Une force brute, une ténacité à toute épreuve, on ne l’arrête jamais… Il regonflerait le moral de régiments entiers avec ses bons mots, ses colères calculées, son optimisme quand plus personne n’y croit, sa foi en la Victoire, son intransigeance face à ceux qui seraient tentés de baisser les bras. Clemenceau se bagarre, joue des coudes. Bientôt membre de commission sénatoriale de l’Armée, il va harceler le cabinet, houspiller chacun des ministres, continuer à se révolter face à la censure idiote de son journal « L’Homme Libre » devenu il y a quelques semaines « L’Homme Enchaîné ».
Un approvisionnement en armement insuffisant à un endroit du front ? Il dégaine. Un rapport trop optimiste et édulcoré sur les moyens de transport de troupes ? Il arme bruyamment son pistolet. Un convoi de blessés qui n’arrive pas à bon port suffisamment vite ? Il tire à bout portant.
Je viens de passer la soirée avec mon ancien patron, Le Tigre. J’en ressors gonflé à bloc. Sa technique reste simple et lisible pour tous : ne lâcher sur rien. Tout doit être sous contrôle, tiré ou poussé (c’est selon) et doit avancer à temps, chaque problème trouver sa solution (vite) et les hommes ne se distinguent que par les résultats obtenus. Foin de langue de bois et de circonlocution, on est prié d’appeler un chat un chat. Plus de cent morts dans un assaut pour ne gagner que quelques mètres ? C’est que le général X… fait partie des nuls et doit être relevé de son commandement. Des blessés pas évacués à temps du champ de bataille ? Le médecin chef Y… se révèle donc être un incapable, à remplacer sans ménagement.
Deux hommes raisonnent comme cela dans une France d’aujourd’hui qui en a bien besoin, deux magnifiques brutes coulées en acier trempé : Joffre et Clemenceau. Le premier a tous les pouvoirs ou presque et gouverne sans ménagement le pays de son GQG de Chantilly ; le second attend son heure (avec impatience) dans une opposition que je pressens comme acharnée.
Et Poincaré dans tout cela ?
Il essaie d’exister. Il essaie…
Clemenceau, l’indomptable, n’a pas fini de mordre les mollets de tous les ministres
Joffre a déjà limogé 162 généraux depuis le début de la guerre
Impossible d’écrire depuis la mi-septembre. Un brusque dégoût m’a pris un matin en prenant la plume. Comme il m’apparaissait, d’un coup, vain de raconter tout cela ! De raconter ces horreurs d’une guerre beaucoup plus terrible que redoutée qui détruit, engloutit notre énergie, notre peuple, saccage notre jeunesse !
J’ajoute que la visite des premiers trains de transport des blessés, gare de l’Est, m’avait aussi profondément affecté. Dans chaque soldat couché, meurtri qui hurlait de douleur en glapissant un « maman » dérisoire, je voyais évidemment mon fils Nicolas. Ces pauvres gosses fauchés par les éclats d’obus ou les mitrailleuses dans des assauts parfois absurdes, ils gémissaient comme des bêtes, pleuraient comme des enfants. Et cette odeur insupportable dans les wagons soi-disant « sanitaires », cette puanteur, mélange improbable de Dakin, de sueur, de sang (les pansements ne sont souvent pas renouvelés à temps et s’entassent ensuite dans des grands sacs de jute) de mort et de pourriture !
Mais ce qui a achevé de me décourager en un instant, en rentrant au bureau, c’est, je me rappelle, le rapport que j’ai dû établir sur… l’utilisation des cerfs-volants sur le front. Oui, vous avez bien lu : les cerfs-volants. Avant guerre, j’avais déjà eu entre les mains les travaux du brave général Saconey : dans la rade de Toulon, il avait réussi à faire s’élever à plus de 150 mètres de hauteur une nacelle avec plusieurs occupants et tout cela grâce à un agencement ingénieux de cerf-volants.
Notre officier supérieur remettait le couvert dès la guerre venue et proposait que nos régiments s’équipent de cerfs-volants pour observer l’ennemi, réaliser des relevés topographiques et des prévisions météorologiques.
