4 novembre 1910 : Remaniement ministériel raté

Négociations nocturnes, rebondissements de dernière minute, joie des entrants, fureur des sortants : Aristide Briand a constitué son nouveau cabinet qu’il vient de présenter au Président de la République, Armand Fallières.
Je n’ai pas réussi à convaincre le Président du Conseil de prendre des ministres ayant du poids.

Qui connaît Théodore Girard que nous mettons à la Justice ? Qui se soucie de Jean Morel, pâle ministre des colonies ? Comment ne pas étouffer un bâillement quand nous apprenons la nomination de Maurice Faure comme ministre de l’Instruction publique et des Beaux arts ?

Briand a voulu un gouvernement plus maniable, plus obéissant. Les fortes personnalités comme Millerand, Barthou ou Viviani ont disparu. Il n’a pas supporté leur soutien très tiède pendant le dur conflit des chemins de fer.

Je suis chargé de faire le tour des nouveaux ministres ayant des postes clef et de fixer les méthodes de travail qu’ils devront suivre avec la Présidence du Conseil.

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Un nouveau ministre des Finances, affable mais discret et au faible poids politique, Louis-Lucien Klotz

Ma rencontre avec le nouveau patron de la rue de Rivoli Louis-Lucien Klotz me plonge dans l’ennui. Il évoque son « grand projet » de centralisation du contrôle financier des ministères dépensiers à travers la mise en place d’une réunion trimestrielle. Il me demande conseil sur une centralisation identique des réponses aux observations de la Cour des Comptes. Je lui réponds avec des arguments techniques en me demandant si j’ai affaire à un chef de bureau ou à un ministre.

L’entretien avec Louis Puech ministre des travaux publics est à l’avenant. Sans réel programme pour son ministère, il continue à tempêter sur ce qu’il considère être « le » scandale de la Troisième république : la mauvaise conservation des archives du ministère des colonies en Afrique. Il veut une enquête interne immédiate sur cette « délicate question ». Je lui suggère de s’occuper en priorité de son propre portefeuille ministériel avant de venir fouiller dans celui du voisin.

J’évite enfin de croiser Louis Lafferre, ministre du travail, anticlérical forcené, impliqué dans le scandale des fiches et défenseur de la délation dans l’armée. Seule son amitié pour mon ancien patron Clemenceau me retient de dire du mal de lui à Briand.

Bref, un nouveau gouvernement décevant. La Chambre ne s’y trompe pas et lui accorde une confiance très mesurée par 296 voix contre 209.

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Une mine d’anecdotes sur la Belle Epoque, des films, des articles, des photos… dans le groupe  » Il y a un siècle » !

1er novembre 1910 : La Croix Rouge en deuil

Elle est de toutes les guerres mais personne ne lui tire dessus. Elle côtoie la souffrance mais n’en est jamais à l’origine. La Croix Rouge existe depuis 1863 et n’a cessé de s’étendre. Tous les grands pays ont signé aujourd’hui la fameuse convention de Genève de 1864. En principe, les armes se taisent quand passent les médecins ou les infirmiers et les blessés doivent quitter le champ de bataille sans être considérés comme des ennemis. Seul le soulagement de leurs souffrances compte.

La guerre que l’on ne peut malheureusement faire disparaître s’arrête maintenant à une frontière, celle posée par les textes internationaux et matérialisée par l’action dévouée de la Croix Rouge ( en France, la Société de Secours aux Blessés Militaires, SSBM).

A l’origine de tout cela, un homme: Henry Dunant.

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Le fondateur de la Croix Rouge Henry Dunant

Une imagination débordante, une énergie à revendre à ses débuts, un talent d’écriture aidant à convaincre (« Un Souvenir de Solferino » le rend définitivement célèbre et emporte l’adhésion des foules à la cause des blessés de guerre) puis l’usure dans les rivalités, les enjeux de pouvoir et l’oubli de tous. Dunant connaît la misère et l’isolement pendant un long moment.

Heureusement, le prix Nobel de la Paix ainsi qu’une pension de l’Impératrice de Russie sont venus réparer une partie des injustices à partir de 1901.

Au fin fond de la Suisse allemande, à 82 ans, Henry Dunant vient de mourir.

Les blessés de la guerre doivent beaucoup… à ce blessé de la vie.

30 octobre 1910 : Briand sauve sa tête

Briand a sauvé sa tête. Avec maestria. Nous avons répété ensemble hier soir et une partie de la nuit. Tout a été travaillé et rien n’a été laissé au hasard. Je lui ai proposé de se défendre face aux députés outrés par sa bévue de la veille, en utilisant trois méthodes : l’explication, la dramatisation… et l’humour.

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Jean Cruppi a été l’un des parlementaires scandalisés par les propos d’Aristide Briand hier.

Explication : Aujourd’hui, devant la Chambre, Briand est donc revenu sur l’incident de la veille où il avait donné l’impression qu’il pouvait choisir de rentrer dans l’illégalité si les circonstances l’exigeaient. Il a insisté sur le fait qu’il avait été interrompu dans son argumentation et que ses propos étaient plus nuancés qu’ils n’y paraissaient. Il a aussi évoqué sa profonde fatigue consécutive au dur conflit avec les cheminots. Fatigue qui explique une moindre vigilance dans son discours. Sa sincérité et son humilité ont fait merveille quand il est revenu sur ce moment douloureux.

Dramatisation : Le Président du Conseil a laissé entendre habilement que son gouvernement qui venait de ramener le calme dans des circonstances difficiles, restait un rempart contre les désordres. Les députés gagnaient donc à ne pas faire tomber le Ministère maintenant. Sauf à faire, en quelque sorte, un saut dans l’inconnu. Plus, il fallait même éviter une « demi-confiance » qui laisserait le gouvernement faible et sans autorité.

Briand a aussi tendu ses mains en direction des parlementaires et après un silence un peu théâtral, il leur a dit, pour rappeler que le calme était revenu dans les trains sans charge de la troupe et sans tir des soldats : « Voyez, je n’ai pas de sang sur les mains »

Humour : Il était prévu que Briand fasse basculer les rieurs de son côté. Quelques petites phrases bien tournées ont conquis l’assistance. Nous retiendrons surtout ces deux là : « Dictateur ? Eh bien je suis un dictateur fragile et si c’est là la dictature, je peux vous dire que la séance d’hier ne m’y encourage guère ! »

« Je viens remettre mon sort entre vos mains et si vous voulez le briser, je vous demande une chose : de le faire en plein jour et non dans un cave ! ».

Résultat de cette défense bien menée, un vote de confiance de 329 voix contre 183.

Briand a regagné son banc. Avant de s’asseoir, il a pris le temps de me faire un signe de tête avec un sourire et un regard exprimant la gratitude.

Le Patron est sauvé.

Je rentre chez moi, épuisé par le labeur et l’émotion et je vais dormir… enfin.

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