26 juin 1926 : À Strasbourg, l’ombre de Lucien Herr et la leçon de Marc Bloch

26 juin 1926. Café de la Haute-Montée.

Une chaleur de plomb écrase l’Ill. À Paris, le franc s’effondre, Briand use ses derniers jetons à la Chambre, mais ici, on pleure encore le Grand Herr, emporté le 18 mai par ce foutu cancer. Pour un ancien de Normale comme moi, la rue d’Ulm est devenue veuve. C’est ce deuil partagé qui m’amène à la table de Marc Bloch. À quarante ans, le professeur d’histoire médiévale — quatre citations à Verdun, la légion d’honneur au feu — affiche la sévérité triste de ceux qui ont perdu leur boussole morale.
Bloch s’est plongé à corps perdu dans le travail pour surmonter le vide. Entre nos tasses de café, pas de traités diplomatiques, mais des monographies agraires : les travaux récents de Thérèse Sclafert sur le Dauphiné et de Gaston Raveau sur le Poitou. Bloch prépare ses prochains cours magistraux sur les structures rurales françaises, tout en ferraillant par correspondance pour que Paul Étard succède à Herr à la bibliothèque de l’ENS.
Le dialogue s’amorce, fiévreux, hanté par le souvenir de la rue d’Ulm :

Moi : Paris me semble vide sans Herr. C’est lui qui m’a appris à traquer la vérité derrière les faux-semblants des archives officielles.

Marc Bloch : Herr était notre conscience. Il nous a montré qu’un document n’est rien sans la critique d’art et de science. C’est exactement ce que je tente de faire ici. Regarde ces relevés de parcelles : la distinction entre les openfields du Nord — ces champs ouverts et collectifs — et le bocage de l’Ouest n’est pas qu’une affaire de géographie. C’est l’histoire de la structure sociale d’un peuple.

Moi : On te reproche à la Sorbonne de délaisser l’histoire des traités pour faire de la sociologie ou de l’économie.

Marc Bloch : L’histoire-bataille est une illusion ! Après le grand massacre de 14, comment peut-on encore croire que l’histoire se résume aux faits d’armes des princes ? Mon livre sur Les Rois thaumaturges a montré comment une croyance collective — ce mythe des rois guérissant les écrouelles — a cimenté une dynastie. Aujourd’hui, je fouille le sol, l’assolement triennal, l’individualisme agraire du XVIIIe siècle, car c’est là que bat le pouls des masses.

Moi : C’est une méthode d’enquête totale. C’est ce que Herr attendait de nous.

Marc Bloch : Précisément. L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il est tout aussi vain de s’épuiser à comprendre le passé si l’on ne sait rien du présent. C’est pour cela qu’avec Lucien Febvre, nous voulons fonder une revue nouvelle, transversale, qui brisera les barrières entre historiens, économistes et sociologues.

Nous marchons une partie de la nuit sur le quai Kléber. Bloch me confie ses intuitions sur les « caractères originaux de l’histoire rurale française » qu’il est en train de théoriser en ce millésime 1926. Sa rigueur scientifique, mâtinée de cette exigence éthique reçue de Lucien Herr, me redonne de l’air. En rentrant à mon hôtel, je réalise que mes propres enquêtes sur les circuits financiers européens ne sont rien d’autre que la déclinaison contemporaine de sa méthode. Herr peut reposer en paix : sa méthode a trouvé son général.

Marc Bloch en 1926


Lucien Herr (1864–1926) fut l’emblématique bibliothécaire de l’École normale supérieure et l’éminence grise du socialisme français.
Mentor intellectuel de figures majeures comme Jean Jaurès et Léon Blum, il joua un rôle crucial dans leur ralliement à la cause dreyfusarde.
Co-fondateur (ou plutôt inspirateur) du journal L’Humanité, cet érudit discret marqua profondément l’histoire politique et universitaire de la IIIe République.

