15 septembre 1909 : Clemenceau et ses pommes de terre sautées

Trente pompes, j’ai compté. Clemenceau vient d’effectuer trois séries de dix tractions sous mes yeux. Belle performance pour ses 68 ans. Nous sommes à Bernouville, la résidence de campagne du Tigre.

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La campagne, au calme, à côté de Bernouville dans l’Eure

Comme chaque matin, le « tombeur de ministères » effectue quelques vigoureux mouvements de gymnastique. Le professeur particulier qui le suit à Paris lui a dicté un programme de musculation copieux pour son séjour en Normandie. L’ex-premier flic de France se retourne vers moi et me lance, un peu rouge :

« Pardonnez-moi mon ami, mais si je veux faire tout ce que j’ai prévu aujourd’hui, je suis contraint de faire mon sport sous vos yeux. Je vous écoute cependant attentivement.  »

Entre  deux soulevés de poids, avide de conseils, je décris alors à mon patron regretté, ce qui m’est arrivé depuis son départ : l’absence d’intégration dans un cabinet à la formation du ministère Briand, la sourde opposition de certains qui redoutent mon retour à un poste important, ma collaboration au journal Le Temps, mes contacts avec le gouvernement russe lors de la vente du dirigeable Clément-Bayard et enfin la récente proposition de nomination comme Préfet à Angoulême. Pendant mon histoire, je vois le Tigre souffler et ne parvient à distinguer s’il s’agit d’agacement ou si son effort physique devient intense.

« Donnez-moi ma serviette que j’essuie tout cela.  »

Là encore, je lui tends le linge blanc sans trop savoir s’il souhaite éponger son front ou si cette phrase a une signification par rapport à mon odyssée récente.

 » C’est laborieux, laborieux…  » répète-t-il. Ne supportant plus ces propos ambigus, je me risque :

 » Vous parlez de vous ou de mon parcours ? »

 » Oh, les deux. A près de soixante-dix ans, mes forces m’abandonnent un peu et vous, vous iriez bien à un endroit où vous ne me servirez à rien ! Que voulez-vous que je fasse d’un préfet en Charente ? Qu’il m’apporte mes chaussons ? Tout cela est grotesque. Pendant que vous ferez votre promenade avec Madame sur les remparts d’Angoulême, Caillaux, Delcassé ou Poincaré placeront leurs hommes, feront avancer leurs idées et mèneront le pays au désastre.

Cher Olivier, votre place reste à Paris. Et votre femme pourra continuer à fréquenter la galerie d’Ambroise Vollard ou celle de Kahnweiler pendant que vous me tiendrez scrupuleusement informé des liens entre les combinaisons de la Chambre et les intrigues de la place Beauvau ou de la rue de Rivoli. Je ne vais pas non plus me contenter de mes contacts à Carlsbad pour savoir ce qui se passe dans le monde diplomatique. Même si Pichon (ndlr : le ministre des Affaires étrangères qui doit tout à Clemenceau) passe me voir régulièrement, un éclairage de l’intérieur de la Présidence du Conseil sera précieux. Mon petit, vous allez retourner chez Briand, avec une lettre de recommandation de ma part et là-bas, une fois nommé conseiller, vous serez mes yeux et mes oreilles.  »

Le reste de la conversation tourne autour du repas du midi : Madame Rousseau (ndlr : la gardienne de la propriété de Bernouville) prépare des pommes de terre sautés et une « ambroisiaque purée de haricots verts écossés » (ce sont ses termes). Nous évoquons aussi les plantations pour l’hiver et les potins du village. Le patron me confie apprécier d’être « sorti de l’état comateux dans lequel l’avait plongé les affaires publiques ». Ses traits sont détendus, apaisés. Même son légendaire regard s’est adouci.

Clemenceau est tout heureux de son (unique) rendez-vous de l’après-midi : la receveuse des postes passe pour lui raconter les affaires du cru.

A Bernouville, le temps s’est arrêté.

19 août 1909 : L comme Loi

 « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. »

Cette phrase bien connue du code civil de 1804 commence à émouvoir quelques féministes convaincus qui soulignent que les lois en vigueur mériteraient de ne pas rester figées pendant cent ans !

Longtemps, la France s’est enorgueillie d’être « mère des armes, des arts et des lois ». Notre pays reste fier de ses codes napoléoniens dont se sont inspirées de nombreuses nations et fier de ses lois débattues longuement puis largement amendées à la Chambre ou au Sénat.

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« La Glorification de la Loi » par Paul Baudry. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Apparemment, le système tourne rond : chaque arrondissement élit son député et envoie au parlement un représentant pour voter les textes qui vont régir la vie quotidienne. Les lois, une fois votées, sont « sacrées » et mises en œuvre par une administration compétente et zélée. Il revient dès lors à chaque citoyen électeur de tester l’efficacité de ces règles et de demander à son député de les modifier s’il n’est pas satisfait. La boucle est bouclée.

Nous vivons ainsi avec des institutions dont le XIXème siècle, aux deux empires, rêvait : le parlement souverain, issu d’élections libres, domine un exécutif mettant en œuvre fidèlement ce qui est voté « dans l’intérêt général ».

D’où vient, dès lors, cette impression fâcheuse que la machine à faire de belles lois s’est grippée ?

