie Say s’est – aussi – offert un beau château. Une demeure digne de son nom, de son rang. Chaumont-sur-Loire.  » Je veux ce château » s’est-elle exclamé devant sa soeur en regardant les belles tours rondes, chargées d’Histoire, situées entre Blois et Amboise. Quelques jours après, un chèque de deux millions de francs permettait de conclure la transaction. Depuis, le domaine a été entièrement rénové sous la direction d’Amédée de Broglie et a retrouvé le lustre qui avait déjà séduit Catherine de Médicis.

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Le château de Chaumont-sur-Loire

Marie Say organise -aussi – de magnifiques fêtes. Des spectacles nautiques sur la Loire, visibles du château succèdent aux pièces de théâtre et aux concerts. On fait venir à grands frais les Ballets de l’Opéra de Paris ou la troupe de la Comédie-Française. Une centaine d’invités issus du Paris mondain, hommes de lettres, artistes ou beaux parleurs, champions de la répartie ou pique-assiette, se bousculent dans ce lieu étrange, dans cette Cour sans roi, dans ce domaine de Chaumont décoré le jour, illuminé chaque nuit. Ils assistent, en battant des mains, à ce sacre permanent d’une reine de la nuit, née dans le sucre et le luxe, émaillant son existence de plaisirs faciles semblables à des friandises multicolores.

Les têtes couronnées se succèdent pour rejoindre cet immense salon mondain. Le prince de Galles, la reine Isabelle II d’Espagne, le Shah de Perse sont annoncés tour à tour. Le maharaja de Kapurthala offre à la riche héritière …un éléphant. La bête, peu farouche, devient vite l’attraction du Val de Loire et augmente le prestige des lieux.

Marie Say a – enfin – des relations. Discrètes, (très) bien placées, prévenantes. Le Préfet de police mais aussi le Président du Conseil. Sur la demande de ce dernier, je supervise la sécurité de la prochaine saison des fêtes à Chaumont qui s’étendra d’août à décembre. Au retour d’un voyage en yacht de deux mois, le couple de Broglie devra pouvoir accueillir en paix des banquiers, des industriels, des artistes de renom et des diplomates étrangers. Il est exclu qu’un anarchiste ou que des « Apaches  » puissent s’introduire dans la demeure de ces privilégiés. La République sait se montrer très protectrice pour ceux qui l’aident à boucler ses fins de mois (achats massifs de bons du Trésor), pour ceux qui facilitent ses relations internationales, pour ceux qui font vivre les artistes appréciés des dirigeants. Pour cela, une surveillance de la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom) sera mise en place tout autour du château. Mon rôle : signer le plan de protection de la demeure après avoir lu la note de présentation du zélé préfet local.

Tout est en ordre. Je signe donc.

Que la fête commence !

24 mai 1908 : Rencontre avec John Davison Rockefeller

rockefeller.1211612053.jpg J.D. Rockefeller

Résumé de l’épisode précédent : Le roi du pétrole américain, John Davison Rockefeller, cherche aujourd’hui à rencontrer un représentant du gouvernement français et souhaite lui faire des propositions. “Si la France veut un pétrole abondant et peu cher, qu’elle prenne contact avec moi ! “G. Clemenceau m’envoie donc aujourd’hui dans un très grand hôtel parisien – dont le nom doit rester secret – pour rencontrer le milliardaire, de passage dans la capitale.

Pour rejoindre M. Rockefeller, j’ai suivi un fonctionnaire de la préfecture de police. Cette dernière assure discrètement la sécurité de l’homme d’affaire pendant son séjour à Paris. J’ai finalement été conduit au Ritz, ce nouvel hôtel luxueux, pour clientèle étrangère fortunée, ouvert par l’hôtelier et entrepreneur du même nom, il y a une dizaine d’années.

Après avoir traversé le jardin intérieur, la rencontre avec M. Rockefeller a eu lieu au bar… ce qui est savoureux lorsque l’on sait que ce dernier ne boit jamais une goutte d’alcool et n’allume pas non plus le moindre cigare.

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Le jardin intérieur du Ritz en 1908

L’entretien a commencé en français puis s’est poursuivi en anglais. En fait, nous avons basculé dans la langue de Shakespeare quand nous avons cessé d’être d’accord.

Au début, le magnat du pétrole a évoqué son désir de contribuer à la rénovation du château de Versailles. Désolé par l’état parfois pitoyable de notre monument (les derniers travaux remontent à Louis-Philippe), j’ai vivement encouragé cette heureuse initiative, en insistant sur le fait que M. Rockefeller serait le bienvenu à tout moment dans les appartements royaux habituellement fermés au public.

