5 mai 1917 : Je n’arrive pas à convaincre

Un échec personnel : Je n’ai pas réussi à influer en faveur d’un changement de stratégie, à court terme, sur les actions des armées françaises au Chemin des Dames.
Poincaré m’a rétorqué : « Vous représentez le pouvoir civil. Vous ne pouvez vous mêler, sans arrêt, des affaires du Grand Quartier Général. «
Quant au ministre de la Défense Painlevé, il m’a lâché, bougon et en soupirant : « Vous savez – et sans vouloir être désagréable – je répare un peu vos choix passés, cher monsieur. Souffrez que je ne le fasse pas à la vitesse qu’il vous plairait. On ne peut remercier Nivelle comme cela. Même si Pétain est déjà prêt à prendre la suite, il faut que cette nouvelle nomination se révèle incontestable. Les pertes sur le front apparaissent comme très lourdes, certes, mais celles de Verdun l’étaient tout autant. A l’époque, on s’en émouvait moins ! »
Il a raison. Paul Painlevé est polytechnicien et mathématicien avant tout. Il compte, il chiffre, il évalue et pousse ensuite la décision – mûrement réfléchie – de façon rationnelle.
On ne peut encore parler avec certitude d’échec de l’offensive nouvelle, lancée hier et prolongée aujourd’hui. Il faut attendre.
Le ressenti du poilu qui s’élance à l’assaut, terrorisé, dans un bruit assourdissant de tirs d’artillerie, et qui, au bout d’une heure ou deux de vains combats, reçoit l’ordre d’essayer de s’enterrer dans un trou individuel pour sauver sa peau, au milieu des tirs de mitrailleuses allemandes, ne sera jamais celui de l’Etat-Major qui travaille avec des cartes et des rapports – et pas avec des états d’âmes de soldats – à plusieurs kilomètres de là.
Quant à la vision politique et parisienne, nous sommes encore plus loin du terrain, dans un jeu complexe de Poincaré, Clemenceau ou Briand, pour ne citer que ces ténors et des luttes d’influence aussi cruelles que discrètes entre la Chambre et l’exécutif, le pouvoir civil et militaire, l’Elysée et la Présidence du Conseil…

Il faut attendre…  Je ronge mon frein.

Nouvel assaut français au Chemin des Dames. Il sera aussi coûteux en vies humaines que les précédents… mais le changement de stratégie n’est pas encore décidé.

4 mai 1917 : Arrêtez la boucherie !

Faut-il en finir avec le général Nivelle ? Le commandant suprême des forces françaises a cruellement échoué lors des offensives massives du mois d’avril au Chemin des Dames. On parle de plus de 140 000 hommes hors de combat dont 40 000 tués. En trois jours ! Pour quelques kilomètres gagnés face à un ennemi qui, manifestement, avait eu vent de nos projets et su s’organiser ! Un désastre. Nos soldats sont venus s’écraser sur un mur infranchissable fait de canons, de barbelés, de mitrailleuses et de troupes beaucoup plus nombreuses que prévues et solidement retranchées.
Des manifestants surexcités, dans les rues de Paris, scandent pour la première fois depuis le début du conflit « A bas la guerre ! Vive le révolution russe ! » avant d’être dispersés sans ménagement par la police. L’automobile du président Poincaré est quant elle parfois huée à un carrefour lorsqu’elle les gens le reconnaissent. On craint les jets de pierre et les violences physiques : le préfet de police nous conseille d’éviter les sorties.
Dans les antichambres des ministères et de la Chambre, l’atmosphère devient lourde, presque irrespirable. On cherche des coupables, des têtes doivent tomber.
Le président du Conseil Ribot reste étonnamment silencieux et ne soutient guère le Président de la République, coupable à ses yeux d’avoir trop ouvertement soutenu, lors des conseils de guerre dans son wagon, Nivelle  et ses plans audacieux de reconquête territoriale. Le ministre de la Guerre Painlevé a déjà presque obtenu la tête de Mangin et il pousse en avant Pétain aux dépens de Nivelle.
Certains parlent même de démission de Poincaré. Les journalistes m’appellent pour savoir quelles sont les intentions de mon patron ; ils me poussent à expliquer la position du chef d’Etat et essaie d’arracher des confidences.

