5 août 1909 : D comme Déroulède

Personnage ridicule ou attachant ? Reflet de notre époque ou vestige du passé ? Paul Déroulède reste inclassable. Quatre dates pour caractériser l’homme :

1870 : Le lieutenant Déroulède s’illustre face à l’ennemi au sein d’un régiment de zouaves puis de tirailleurs algériens. Il fait preuve d’un grand courage, à Montbéliard notamment. 

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L’entrée héroïque du lieutenant Déroulède dans Montbéliard pendant la guerre de 1870. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

1872 : Celui qui n’est encore qu’un soldat téméraire et exalté publie « Les Chants du Soldat ». Des vers que vont scander des générations entières d’écoliers.

« A la première décharge, le clairon sonnant la charge tombe frappé sans recours ; mais dans un effort suprême, menant le combat quand même, le clairon sonne toujours. »

Verlaine ou Baudelaire sont à l’origine de vers de meilleure qualité mais la France qui vient de perdre l’Alsace et la Lorraine a besoin de ces mots empreints de patriotisme et de sentiments purs. 100 000 exemplaires vendus dont certains circulent sous le manteau à Metz ou à Strasbourg !

1882 : Déroulède fonde la Ligue des Patriotes qui dépasse rapidement les 150 000 adhérents. Il s’agit de promouvoir une République plus autoritaire avec un Président élu au suffrage universel dirigeant un exécutif renforcé. Il faut délivrer la France des « chinoiseries parlementaires et des bavards impuissants « . Surtout, tous les moyens du pays doivent être mobilisés pour la Revanche. L’inutile aventure coloniale cèdera la place à la glorieuse reconquête des territoires perdus en 1871. Dans la vague boulangiste, Déroulède qui a des talents de tribun entre à la Chambre comme député d’Angoulême. Il y dénonce la corruption ambiante révélée par quelques scandales retentissants (Panama…).

1899 : Le jour des obsèques du Président Felix Faure, notre héros s’agrippe aux rennes du cheval du général Roget et tente de faire marcher l’armée sur l’Elysée pour prendre le pouvoir. Les officiers et la troupe restent fidèles à la République et ce coup d’Etat lamentable fait long feu. Déroulède est arrêté et traduit en Haute Cour. Banni pour dix ans, gracié au bout de cinq, il est aujourd’hui plus un écrivain, un poète et un théoricien qu’un activiste dangereux pour le régime en place.

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Le coup d’Etat se transforme en fiasco

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Déroulède traduit en Haute Cour et condamné au bannissement 

Que reste-t-il de Déroulède en 1909 ? Des rassemblements de fidèles et fervents ligueurs qui se recueillent à Croissy chaque anniversaire du jour de l’arrestation de leur « grand homme » ?

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Des ligueurs se réunissent chaque année à Croissy pour rendre hommage à Déroulède  

Des vers de mirliton qui ne sont plus récités par les écoliers et feront un jour sourire les historiens ?

Un élan de patriotisme qui perd de la vitesse chaque jour au fur et à mesure que notre peuple prend goût à la paix – la France n’a pas connu de guerre depuis bientôt quarante ans – et préfère les exploits aéronautiques aux faits d’armes de ses soldats ?

Force est de constater que Déroulède sombre dans un oubli relatif. La République n’est plus contestée par grand monde. Les jeunes générations d’Alsaciens et de Lorrains n’ont jamais connu la France et se font à l’idée de grandir dans un second Reich prospère. Leurs compatriotes français, dans leur grande majorité, n’imaginent guère prendre, aujourd’hui, les armes pour les délivrer de ce qui ne semble pas être une vraie prison.

Il reste le patriotisme. L’envie d’une France grande et forte. Cet attachement au drapeau demeure. Le Français de 1909 croit en son pays, se déclare prêt à le défendre vigoureusement en cas d’agression. Déroulède dénonce le régime parlementaire et ne jure que par le peuple. Un peuple généreux et fier, une nation qui doit se préparer et être en mesure de s’élancer contre tout ennemi pour défendre ses valeurs et ses idéaux.

Déroulède, un naïf généreux qui veut nous arracher à la platitude ?  

3 août 1909 : B comme Briand

« C’est un insecte politique génial qui sent, du bout des doigts, les antennes de chacun des parlementaires. Il prononce ainsi exactement au bon moment les mots que la Chambre veut entendre. »

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Briand, le « monstre de souplesse ». Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par le journal Le Temps.

Les commentateurs de la vie politique se montrent plus élogieux que les parlementaires eux-mêmes. Le discours de gouvernement de Briand prononcé à sa prise de fonction le 27 juillet dernier n’a guère suscité d’enthousiasme dans l’hémicycle. Souci de poursuivre l’élaboration de nouvelles lois sociales, volonté de continuité du service public – les grèves de fonctionnaires ne seront pas plus tolérées que sous Clemenceau – apaisement des querelles entre Français et union nationale… L’audace se niche parfois dans le verbe manié avec adresse, dans la voix qui laisse passer une pointe de poésie mais le fond reste centriste et gomme toute aspérité réelle.

«  Il va nous faire du Clemenceau sans poigne » lâche un parlementaire de droite, « cet homme n’a que des idées de tribune » renchérit cruellement un autre.