Puis, d’une voix calme et sur un ton digne, le riche Américain m’a fait part alors de son désir d’aider la France dans des proportions plus importantes encore :

 » – Monsieur le conseiller, j’ai lâché les rênes de mes affaires depuis plus de dix ans pour faire le bien autour de moi. Je donne des millions de dollars à de multiples fondations pour la recherche médicale, pour l’éducation des plus démunis ou pour l’Université de Chicago.

– On me dit que vous êtes encore très présent à la Compagnie et qu’aucune décision importante à la Standard Oil ne se prend sans vous.

– C’est vrai que mes successeurs ne peuvent se passer de moi. En outre, le Président Roosevelt me poursuit d’une haine tenace et veut absolument démanteler mon groupe. Il m’accuse d’être un capitaliste sans scrupules, de vouloir le monopole absolu dans le pétrole et je dois répondre, devant la justice, d’accusations toutes plus farfelues les unes que les autres.

– Votre voyage en France se présente donc comme une pause dans vos soucis !

– Oui, mais c’est la France elle-même qui me soucie. Comme vous dites dans votre beau pays : pour le pétrole, vous êtes  « dans les choux » (il détache chaque syllabe de cette expression dont il est fier ). Vous n’en avez pas dans votre sous-sol et vous ne possédez pas non plus de compagnie nationale qui exploite le minerai dans les pays d’Orient. Les Anglais ou les Hollandais sont beaucoup plus actifs que vous.

– Où voulez-vous en venir ?

– Je vous propose, pour vos automobiles, vos lampes, vos navires de commerce ou de guerre, un pétrole abondant et peu cher. Je vous le livrerai dans les ports de votre choix et j’en assurerai le raffinage au plus près des lieux de consommations.

– Que demandez-vous en contrepartie ?

– Comme partout où je passe, je veux être seul. Vous ne devrez plus acheter une goutte d’or noir à d’autres que la Standard Oil.

– Vous n’y pensez pas !  »

 ….c’est là que l’entretien continue en anglais…

 » Monsieur le conseiller, vous les Français, vous êtes arrogants mais faibles. Votre pays sera un jour définitivement balayé par le vent de l’histoire. Vous refusez l’aide des puissants mais vous verrez bien que votre charbon et vos usines hydroélectriques ne suffiront bientôt plus à faire tourner toutes vos usines. Vous constaterez avec horreur dans cinq à dix ans que vous n’aurez pas assez d’essence pour faire rouler vos nouvelles automobiles. Sans un approvisionnement régulier et sûr venant des Etats Unis, sans la méthode Rockefeller, vous êtes morts.

– Pour l’instant, nos besoins en pétrole sont minimes. Ce qui arrive du Moyen Orient couvre nos besoins. Nous ne sommes pas prêts à devenir dépendants d’un grand groupe étranger, si prestigieux soit-il.

Le visage, les yeux de M. Rockefeller se durcissent alors. On sent le fauve sans pitié qui a su terrasser tous ses concurrents, par des méthodes parfois inavouables. Ma réponse ne lui plaît manifestement pas.

Il formule alors une phrase et un jugement définitif qui sera le dernier de notre conversation :

 » Vous autres, français, voyez-vous, je vous aime bien. Mais vous ne serez jamais de bons businessmen. Vous n’appliquez pas ce que ma mère m’a appris. La rigueur, l’austérité, le travail acharné réalisé dans la crainte de Dieu vous sont étrangers. Vous ne savez pas accumuler massivement les dollars, les faire habilement fructifier et les donner aux plus pauvres pour obtenir votre salut auprès de Dieu tout puissant. Il n’y a pas de Dieu français.

– Nous avons l’Etat.

– Vous avez choisi l’Etat et Dieu vous abandonne. Votre pays ne sera bientôt plus une puissance ! « 

23 mai 1908 : Un pétrole abondant et peu cher

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Le puit de pétrole Lucas Gusher à Spindletop au Texas en 1901

L’école de mon enfance et mes études m’ont appris l’importance du « roi charbon ». Au centre des besoins en énergie de mon pays, il y avait et il y a toujours ce minerai noir heureusement présent dans le sous-sol français.

Un autre minerai noir monte en puissance. Une ressource dont nous semblons largement dépourvus : le pétrole.

Dans un premier temps, il s’agissait d’approvisionner les pays occidentaux en kérosène, liquide nécessaire pour les nouvelles lampes. L’arrivée de l’automobile et la percée du moteur Diesel, notamment sur les bateaux, donne une importance décuplée à ce nouvel or noir.

