2 mai 1917 : Tardieu doit ramener l’aigle américain

Nous avons fait le bon choix : André Tardieu.
Ce brillant inspecteur général du ministère de l’Intérieur, devenu député de Seine-et-Oise en 1914, a longtemps écrit dans le Temps des articles incontournables et très lus dans les capitales du monde entier, sur notre politique étrangère. Il est un des rares français à bien comprendre les arcanes de Washington depuis qu’il y a été reçu, dans les années 10, par Theodore Roosevelt, alors président.

Chacun sait qu’André – nous sommes tous les deux amis de Clemenceau, anciens de Condorcet et de Normale – se révèlera capable d’y défendre les intérêts de la France. Notre pays a en effet besoin de tout ce que l’Amérique peut produire : le blé ou le sucre pour nos villes, les machines outils pour l’armement, les dollars à emprunter massivement, l’essence et surtout des soldats en nombre.
Tardieu doit aider les Usa à se transformer de façon radicale à notre profit. Ses conseils judicieux pousseront une Amérique immense mais enfermée depuis longtemps dans l’isolationnisme, dotée d’une armée de terre si réduite (quelques dizaines de milliers d’hommes), si peu équipée, qu’elle reste toute juste apte à protéger sa frontière mexicaine, à entrer de plain-pied dans le plus grand conflit de tous les temps.
T. Roosevelt disait qu’il rêvait d’une Amérique « discutant calmement mais avec un gros bâton à la main ». C’est ce gros bâton qu’André va aller chercher outre-Atlantique. Ce « big stick » est le seul à même de nous permettre de finir la guerre.
Je finis la rédaction de l’instruction à la signature du président du Conseil Ribot : en juin, les premières unités du corps expéditionnaire américain – CEA – doivent impérativement débarquer à Saint-Nazaire. J’envoie en outre un télégramme : « André, débrouille-toi, il nous faut 100 000 hommes d’ici 6 mois et un million dans un an ! Ramène-nous vite l’aigle américain dans tes valises ! »

Tardieu a fait un bref passage dans des fonctions de commandement au sein de l’armée avant de reprendre sa place de député très écouté au sein de la commission des armées de l’Assemblée Nationale. C’est là que nous sommes venus le chercher pour le nommer Haut-Commissaire aux Etats-Unis.

 

1er mai 1917 : Se vider la tête

Une aussi longue guerre… Que de morts, que d’horreurs, que de sang et de souffrances ! Ces dernières années auront été atroces. Plus envie d’écrire et de jeter sur le papier mes vains états d’âme. L’impression terrible d’être broyé par l’Histoire, qu’il ne restera aucune trace de nous et qu’il ne sert à rien de témoigner.
Ce conflit ne s’arrêtera donc jamais ? Au bout de combien de décès le général Nivelle cessera-t-il ses offensives ? A partir de quand les Allemands vont-ils renoncer à occuper notre territoire dans cette guerre que ni eux, ni nous ne pouvons gagner ?
Le découragement peut-il mener à la paix ? Quand mon fils va-t-il revenir ? Cette peur permanente de voir, un matin, un gendarme frapper gravement à la porte de mon bureau de l’Elysée pour m’annoncer une si triste nouvelle le concernant… Quand je lis une de ses lettres – il fait un vrai effort pour nous raconter son quotidien d’aviateur – je me dis que peut-être, au même moment, il est au mauvaise posture après un combat aérien raté.
Et non, je ne peux pas faire part de mon pessimisme. A personne. Sauf peut-être à ce journal.
Ce dernier sentiment, dans mon poste auprès du chef de l’Etat, serait considéré comme de la quasi-haute trahison. Alors je me tais. Je continue à travailler d’arrache-pied à cette victoire qui ne vient décidément jamais.
Actuellement, je traduis toutes les informations qui nous viennent de Russie et surtout je m’occupe de la succession de Maurice Paléologue, ami et dévoué ambassadeur à Saint-Pétersbourg, en ces heures trafiques de révolution. Ce dernier quittera définitivement la capitale aux mains du Soviet dans les prochains jours et il faut que je propose un nouveau nom de représentant de la république française au président de Conseil Alexandre Ribot.
Et puis, si nous pouvons trouver une place digne et gratifiante pour Maurice, ce serait mieux. Après un poste aussi prestigieux que celui d’ambassadeur dans une grande puissance, il faudra voir grand.
Je m’occupe. Je me vide la tête dans l’action.
Coordonner l’entrée en guerre des Etats-Unis à nos côtés, avoir un oeil sur le haut Etat-major, travailler en confiance avec des personnalités aussi différentes que Pétain ou Foch, garder un lien avec Clemenceau qui prend de plus en plus de poids… Un emploi du temps toujours aussi chargé qui m’évite de trop penser.