Les milieux d’affaire, la presse à fort tirage et les ambassadeurs des grandes puissances saluent cependant l’arrivée de cet homme rassurant qui veut le progrès social mais « dans l’ordre républicain ». Adrien Hébrard, gérant du Temps comme Gaston Calmette patron du Figaro, Le Petit Journal comme Le Petit Parisien, lui tressent des couronnes de louanges à longueur d’éditoriaux.

Quelle revanche pour ce fils de milieu modeste, cet ancien avocat sans le sou, cet homme longtemps méprisé des puissants ! A force de travail (Briand est un faux dilettante), grâce à son sens inné des rapports de force, l’actuel Président du Conseil s’est naturellement imposé pour succéder au Tigre. Le Président Fallières a fait appel en confiance à celui qui a su ne pas faire un seul faux pas avec son portefeuille précédent de Garde des Sceaux. L’affaire Rochette –cet escroc dont la déconfiture mouille beaucoup de personnalités – a été gérée d’une main de maître. Seul le coupable se retrouvera en correctionnelle et le gouvernement radical qui aurait pu être visé, passe à travers les gouttes. Les poursuites contre les syndicalistes se rendant coupables de grèves ou de manifestations illégales, ont aussi été effectuées avec doigté : ce qu’il faut de fermeté pour décourager d’autres actions de ce type avec cependant une bonne capacité à « passer l’éponge » vis-à-vis de ceux qui se montraient constructifs et coopératifs.

Briand, « monstre de souplesse » comme le dit Barrès, évite les crevasses, les chausses trappes et pièges d’une République complexe. Ce bon marcheur saura-t-il avancer cependant suffisamment vite pour mener à bien des réformes commencées ou annoncées par le ministère précédent ?

Ne pas faire de faux pas se révèle une excellente chose quand on ne se contente pas de faire du sur-place. 

28 juillet 1909 : Traversée de la Manche et du désert

 » Blériot traverse la Manche, vous, vous allez traverser le désert ! » Le directeur de cabinet du Président du Conseil Aristide Briand me regarde amusé, presque moqueur. Il y a quinze jours, il me revenait de corriger ses notes et de rendre les arbitrages budgétaires concernant son secteur. Aujourd’hui, tout a changé. Il forme son équipe en éliminant soigneusement ceux qui sont « trop » proches de Clemenceau : il ne fait pas bon être surnommé « Olivier le Tigre ». Je représente « l’ancien régime », une époque où la France était dirigée d’une main de fer par un homme qui a fini par lasser.

C’est par la presse que j’ai appris cet exploit de Blériot traversant la Manche en 37 minutes après avoir décollé d’un terrain proche de Calais, en étant face au soleil levant, comme l’exigeait le Daily Telegraph qui vient de lui remettre un prix de 25 000 francs or. Il y a deux semaines, j’aurais sans doute été envoyé pour féliciter ce héros. Le Petit Parisien me donne, en page 4, le nom du fonctionnaire (un ex-collègue du Conseil d’Etat) qui représente Briand et qui assiste aux premières loges, à un événement dont je suis maintenant tenu éloigné.

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Louis Blériot vient de traverser la Manche

C’est aussi par le journal que j’ai pris connaissance de la formation du nouveau gouvernement. Briand cumule la présidence du Conseil et le ministère de l’Intérieur (en éliminant l’ancienne équipe de la place Beauvau), Cochery arrive au ministère des Finances (le brillant Caillaux qui me connaissait bien, disparaît lui aussi), le général Brun remplace l’homme de confiance du Tigre, Picquart, à la Guerre.

Stephen Pichon reste au ministère des Affaires étrangères.  » Pendant trois ans de règne de Clemenceau, vous n’avez cessé de me court-circuiter. N’imaginez pas que je vais vous prendre dans mon équipe ! » Sa réponse à mon offre de service a le mérite d’être claire.

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Stephen Pichon : « N’imaginez pas que je vais vous prendre dans mon équipe ! »

Viviani continue à consolider son tout jeune ministère du travail. « Je vais enfin pouvoir travailler sans la pression d’un Président du Conseil qui ne cessait de tendre les rapports sociaux. Je n’ai nulle intention de prendre à mes côté un homme comme vous qui a accepté de coordonner l’envoi de régiments de dragons pour mater des grévistes ! » Une autre porte se ferme.

L’impression d’être un pestiféré. Ce téléphone qui ne sonne plus, ces groupes de fonctionnaires qui se taisent à mon arrivée, ces regards qui se détournent. Mes demandes de rendez-vous n’aboutissent pas ou alors, je suis reçu, comme aujourd’hui, par des responsables qui entourent leurs réponses négatives d’explications gênées.

« Ce ne sont pas vos compétences qui sont en cause. Mais voilà, vos représentez une époque que tout le monde veut oublier. En servant Clemenceau, vous vous êtes fait des ennemis. Et vos rivaux utilisent votre surnom « Olivier le Tigre » pour montrer votre attachement à un homme que même les radicaux rejettent. Mettez-vous au vert. Faites-vous oublier. »

Demain, j’ai rendez-vous avec Adrien Hébrard, le tout puissant directeur gérant du Temps, le prestigieux – et parfois ennuyeux – journal du soir. Il a déjà publié des articles que j’avais signés avec un pseudonyme.

Adrien Hébrard m’a lui même contacté après, visiblement, une intervention en ma faveur d’un ami commun, le général Gallieni. Il a une proposition à me faire.

A suivre… 

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