L’Europe a été placée pendant les dernières décennies du XIXème siècle dans la main des seuls producteurs américains. C’est en effet sur le territoire des Etats Unis que les premiers gisements, abondants, ont été exploités de façon massive.

Ce pluriel de « producteurs » est devenu rapidement…plus singulier. John Davison Rockefeller et sa célèbre Standard Oil ont réussi à éliminer tous leurs concurrents en utilisant toutes les méthodes du capitalisme sauvage et notamment le dumping massif.

Aujourd’hui encore, quand nous roulons dans une automobile, nous avons toutes les chances de « rouler américain ». La Standard Oil poursuit l’approvisionnement d’une bonne partie du territoire français et lorsque nous achetons notre litre d’essence, nous augmentons encore la fortune de M. Rockefeller que l’on estime à plus d’un milliard de dollars.

La dépendance de l’Europe vis à vis de l’Amérique s’atténue pourtant progressivement grâce aux nouveaux gisements découverts au Proche et Moyen Orient. De nouvelles et puissantes compagnies  – comme la Royale Dutch Shell – concurrencent la Standard Oil et lui mènent une guerre sans merci.

Français, Britanniques et Allemand se bousculent pour exploiter les richesses minérales de la Mésopotamie ottomane.

La fin du règne de Rockefeller ?

Celui-ci ne s’avoue nullement vaincu et sa volonté de puissance reste intacte. Il cherche aujourd’hui à rencontrer un représentant du gouvernement français et souhaite lui faire des propositions. « Si la France veut un pétrole abondant et peu cher, qu’elle prenne contact avec moi !  »

G. Clemenceau m’envoie donc aujourd’hui dans un très grand hôtel parisien – dont le nom doit rester secret – pour rencontrer M. Rockefeller, de passage dans la capitale.

Il est 7 heures du matin. Le rendez-vous est dans une heure. Je file …

Je vous raconte tout ce soir.

22 mai 1908 : Pagaille dans les transports

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Paris, Porte Saint-Denis 1908

Haussmann avait a priori tout pensé. Les avenues parisiennes sont larges, agréables, bordées d’arbres. Il est difficile d’imaginer que les très importants aménagements voulus par le baron, cinquante ans après, ne suffisent plus pour faire face aux difficultés de circulation dans Paris.

Un rapport confidentiel de la préfecture de police arrivé ce jour sur mon bureau montre que l’indécision des pouvoirs publics et de la municipalité sont à l’origine de nos malheurs.

Notre capitale a pris du retard dans la modernisation des véhicules utilisés par les Parisiens. Même en 1908, le cheval est encore largement à l’honneur. Pour tirer les omnibus, les tramways et encore plus de 9000 fiacres. Or, les transports hippomobiles restent particulièrement lents, notamment dans les montées, plus fréquentes que l’on ne croit à Paris.

Ensuite, une simple promenade dans nos rues permet de confirmer l’une des conclusions principales du rapport. Les modes de transports se développent de façon anarchique. Cohabitent dans des voies identiques des moyens de déplacement qui auraient besoin d’être séparés. Les taxis automobiles se faufilent entre tramways et omnibus, les transports en commun ne sont guère prioritaires par rapport au développement des véhicules individuels.

Chacun se gare où il veut, où il peut. On crie, on rouspète derrière une charrette de livraison qui se plante en face du commerçant à approvisionner sans se soucier du passage qui se bloque et de la longue file qui se forme derrière.

L’Etat et la Ville devraient agir. On sait par exemple que l’entretien de deux chevaux de fiacre coûte beaucoup plus cher que celui d’une automobile. Pourquoi ne pas  mettre un terme rapide à un mode de transport désuet (et malodorant) ?

L’arrivée du métropolitain se révèle une vraie solution pour décongestionner le transport de surface. Pourquoi avoir attendu 1900 (l’année de l’Exposition universelle) pour ouvrir la première ligne ? Pourquoi en est-on seulement à quatre lignes ouvertes huit ans après ?

Tout cela est très agaçant. Que de temps perdu par chaque Parisien pendant que les édiles de la capitale discutent à l’infini, sans se mettre d’accord, sur un plan de développement ordonné de la circulation !

20 mai 1908 ; Enseignants : le gouvernement campe sur ses positions

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Ecole en 1908, le meilleur moment de la récréation ?

  » Des instituteurs dans la rue ? Des maîtres d’école en grève ? Vous n’y pensez pas ! Vous êtes prié de me détecter les fauteurs de troubles et vous les révoquez !  » G.Clemenceau est ferme avec son ministre de l’Instruction publique, Gaston Doumergue.

 » Gastounet  » comme l’appelent affectueusement bon nombre de Français, ne répond tout d’abord pas. Puis, avec sa voix pleine de soleil du midi, il expose avec bonhommie son plan au Président du conseil.