  • – La France s’appuie sur des codes datant d’un siècle, fort bien rédigés à leur époque, mais qui mériteraient un toilettage beaucoup plus fréquent que celui auquel nous assistons. Les articles sur le mariage, sur la procédure pénale ou sur la filiation apparaissent en décalage par rapport aux mœurs qui évoluent vite dans ce XXème siècle qui commence. Nos codes qui régissent une bonne part de la vie civile et du fonctionnement de la justice, ont pris un coup de vieux.
  • – En 1909, la loi sur les retraites n’est toujours pas passée; on déplore l’absence de textes suffisamment novateurs sur l’enseignement qui permettraient d’ouvrir vraiment les lycées aux enfants méritants issus du peuple; une grande loi de programmation militaire reste encore inaccessible. Ces exemples montrent que des lois, reconnues indispensables, ne sortent donc pas assez vite.
  • – Le fonctionnement interne de l’administration, faute de lois adaptées, dépend, pour sa part, d’une jurisprudence habile et novatrice du Conseil d’Etat qui, par ses arrêts sur la responsabilité administrative, la notion de service public ou les droits et devoirs des fonctionnaires, permet aux ministères de continuer, malgré tout, à travailler. Cette production du juge n’est malheureusement pas assumée comme en Angleterre et s’élabore sans lien organisé avec le législateur. Elle ne peut donc palier durablement la défaillance du parlement.

Comment en est-on arrivé là ?

Le système de navette parlementaire (il faut que les deux chambres soient d’accord) et la faiblesse de l’exécutif (il ne peut imposer un rythme rapide et des textes plus nombreux aux parlementaires), expliquent largement une production législative décevante et insuffisante par rapport au monde moderne.

Cette faiblesse est accentuée par le fait que la République se méfie de tout intermédiaire entre le citoyen et l’Etat. Les départements, les municipalités ont peu de pouvoir par rapport à Paris. Les provinces n’existent plus. Les syndicats comptent peu d’adhérents et les corporations ont disparu. Autrement dit, non seulement le parlement – dont les femmes sont exclues –  peine à fournir des lois adaptées à notre monde mais il n’existe guère en France -contrairement à la Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis – d’autres sources de production du droit capables de prendre le relai.

Notre France de 1909 demeure-t’ elle la mère des armes, des arts et des lois ? Pour les armes, nous avons vu dans des articles précédents qu’il n’en était rien ; pour les lois, nous venons de démontrer le contraire…

Il nous reste les arts pour oublier, en musique, que nous rentrons dans ce XXème siècle avec de vrais handicaps.

13 août 1909 : J comme Jaurès

  « Il sait convaincre 7000 personnes en une heure. Par la magie de son verbe, il emporte l’adhésion de tous… sauf celle de sa femme. »

Les parlementaires de droite nuancent avec amusement les qualités de tribun de Jaurès. Ce dernier n’a jamais réussi à faire partager ses opinions socialistes à son épouse et, malgré son anticléricalisme, ses proches se rendent chaque dimanche à l’église et enchaînent les sacrements : baptêmes, communions…

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Jean Jaurès. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

Au-delà de sa famille, Jaurès peine aussi à infléchir les méthodes des ministères radicaux qui se succèdent à la tête du pays.

« S’il était au pouvoir, il emploierait un peu moins le futur ou le conditionnel et serait obligé d’utiliser le présent. »

Les présidents du conseil successifs font tous part de leur agacement face à cette « conscience », ce censeur vigilant, ce rappel permanent des idéaux de justice et de droiture. Son soutien des grévistes de Carmaux, de Draveil ou de Vigneux, s’appuie sur une analyse de la justesse de leurs revendications mais ne tient pas compte du fait qu’il faut bien faire, en attendant, tourner le pays. L’envoi des dragons sur le lieu des troubles déchaîne ses foudres, l’arrestation des meneurs conduit à sa condamnation morale du gouvernement. Ce dernier paie cher devant la Chambre chaque coup de sabre porté sur les ouvriers et les ordres de fermeté donnés aux préfets sont autant de pièces à charge pour un procès permanent du radicalisme.

Tout le monde n’aime pas Jaurès mais chacun respecte ses idées. Aucun appel de sa part à la grève générale, une méfiance marquée pour la Révolution dans ce qu’elle a de violent, un attachement au pluralisme et à la libre expression de toutes les opinions, une volonté d’union des forces de la gauche et de rapprochement de la Cgt et de la SFIO : Jaurès ne rêve pas du « Grand Soir » et préfère la réforme de chaque jour. Il n’y a pas d’ennemis de classe mais des adversaires qui ont droit au débat, pas de têtes à couper mais des mentalités à faire évoluer.

Jaurès n’impressionne pas de prime abord : petit, râblé, bedonnant ; avant qu’il s’élance à la tribune, seul son regard surprend par son intensité. Mais dès qu’il prend la parole, l’animal politique se révèle. Caustique, drôle, assassin parfois, chaleureux souvent, il fait chavirer et basculer en sa faveur les auditoires les plus variés. L’enchaînement parfait de ses arguments peut aussi bien convaincre un juge de l’innocence de Dreyfus qu’un patron de la nécessité de faire des concessions sur les salaires et les conditions de travail. Sa voix, ses gestes amples, ses postures et ses silences qui lui permettent de guetter les quelques regards encore désapprobateurs, témoignent d’un engagement total et sincère. Il ne quitte pas une estrade sans avoir atteint chacun au cœur : ses sympathisants se ressoudent et ses opposants se prennent à douter.

Quel est l’avenir de Jaurès ?

Convaincre les dirigeants et l’opinion de tout mettre en œuvre pour maintenir la Paix est devenu son objectif. Une priorité dans ce monde qui s’arme et au milieu de ces Européens de plus en plus nationalistes.

La Paix comme combat quotidien d’un grand Monsieur que seul un lâche pourrait arrêter.

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