De constater que même ce bel objet qu’est le cerf-volant, ce jouet favori des enfants, de mes propres mômes, allait lui aussi servir les combats, m’avait attristé beaucoup plus que j’aurais pu le penser. La main crochue de la sorcière Guerre prenait décidément tout, ne rendait rien et nous engloutissait tous ; même les jeux que l’on aurait plutôt vus dans des parcs parisiens au milieu des rires juvéniles et des cris de joie des gamins excités, y passaient sans ménagement.
J’avais fait valoir un peu doctement dans ma note pour le chef de l’Etat que les cerfs-volants allaient se révéler sans doute impossibles à protéger contre les tirs anti-aériens et qu’ils restaient trop sensibles aux conditions climatiques.
Puis, mon travail transmis, je m’étais affalé sur un fauteuil, les yeux vagues et j’étais resté au moins deux longues heures, hagard, sans réaction, effaré par l’absurdité de ce que je vivais.
C’est Poincaré lui-même qui m’a tiré de ma torpeur.
Il est entré dans mon bureau, dans l’obscurité, en douceur – je le voyais à peine – et m’a parlé. Presque chaleureusement.
« Cela n’a pas l’air d’aller fort. Je comprends. »
Il laisse passer un moment et reprend :
» Vous êtes resté seul à Paris alors que je fuyais à Bordeaux. Vous avez tenu la boutique Elysée sans moi pendant de longues semaines, de jour comme de nuit. Sans l’avoir voulu, vous avez tout assumé crânement : les contacts avec cette tête de caboche de Joffre et son état-major voulant l’indépendance vis à vis du pouvoir civil, ces ministres soupçonneux qui passaient pour vérifier que Gallieni ne faisait pas un coup d’Etat, ces pauvres Parisiens abandonnés par mon cabinet, qui commençaient à souffrir des privations voire des bombardements et qu’il fallait tant bien que mal rassurer et je n’oublie pas ce préfet de police – certes compétent – mais qui comptait sur vous… Et ces nouvelles du front qui se succédaient, si peu rassurantes… Maintenant, vous êtes fatigué, c’est normal.
Reposez-vous.
Tiens, j’ai même remarqué que vous ne tenez plus votre journal. Reprenez le, cela vous fait du bien. Et puis, je suis sûr qu’un jour, des gens le liront avidement. Ils apprécieront cette manière sans doute bien à vous de raconter l’Histoire, votre humour un peu décalé, votre sensibilité parfois à fleur de peau, votre coté affectueux qui transparaît toujours. Olivier, prenez le temps de penser à vous, à vos proches. La France que vous ne cessez de servir avec passion, attendra un peu. Soufflez, mon vieux… La guerre va être longue. »
Il me semble qu’à ce moment, il m’a posé un main sur l’épaule… mais je ne suis pas vraiment sûr. Ce geste était trop affectueux sans doute et Poincaré demeure pudique.
A un moment, je ne l’ai plus entendu. Le président était sorti, sur la pointe des pieds.
Le silence presque total est alors revenu dans mon bureau du premier étage, envahi par la même nuit que le parc du palais.
Je me suis levé pour rentrer chez moi. J’allais mieux.
Et, en chemin, en remontant à pieds vers mon domicile de la rue de Madrid, j’ai décidé de reprendre le fil de mon journal.
Nos troupes sont épuisées mais elles ont enfin réussi à repousser l’ennemi. Les Allemands qui avaient atteint la Marne, s’étaient approchés de 30 kilomètres de la capitale, ont reculé de plus de 40 à 50 kilomètres et le front se stabilise maintenant sur l’Aisne, de Verdun à Noyon.
La progression du front lors des combats qui s’appelleront plus tard « Bataille de la Marne »
Nous avons exploité à fond l’erreur tactique de l’armée de Von Kluck qui avait dédaigné Paris, obliquait par le sud-est et nous présentait son flanc droit. Les 100 000 hommes envoyés brutalement en renfort par Joffre (y compris 6000 fantassins transportés directement en taxis parisiens réquisitionnés) réunis notamment au sein de l’armée de Maunoury et du corps expéditionnaire anglais du général French, ont mis en difficulté l’adversaire l’obligeant à se replier.
Nous n’avons pas réussi à pousser plus loin notre avantage. Plus de 230 000 de nos soldats ont perdu la vie depuis août et la fatigue est telle que nous n’avons pu déloger les forces du généralissime Von Moltke lors des derniers combats du 10 septembre à aujourd’hui, sur l’Aisne.