June 26, 1926: In Strasbourg, the Shadow of Lucien Herr and the Lesson of Marc Bloch

A leaden heat oppresses the Ill. In Paris, the franc is collapsing, and Briand is exhausting his last chips in the Chamber, but here, we are still mourning the Great Herr, taken on May 18th by that damned cancer. For a Normalien like myself, the Rue d’Ulm has been left widowed. It is this shared grief that brings me to Marc Bloch’s table. At forty years old, the professor of medieval history—four citations at Verdun, the Legion of Honor won under fire—displays the somber severity of those who have lost their moral compass.
Bloch has thrown himself body and soul into his work to overcome the void. Between our cups of coffee, there are no diplomatic treaties, but agrarian monographs: the recent works of Thérèse Sclafert on the Dauphiné and Gaston Raveau on the Poitou. Bloch is preparing his upcoming lectures on French rural structures, while simultaneously battling through his correspondence to ensure Paul Étard succeeds Herr at the ENS library.
A feverish dialogue begins, haunted by the memory of the Rue d’Ulm:
Me: Paris feels empty without Herr. He was the one who taught me to track down the truth behind the facades of official archives.
Marc Bloch: Herr was our conscience. He showed us that a document is nothing without the critique of art and science. That is exactly what I am trying to do here. Look at these land surveys: the distinction between the northern openfields—those open, collective fields—and the western bocage is not just a matter of geography. It is the history of a people’s social structure.
Me: You are criticized at the Sorbonne for abandoning the history of treaties in favor of sociology or economics.
Marc Bloch: Battle-history is an illusion! After the great slaughter of ’14, how can anyone still believe that history is reduced to the feats of arms of princes? My book on The Royal Touch showed how a collective belief—this myth of kings curing scrofula—cemented a dynasty. Today, I delve into the soil, three-field crop rotation, eighteenth-century agrarian individualism, because that is where the pulse of the masses beats.
Me: It is a method of total investigation. That is exactly what Herr expected of us.
Marc Bloch: Precisely. Misunderstanding of the present is inevitably born from ignorance of the past. But it is equally futile to exhaust oneself trying to understand the past if one knows nothing of the present. This is why, with Lucien Febvre, we want to found a new, interdisciplinary journal that will break down the barriers between historians, economists, and sociologists.
We walk part of the night along Quai Kléber. Bloch confides in me his insights on the « original characteristics of French rural history, » which he is theorizing in this vintage year of 1926. His scientific rigor, infused with that ethical demand received from Lucien Herr, gives me a breath of fresh air. Returning to my hotel, I realize that my own investigations into European financial circuits are nothing less than the contemporary adaptation of his method. Herr can rest in peace: his method has found its general.

14 janvier 1911 : Oeufs pourris sur la tête des ministres

« Et quand vous avez quelqu’un vous annonçant au téléphone qu’il est ministre, vous n’êtes pas obligé de le croire ! » Nous déjeunons à trois, le préfet de police Lépine, le nouveau commissaire du Vème arrondissement et moi. Le haut fonctionnaire met en garde le policier en charge notamment des abords de la Sorbonne « des multiples chahuts étudiants qu’il faut savoir canaliser, encadrer et maîtriser sans violence. »

Lépine décrit tous les coups pendables possibles qui surviennent dans le Quartier latin : les étudiants qui se font passer pour des émirs dans des réceptions mondaines parce qu’ils ont fait le pari un peu idiot d’y rentrer en chemise de nuit, ceux qui jettent des œufs pourris dans les fiacres des grands bourgeois, les ahuris qui transmettent leur candidatures à l’Académie française, les moqueurs qui appellent le poste de police en se faisant passer pour un ministre, les rigolos qui giflent les messieurs décorés et dignes dans les omnibus, les champions de la gâchette qui déchargent leur fusil sur des pots de chambre, les tireurs de sonnettes, les spécialistes des fausses alertes, les faux fous et les vrais chenapans…

chahut.1294953737.jpg

Le préfet complète : « Les pires, ce sont les carabins. Avec eux, quand ils ont dépassé les bornes, il n’y a plus de limites. Ils annoncent régulièrement à une presse crédule l’arrivée de terribles maladies ; certains se battent en poussant des cris de singes à coup d’organes humains, ivres, dans les salles de dissection et d’autres confisquent même les chaussures des diplomates étrangers laissées à la porte des chambres d’hôtel. »