La capitale russe rebaptisée Pétrograd est en proie à une effervescence incontrôlée. Le Soviet a pris le pouvoir mais l’anarchie règne.

3 mai 1915 : Nicolas est incorporé

« Ainsi, il n’ira pas dans les tranchées… » Mon épouse pousse un soupir de soulagement. En apprenant que Nicolas a réussi à intégrer l’école d’aviation de Chartres, avec l’aide de mon ami René Besnard, sous secrétaire d’Etat à la Guerre, Nathalie se rassure un peu. Il lui semble que notre fils de 19 ans aura ainsi moins de chances d’être fauché par les mitrailleuses allemandes ou emporté par un obus. Là-haut dans le ciel, aux commandes de son Farman F20, il dominera les opérations et ne pourra disparaître dans la boue et les trous pleins d’eau sale, comme des milliers de jeunes gens de sa génération.

René Besnard, sous secrétaire d'Etat à la guerre, visite l'école d'aviation de Chartres
René Besnard, sous secrétaire d’Etat à la guerre, visite l’école d’aviation de Chartres

Je serre ma femme dans mes bras. Une larme coule à nouveau sur sa joue. Je ne peux lui avouer que les pertes de notre toute nouvelle aviation se révèlent aussi effroyables que les troupes au sol. Nos appareils demeurent peu sûrs, les erreurs de pilotage de la part de soldats à peine formés se multiplient, surtout dès que les missions s’enchaînent et les font tomber dans une irrésistible fatigue.
« Il se battra, dans son avion ? » me demande à nouveau Nathalie, anxieuse.
Je lâche, à moitié convaincu moi-même : « Pas vraiment, les Farman sont utilisés surtout pour la reconnaissance. Nicolas aura un fusil Lebel à la main mais il ne s’en servira sans doute guère. Il devra surtout prendre garde aux vents, aux nuages bas qui cachent souvent la piste, aux pannes mécaniques… »

René Besnard a bien accueilli ma requête concernant l’incorporation de Nicolas dans une unité d’aéronefs. L’aviation manque de pilotes et les pertes sont déjà lourdes.

 

Le Farman F20, aéronef de reconnaissance
Le Farman F20, aéronef de reconnaissance

Le vote par la Chambre, le 12 mars, de l’appel sous les drapeaux de la classe 1916 a été pour nous un coup de tonnerre. Notre petite famille pensait encore que la guerre serait finie avant que notre aîné soit en âge de porter les armes. Eh bien non. Tous les garçons valides nés en 1896, cela fait 350 000 soldats de plus. La France en a besoin, en urgence. De même qu’elle s’apprête à appeler la classe 1917 prématurément.

Deux semaines plus tard, les cheveux châtains clairs, courts, Nicolas fait encore plus gamin. Il a été reçu avec toute sa classe à la mairie du VIII ème pour un discours tonitruant et pénétré de patriotisme du maire, le docteur Philippe Maréchal, avant d’aller boire un coup, rue de Rome, avec tous les jeunes de son ancien lycée.
Je le conduis, le lendemain, avec une automobile de l’Elysée, à la gare Montparnasse, direction Chartres, le quartier Neigre et le 4ème escadron du Train, qui abrite la toute nouvelle école de pilotage.

L'école d'aviation de Chartres est hébergée par le 4ème escadron du Train au quartier Neigre (ou Nègre ? ) à Chartres
L’école d’aviation de Chartres est hébergée par le 4ème escadron du Train au quartier Neigre (ou Nègre ? ) à Chartres

Nicolas est un des seuls à rejoindre son régiment en allant vers l’ouest. Les autres arrivent par trains entiers de toute la Bretagne, marquent une pause plus ou moins longue, assis voire couchés sur les quais, en buvant, riant ou beuglant, avant de recevoir l’ordre de bifurquer vers la gare de l’Est ou la gare du Nord.
Nous nous embrassons. Nicolas arbore un petit sourire timide et triste. Je le trouve un peu pâle. Je voudrais le serrer fort mais devant ses camarades, je ne peux pas, ni n’ose. Je le laisse entrer avec sa grosse valise noire dans son wagon et j’attends, un peu hébété, que le train s’ébranle pour partir.
Je retourne enfin à la maison, l’esprit vide, la gorge complètement nouée.
La chambre de notre aîné est rangée, pour une fois. Le rideau bleu tiré. Plus de livres en vrac, par terre, en milieu de deux trognons de pommes et d’une ou deux bouteilles de cidre ou de bière vides . C’est propre, net. Rien n’y bouge. Un grand silence. J’aimerais tellement que Nicolas revienne, revienne remettre son petit désordre, vite…

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