Une course à la mer s’engage, chaque armée essayant de contourner l’autre, par l’ouest. Vu l’état des troupes, Joffre est peu optimiste sur nos chances de succès. Mais nous devons continuer à nous battre jusqu’au bout si nous voulons avoir une chance que la guerre cesse de se dérouler sur notre territoire.
Poincaré est rassuré. Les premières bonnes nouvelles militaires redonnent un peu d’espoir à nos dirigeants plongés dans l’ambiance lugubre de la préfecture de Bordeaux, où notre gouvernement s’est replié piteusement.
« Olivier, vous pensez que l’on va pouvoir revenir prochainement sur l’Elysée ? » m’écrit-il déjà impatient. Je lui réponds, après avoir consulté Joffre, que « c’est encore un peu prématuré. Nous ne pourrions nous permettre un second repli sur une ville du sud si le sort des armes devait de nouveau tourner en notre défaveur. »
Ma femme qui s’apprêtait aussi à quitter Versailles, avec mes beaux-parents et les enfants, pour le Beaujolais, dans la famille que nous avons là-bas, a en revanche défait avec soulagement ses malles. Nous restons donc en région parisienne, même s’il est sans doute trop tôt pour envisager de tous réintégrer notre appartement parisien de la rue de Madrid que je continue à occuper seul pendant la semaine.
Dans la journée, j’accueille actuellement les ministres Briand et Sembat qui viennent rendre une visite surprise au gouverneur Gallieni. Une rumeur idiote s’est propagée – me dit-on – sur Bordeaux et certains soupçonnent, ni plus ni moins, Gallieni d’avoir des ambitions personnelles ! Son cabinet composé de riches industriels, d’hommes prestigieux comme Paul Doumer, dépasse ce qui semble strictement nécessaire à un général uniquement missionné pour défendre Paris.
Résultat : on demande au garde des sceaux et au ministre des travaux publics d’en avoir le cœur net. Tout cela se révèle un peu puéril et Gallieni ne se laisse pas démonter. Il n’hésite pas, lors des dîners avec les deux ministres venus « l’inspecter », à faire des allusions en forme de clins d’œil aux intentions farfelues qu’on lui prête. Briand qui n’est pas né de la dernière pluie, reconnaît bien volontiers l’erreur de jugement des Bordelais et rit, beau joueur, aux mots ironiques du brillant général.
Ce soir, il a décidé lui-même d’en rajouter :
Briand : « Alors, mon général, quand allez-vous coucher directement à l’Elysée ? «
Gallieni : « Quand il vous plaira, monsieur le ministre, car je ne vous cache pas que je vous ai réservé une mission de confiance dans l’organisation de mon coup d’état ! ».
Nous rions tous, enfin un peu détendus. Nous oublions – c’est terrible à écrire – l’espace d’un instant, les horribles champs de bataille jonchés de morts, à l’odeur terrible de charnier, que nous avons visités, aux côtés du général Maunoury, ces trois derniers jours, en arrière du front nord.
Lorsque je porte mon verre de vin à la bouche, je suis soudainement pris d’une nausée, à la vue de ce liquide si rouge, me rappelant ces visions épouvantables et si récentes du sang répandu de nos centaines de soldats blessés et hurlants de douleur, évacués dans des ambulances trop peu nombreuses.
Je repose ma main sur la table, gêné, pâle et silencieux. Gallieni et Briand ont vu mon trouble. Les rires se sont arrêtés.
Briand me chuchote alors : « Olivier, vous êtes livide ! Vous pensez comme moi à nos gars horriblement fauchés, jonchant les terres le long de la Marne, retournées par les obus ? »
Je demeure sans voix.
Gallieni est lui aussi redevenu grave. Il se lève lentement, son bras porte son verre encore plein, légèrement au-dessus de son visage et solennellement, le regard sombre, il nous propose de porter un toast à la mémoire de nos soldats tombés au champ d’honneur : « A nos morts ! » lance-t-il d’une voix forte.
Nous répondons, debout et tout aussi recueillis : « A nos morts ! »
Puis, nous finissons nos coupes d’une seule traite, ces coupes devenues les images terribles et symboliques de ce sang versé sans compter, pour sauver la France.
Soldats français en septembre 1914Des morts sur le champ de bataille en septembre 1914