Le commissaire prend bonne note de toutes les facéties possibles pouvant germer dans la tête bouillonnante des jeunes gens. On le sent cependant de plus en plus mal à l’aise. Il s’exclame : « Et qu’attendez-vous de moi, au juste ? » Lépine reprend , le regard sévère : « Maîtrise, sang froid, pas de violence mais pas de plaintes des riverains non plus… Débrouillez-vous. »

Le policier demande alors d’une voix blanche : « Vous voulez dire que s’il y a des difficultés ce sera… » « … de votre faute ! » complète le préfet. « Eh oui, nous n’arriverons jamais à coincer tous les jeunes drôles fauteurs de troubles. Le seul sur lequel peut s’abattre la foudre d’un État lassé des gamineries d’une jeunesse un peu désorientée, c’est vous, le commissaire du Vème arrondissement. Un œuf pourri sur la tête d’un ministre ? Et je vous transforme en… omelette ! »

24 septembre 1910 : Pour une Ecole Nationale d’Administration

Ma note est revenue avec beaucoup de corrections et de commentaires désobligeants de la part du directeur de cabinet. Il fallait que j’expose en une ou deux pages l’intérêt de créer ou non une grande école d’administration destinée à former les fonctionnaires d’autorité de la nation.

J’avais déjà rédigé un tel document pour Georges Clemenceau. J’ai donc repris mes arguments de l’époque. Un concours unique d’accès aux grands corps et aux postes de chefs de bureau, notamment, faciliterait la démocratisation du haut encadrement des ministères. Pour l’instant, les jeunes inspecteurs des finances, auditeurs au Conseil d’État ou conseillers à la Cour des comptes, ont trop tendance à être issus des grandes familles parisiennes, sans laisser de chances aux jeunes gens méritants des milieux populaires de province. Sans concours unifié, on se recrute « entre soi » et les corps restent des castes fermées avec leurs codes et leurs rites, bien éloignés des nécessités d’une administration moderne.

Dans mon analyse, j’insiste aussi sur la mise en place d’une scolarité longue et riche : apprentissage du métier dans les préfectures ou dans les colonies lors de stages répétés et variés, enseignement des techniques modernes utilisées dans les grandes compagnies industrielles : statistiques, suivi financier détaillé, rationalisation de la production… J’insiste sur la nécessité de former de bons généralistes, à l’esprit républicain indiscutable et avec une forte volonté de réformer le fonctionnement des ministères pour qu’ils servent mieux nos concitoyens. Je cite l’exemple de l’éphémère école d’administration fondée par Lazare Carnot en 1848.

carnot.1285303745.gif

Lazare Hippolyte Carnot a créé une éphémère Ecole d’administration quand il était ministre de l’Instruction publique en 1848

Mon travail est revenu couvert de ratures rageuses. Concours unique ? « Ce serait l’affaiblissement des meilleurs corps et la plongée dans la médiocrité. » Enseignement novateur ? « Foutaise, les lettres grecques et latines de nos lycées guident plus sûrement un fonctionnaire que des chiffres trafiqués ».

Là où mon directeur de cabinet se déchaîne, c’est quand je propose que l’école ait une vocation internationale et que son siège ne soit pas forcément en France et donc à Paris. Il me met en bas de page, en rouge, la remarque suivante : « Votre école internationale d’administration ne serait pas à Paris ? Vous êtes fou ! Pourquoi pas à Strasbourg pendant que vous y êtes !!!! »

_____________________________________________

Pour encourager l’auteur de ce site, pour aller plus loin sur la Belle Epoque, rejoignez le groupe des amis  d' »Il y a un siècle » !

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