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Oui, il sera ferme avec ceux qui tentent de transformer les Amicales d’instituteurs en syndicats. Oui, il refusera -ou tentera de refuser – tout rattachement d’associations d’instituteurs aux Bourses de travail.

Il veillera aussi à contenir le budget de son ministère qui dépasse déjà les cent trente millions de francs.  » Gastounet  » qui se fait progressivement une réputation de ministre économe, considère qu’il n’est pas nécessaire de dépenser « plus » pour que les petits français sachent mieux lire et écrire.

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Ecole, 1900

Pour autant, les instituteurs ont bien des raisons de se plaindre. Leur rémunération -certes revalorisée par la République – n’est guère plus élevée que celle d’un ouvrier et les range donc dans la catégorie des « prolétaires ».

Les enseignants continuent en outre à regretter d’être soumis à l’arbitraire administratif. Leurs affectations ou promotions ne s’effectuent pas dans la transparence. Ils restent aussi à la merci d’interventions de notables locaux auxquels ils peuvent déplaire, ce qui entraîne souvent une affectation d’éloignement.

G. Clemenceau et Gaston Doumergue devraient se rassurer avec le rapport que je viens de leur fournir. Les indicateurs de la police nous font remonter que les syndicats ouvriers ne voient pas d’un très bon oeil l’arrivée éventuelle, dans leurs rangs, d’enseignants. Ces derniers sont considérés comme des privilégiés avec leurs vacances, leur retraite et leur garantie contre le chômage.

En outre, pour les ouvriers comme pour les instituteurs, la grève d’enseignants reste impensable. La grève générale ne peut partir de l’école publique, lieu qui doit préserver les enfants des dures réalités des luttes sociales, lieu de transmission des valeurs de la République. Certains enseignants qui restent attirés, malgré tout, par la grève, indiquent que dans ce cas, ils continueraient à accueillir les enfants, « afin de ne pas les abandonner aux dangers des mouvements de rue ».

En lisant cette phrase de ma note administrative, M. Doumergue s’exclame :  » Encore heureux que les instituteurs, même en grève, accueillent dans la classe nos chères têtes blondes. Dans le cas contraire, que ferait-on ? Ce ne sont tout de même pas les mairies qui doivent prendre le relais ! »

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Cahier pour leçons de morale, 1908

18 mai 1908 :  » Y’ a jamais personne qui répond du téléphone ! »


 

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Téléphone, 1908

Le téléphone : belle invention. Personne n’y croyait dans les années 1860. Tout le monde restait persuadé que les développements du télégraphe rendraient inutile le passage de la voix dans un fil. D’aucuns considéraient cette technique comme physiquement impossible. Aujourd’hui, grâce à Graham Bell puis Thomas Edison, la technique de transformation du signal acoustique en signal électrique (et inversement) est bien maîtrisée.

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Bell et son premier téléphone, en 1876

Sur une quinzaine de kilomètres – au-delà, le signal est trop faible, la voix devient inaudible – au sein d’une même ville, quelques professionnels ou riches particuliers peuvent correspondre. Ils passent par un central et de charmantes “demoiselles du téléphone” les mettent en relation avec le correspondant demandé.

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Les demoiselles du téléphone

A Paris, tout avait bien commencé. En 1879, l’administration des postes avait concédé le réseau aux compagnies privées qui se sont rapidement regroupées en une Société Générale du Téléphone (SGT). Pour plus de commodités, les fils ont été installés dans les égouts passant sous tous les immeubles parisiens. Au même rythme que dans les autres capitales, les citadins ont commencé à s’équiper.

En 1889, l’Etat, après avoir pris la décision de ne pas renouveler la concession de service public, décide de nationaliser le réseau.

Il faut bien constater aujourd’hui que cette décision de laisser seules les Postes-Télégraphes-Téléphones (PTT) sur ce nouveau moyen de communication se révèle désastreuse.

Les investissements dans le réseau, déjà arrêtés par la SGT dès qu’elle avait appris que la concession ne serait pas renouvelée, n’ont pas été non plus lancés à temps et dans des proportions suffisantes par l’administration publique. Le résultat, après plus de quinze ans de négligence, est – pardon pour le mauvais jeu de mot – sans appel. Paris compte trois ou quatre fois moins de téléphones que Londres ou Berlin (sans parler des grandes villes américaines).

Je reçois dans mon bureau des représentants de banques d’affaire et des agents de change qui se plaignent amèrement des défaillances de leurs appareils.