Quand on reprochait à Joffre d’avoir enterré, sans espoirs, l’armée française pendant deux longues années dans des tranchées, chacun était content de trouver Nivelle pour le remplacer. On attendait beaucoup de celui qui avait été l’un des vainqueurs de Verdun, capable de prendre les forts de Vaux et Douaumont. J’étais le premier à soutenir ce choix, paraissant évident à l’époque. Nous nous sommes trompés !

Le déplacement que j’ai fait, hier, sur les lieux des combats, m’a profondément choqué. Non seulement les pertes se révèlent considérables ( des dizaines de tentes immenses pleines de brancards, des fermes entières réquisitionnées et transformées en hôpitaux de fortune ) mais les moyens sanitaires ne sont pas du tout à la hauteur. De nombreux blessés souffrent dans des conditions indignes et meurent, faute de soins. Je vois beaucoup de gamins de l’âge de mon fils. Et le papa que je suis a parfois l’impression d’entendre sa voix dans les plaintes des soldats ou de voir ses yeux sous les bandages de visages couverts de sang. Et cette odeur asphyxiante de pourriture et de mort ! Tout ça pour quelques centaines de mètres gagnés aux Allemands. Je suis révulsé.

Revenu à Paris, je découvre que l’on parle d’une seconde « offensive Nivelle » programmée dans les prochains jours. Après un premier moment de stupeur, la colère l’emporte. Je prépare mes arguments pour le Président : il faut changer le cours de l’Histoire. La boucherie du Chemin des Dames doit s’arrêter. A moi de convaincre coûte que coûte et et d’aider à sauver des milliers de vies humaines.

Le général Nivelle, commandant les forces françaises, aime l’offensive. La victoire est à ce prix. Mais quel prix ?

3 mai 1917 : Faut-il fermer le robinet pour les Russes ?

 » Couper le robinet pour les Russes ?  » : c’est LA question du moment. Chaque fonctionnaire binoclard du Quai y va de sa petite note, plus ou moins bien troussée, pour le ministre et les journalistes donnent leur opinion dans des éditos enflammés. Faut-il interrompre l’afflux de crédits publics et privés, la levée d’emprunts vers cette nouvelle Russie pleine de bruits et de fureur révolutionnaire ?
Dans une France faite de petits épargnants ayant tous un bas de laine patiemment accumulé mais en même temps avec un riche passé de sans-culottes et de coupeurs de têtes royales, la réponse ne va pas de soi. Nous sommes dans un débat passionné  » à la française  » où les arguments les plus scientifiques, cartésiens côtoient la démagogie la plus éhontée et l’effet d’estrade spectaculaire.
 » Il faut interrompre les prêts : l’Etat russe n’existe plus vraiment, les nouveaux pouvoirs sont faibles, rivaux et ne peuvent garantir un remboursement. En outre, l’armée russe apparaît en pleine décomposition et ne peut donc plus soutenir l’effort de guerre justifiant un appui de notre part. » C’est la thèse de mon ami Maurice Paléologue, l’ambassadeur de France à Pétrograd pour quelques jours encore. C’est aussi mon avis.

Mais ce ne sera pas la position finale du Cabinet.

Le gouvernement est complètement influencé par le ministre Albert Thomas, ministre bien à gauche, aussi sympathique qu’exalté, qui a été envoyé sur place, pour aider à définir la nouvelle politique de notre pays.
Là où Maurice ne voit que désordres, ouvriers désoeuvrés sans chefs, soldats déserteurs et soudards sans officiers, grèves à répétitions, début de famine et insécurité généralisée, Albert Thomas sent la sève révolutionnaire monter, des gens neufs et un monde nouveau s’installer, des idées audacieuses émerger…
Maurice s’exclame, effondré :  » c’est le f…  » . Albert Thomas rétorque enthousiaste : « …mais que c’est beau, que c’est beau !  »
Et attendant, la France  » lâche du lest  » , révise presque chaque jour ses positions diplomatiques pour ne pas contrarier les nouveaux maîtres de la Russie et surtout, continue de payer, encore et encore…

Révolution libératrice et pleine d’espoirs ou désordres généralisés et inquiétants ?

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