17 novembre 1907: Refaire le monde en Palestine?

Jaffa, ville accueillant une bonne part de l’immigration juive au début 1900

Les échos qui nous parviennent au ministère, par le Quai d’Orsay, sur le triste sort qui est réservé aux juifs en Russie me font maintenant mieux percevoir le sens qu’il fallait donner au premier congrès sioniste qui s’est tenu à Bâle il y a dix ans.

Le Président du congrès juif, Theodor Herzl avait poussé à l’époque à la création d’un fonds national juif destiné à l’acquisition et au développement de terres en Palestine. Je ne comprenais pas à ce moment que de nombreux ashkénazes, victimes d’épouvantables pogroms couverts par la police tsariste, n’auraient d’autres choix que de fuir vers des terres nouvelles.

Depuis trois ans, de nombreux immigrants affluent sur les terres chaudes du Proche Orient.

On me parle d’un certain Aharon David Gordon, originaire d’Ukraine. A 48 ans, cet ancien comptable se lance dans les travaux des champs, l’entretien des vignobles et des orangers sur une terre pas toujours hospitalière.

Exalté, un peu mystique, il est en passe de devenir un modèle pour de nombreux jeunes juifs qui rejoignent ces nouvelles terres. Il leur parle de Tolstoï et arrive à les convaincre que seule l’union intime de l’homme et de la terre peut sauver l’humanité.

L’homme, pour lui, ne peut se réaliser que dans le travail des champs.

Il faut en finir, clame-t-il, avec les clivages sociaux qui conduisent à des conflits graves dans une même société. Les petites exploitations agricoles réunissant des individus animés par un même idéal et une même énergie doivent permettre de dépasser ces divisions.

« Par le travail agricole, l’âme des hommes s’élève. »

J’espère que cette arrivée de juifs dans des terres déjà occupées par des arabes va se faire harmonieusement. L’Empire Ottoman a assoupli cette année sa réglementation d’immigration. Les juifs ne sont plus obligés de corrompre des fonctionnaires turcs pour entrer dans cette Terre Sainte.

Pour autant, cet Empire que nous savons bien fragile, est-il capable de favoriser des relations harmonieuses entre arabes et juifs?

Je ne suis pas sûr du tout que tout cela puisse évoluer de façon favorable.

D’une part, les européens, banquiers de l’Empire Ottoman, poussent de facto à une internationalisation des territoires de Terre Sainte. D’autre part, sur place, les arabes prennent progressivement conscience de leur identité et de leur culture.

Si l’on ajoute à ces deux tendances qui ne vont pas forcément dans le même sens, une troisième, avec la forte poussée immigrante juive, portée par des idéaux issus du Congrès de Bâle, nous arrivons à une situation, pour le moins, complexe.

Il faudra, sur place et dans les chancelleries, beaucoup de diplomatie. Espérons que nos nouveaux amis anglais, très influents là-bas, travailleront dans le même sens que la France pour faire prévaloir des solutions pacifiques.

Biluim wearing traditional Arab headdress, the keffiyeh. Juifs issus de la première vague d’immigration en Palestine (1880,1890). Il sont maintenant habillés comme les populations arabes.

16 novembre 1907: « Teddy » Roosevelt, un Président nature

 120°-Panorama, Half Dome, Yosemite National Park

Nouveau déjeuner avec le collègue qui a passé cinq ans à l’ambassade de France à Washington.

Il me raconte que le Président Theodore Roosevelt est un défenseur acharné des parcs naturels et de la faune.

A la suite des interventions de Gifford Pinchot, chef de la division des forêts au ministère de l’intérieur, ce ne sont pas moins de 159 étendues boisées qui ont été placées cette année sous la gestion du National Forest. Certains américains s’en amusent et caricaturent cette frénésie de protection des arbres par l’Etat Fédéral. Des dessins circulent dans la presse satirique montrant d’immenses forêts où chaque séquoia est protégé par un agent fédéral armé.

« Si nous n’avions pas créé un système de réserve, chaque acre de bois de l’Ouest serait aux mains d’un trust » s’est écrié, persuadé de son bon droit, le Président.

Plusieurs parcs naturels viennent aussi d’être transformés en parcs fédéraux. C’est le cas du magnifique Yosemite en Californie. Une ligne de chemin de fer vient d’y donner accès. Je rêve d’y aller un jour!

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Roosevelt avec le créateur de Yosemite National Park, John Muir

Le Président a même donné son surnom « Teddy » aux…ours en peluche .Tout cela à la suite d’une sympathique anecdote, rapportée par toute la presse américaine, sur le fait que le chef d’Etat, passionné de chasse, aurait refusé de tuer un vieil ours blessé qui ne pouvait se défendre. Depuis, les marchands de jouets font fortune en commercialisant des ours avec le nom de Teddy: Teddy’s Bear puis Teddy Bear.

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15 novembre 1907: Le procès Edalji, une affaire Dreyfus anglaise

 Conan Doyle démontre l’innocence de G. Edalji

Conan Doyle est un monsieur fascinant: Ecrivain à succès, homme politique et auteur d’exploits sportifs. Passionné de cricket, arbitre de combats de boxe, pilote d’automobiles lancées à grande vitesse, il donne une image flatteuse des gentlemen anglais.

Je ne savais pas, jusqu’à ce que je tombe sur des articles du Daily Telegraph parus cette année, que le père de Sherlok Holmes s’investissait aussi dans la réparation des erreurs judiciaires de son pays.

George Edalji, jeune avoué indien a été condamné il y a quatre ans à trois années de travaux forcés pour une mutilation de chevaux…qu’il n’a pas pu commettre.

Les articles de Conan Doyle font éclater une réalité peu reluisante. La police locale de Sa Majesté s’est acharnée sur un innocent, sans preuve véritable et avec visiblement des préjugés racistes.

Mué en talentueux détective, assisté du major Wood son fidèle secrétaire, l’écrivain, ancien médecin, a recherché des indices de l’innocence d’Edalji dans toute la campagne autour de Birmingham. Avec les mêmes rigoureuses méthodes d’investigation que Sherlock Holmes, Conan Doyle démontre, point par point, que les soi-disantes preuves réunies par la police, ne résistent pas à l’analyse.

Comme pour l’affaire Dreyfus, les corps de fonctionnaires et les magistrats peinent à reconnaître leur erreur initiale et préfèrent maintenir la condamnation d’un innocent plutôt que de remettre en cause leur administration et le fonctionnement de leurs tribunaux.

Pour autant, sous la pression de l’opinion publique et après l’intervention du gouvernement, Edalji va être réhabilité et pourra reprendre ses activités d’avocat.

Les Anglais sortent de cette affaire plus rapidement et avec plus d’à propos que nous, Français, pour l’affaire Dreyfus. En effet, le Royaume vient de créer une Cour d’Appel Pénale, destinée à rejuger les affaires criminelles où des doutes subsistent sur la culpabilité des condamnés.

Avec la France, la Grande Bretagne devient le deuxième grand pays à considèrer que les droits fondamentaux et la liberté d’un homme l’emportent sur la préservation de la réputation d’une administration. L’individu est ainsi protégé contre l’arbitraire et un Etat qui ne peut être tout puissant.

Le Royaume anglais et la République française viennent de faire un grand pas en avant, dans leur fonctionnement et leur mentalité. Ils se rapprochent ainsi l’un de l’autre.

 George Edalji

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