” – Monsieur le conseiller, cela devient insupportable. Les communications peuvent être interrompues à tout moment, sans préavis. Pour ma part, cela m’est arrivé pas plus tard qu’hier alors que je communiquais la liste des nouveaux cours de la Bourse aux représentants des banques parisiennes. Des centaines d’investissements ont été retardés ou annulés.

– Je comprends que votre métier d’agent de change n’en est pas facilité…

– Quand nous trouvons -enfin – quelqu’un pour nous plaindre aux PTT, au Central Gutenberg, on nous indique que ce sont des problèmes de courts circuits dans les égouts, où passent les fils, “à cause de l’humidité ambiante”.

Un autre agent de change renchérit :

” Vous vous rendez compte que les PTT n’ont même pas de carte du réseau à jour et que la recherche de l’origine des pannes doit souvent se faire en aveugle ! “

Pour calmer mes interlocuteurs, je leur propose alors un rendez-vous directement avec le ministre des PTT, Louis Barthou. Ils insistent alors pour que la prise de rendez-vous ait lieu sous leurs yeux. “Nous en avons assez d’être promenés ! ” s’exclament-ils, même s’ils sont flattés de pouvoir enfin rencontrer un ministre.

Je saisis donc … mon téléphone et m’apprête à passer par le central interministériel pour fixer, avec mon homologue au cabinet de M. Barthou, la date et l’heure de la rencontre.

A mon grand désespoir, mon appareil téléphonique reste obstinément muet. Aucun son, aucune sonnerie. La panne, la vraie …devant mes interlocuteurs narquois.

Hilare, l’un d’entre eux s’écrie avec un fort accent de titi parisien :

” M’sieur le conseiller, vous voyez, en France, le téléphone, avec les courts circuits et le fil qui fond, y’a jamais personne qui en répond ! “

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Louis Barthou, ministre des travaux publics et des PTT

17 mai 1908 : Rachmaninov, délices et tourments de notre belle époque

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Sergueï Rachmaninov a quitté la Russie depuis deux ans…

…pour s’installer à Dresde, qui le repose des tournées européennes triomphales.

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Il serait bien dommage de le réduire à un pianiste virtuose même si c’est ce qui l’a rendu célèbre. Des mains félines, endiablées qui courent sur un clavier, des partitions techniquement redoutables, un public fasciné par une performance hors du commun qui se lève en fin de concert en criant « bravo ». Rachmaninov est bien plus que cela.

On pourrait aussi enfermer notre homme dans un personnage craintif et hypocondriaque, terrorisé par la mort. Bon mari, père attentif, épanoui dans la chaleur d’un foyer, aimant sa Russie natale. Un être très ordinaire en somme.

Il ne serait pas de notre époque mais encore du XIXème siècle. Il n’apporterait rien de neuf à la musique. Laissons-là les pisse-froid, les coincés de l’oreille, les plumes obstinément trempées dans le vinaigre.

Ecoutons…

Rachmaninov nous plonge dans notre belle époque. Oui, c’est brillant comme l’est ce siècle qui commence avec ses automobiles vrombissantes, ses aéroplanes qui s’élancent ; brillant comme le progrès scientifique tour à tour fascinant et inquiétant, brillant comme les fêtes où s’étourdit une société qui valse sur les trois temps de journées qui ne cessent jamais.

Les notes glissent, fluides : l’époque ne s’attarde pas, n’a plus le temps. Elles laissent des impressions fugitives, font naître un sentiment ou plusieurs qui s’entremêlent et s’exposent de façon impudique.

La vague du piano joué « forte », épaulé d’un orchestre où les cordes se tendent, les archets montent et s’abaissent dans d’énergiques mouvements, font craindre un danger qui s’approche, une catastrophe qui peut tout engloutir. Une cinquantaine de violons et cuivres se liguent pour nous plonger dans quelque flot furieux ; le souffle se coupe un instant.

L’apaisement ne tarde pas. Le piano qui nous avait inquiétés nous rassure maintenant. L’époque est belle, croit en sa bonne étoile … ou fait crânement mine d’y croire. Tout cela reste après tout dérisoire, seul compte l’art et le beau. La mélodie nous porte alors dans un élan romantique au spleen bizarrement délicieux.

L’introspection ne dure guère. L’auditeur est alors happé par le roman musical qui continue. Rachmaninov se plaît à conter, nous emmène dans une histoire où son imagination interpelle la nôtre. Rencontrons-nous les créatures fantastiques du folklore russe, chevauchons-nous en direction d’une princesse endormie, sommes-nous dans une barque en direction de l’île des morts ? A chacun de répondre, de tisser les fils multicolores d’une musique qui fait briller de mille feux les artifices de notre belle époque.

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