5 novembre 1908 : William Taft élu Président des Etats-Unis ? Les Français s’en moquent !

C’est maintenant certain. William Taft devient le 27ème président des Etats-Unis nous annonce le message télégraphique de notre ambassade à Washington.

Cette élection n’aura pas passionné les foules en Europe et en France. L’Amérique fait rêver mais reste loin de nos préoccupations. Collectivement, nous peinons encore à discerner le rôle que pourrait jouer cette nation dans notre monde actuel et futur. Nous sommes beaucoup plus attentifs à ce qui se passe dans les deux autres pays de la triple Entente : Angleterre et Russie. Les évolutions de l’Allemagne ou de l’Autriche-Hongrie, celles de nos colonies ou de l’Empire Ottoman, nous préoccupent plus que les USA.

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Le nouveau président des Etats-Unis qui prendra ses fonctions dans quelques mois, pèse 170 kilos

 Et puis, nous ne comprenons pas bien, non plus, le rôle exact d’un président américain. Notre France jacobine évalue mal les pouvoirs réels d’un chef d’Etat qui doit composer avec les Etats fédérés jaloux de leur indépendance, alors qu’en France, il « suffit » pour Clemenceau d’actionner les préfets s’il souhaite voir exécuter chacune ses volontés.

Le rôle important dévolu aux deux chambres américaines nous rappelle bien, pourtant, celui qui échoit à notre toute puissante Chambre. Mais Taft aura cette chance de ne pas pouvoir être renversé pendant quatre ans – le Sénat n’a pas ce pouvoir –  alors que mon Patron risque sa tête à chaque vote d’ordre du jour.

Bref, les comparaisons ne nous aident pas à « sentir » cette élection et seuls quelques américanophiles, dont je fais parti, ont veillé pour savoir qui, de Taft ou Bryan, allait émerger de ce scrutin.

Clemenceau lui-même, qui a vécu Outre-Atlantique peu après la fin de ses études de médecine et s’est marié avec une Américaine, a quitté son bureau tard hier soir sans me dire un mot sur ce sujet.

Pour en avoir discuté avec lui ces derniers jours, je sais, tout au plus, qu’il a de la sympathie pour « l’énergique Theodore Roosevelt » et qu’il regrette que celui-ci ne se soit pas représenté.  » Il vaut mieux avoir Taft que le populo et démagogue Bryan… mais franchement, ce secrétaire d’Etat à la guerre aura du mal à arriver à la cheville de Roosevelt « .

Le jour se lève sur Paris. Les Etats-Unis ont un nouveau président. Cela va faire quelques lignes dans les journaux du matin.

Bref, la France s’en moque.

4 novembre 1908 ; Elections USA : les Républicains gagnent largement

 » Victoire probable, sans ambiguïté et sans surprise des Républicains.  » Ce sont les termes du télégramme de notre ambassade à Washington, billet envoyé par un attaché qui suit de très près les opérations de comptage des bulletins après les élections présidentielles du 3 novembre, Outre Atlantique.

Probable ? L’attaché a raison d’être un peu prudent. Le dépouillement des bulletins dans l’immense pays que sont les USA peut réserver quelques surprises. Il ne faut pas oublier en outre qu’un second vote, celui des grands électeurs, peut inverser ou amplifier les résultats issus du vote des citoyens. 

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Caricature des deux candidats en lice : le Républicain William H. Taft et le Démocrate William J. Bryan. 

Pour autant, il est douteux que le Démocrate Bryan remonte son retard sur le Républicain Taft. Ce dernier reste porté par l’immense popularité de Theodore Roosevelt qui a choisi de ne pas se représenter et le soutient.

Les deux anciens avocats, les deux « Bill », ont fait chacun une belle campagne, ont serré des milliers de mains et prononcé des centaines de discours. Pour le Démocrate, cela ne suffit pas. Il n’est majoritaire que dans les Etats du Sud, moins peuplés que ceux du Nord. Son pacifisme, son anti-impérialisme n’entre pas complètement en résonnance avec une Amérique qui découvre avec fierté sa puissance économique et militaire, une Amérique qui a décidé de peser de plus en plus lourd sur la scène internationale.

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William J. Bryan serait battu pour la troisième fois

Son opposition aux thèses scientifiques de l’évolution (théories de Darwin) lui aliène les milieux intellectuels des grandes universités du Nord et fait sourire bon nombre de leaders d’opinion des Etats industriels.

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La campagne de Bryan a été dynamique mais n’a pu inverser la tendance

En face, Taft, secrétaire d’Etat à la guerre, rompu aux négociations internationales, rassure. C’est l’homme d’expérience qui peut prendre la tête du pays sans mauvaises surprises.

L’orientation sociale qu’a su donner Roosevelt à son mandat garantit à son « poulain »  Taft le vote d’une fraction importante des classes populaires.

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William H. Taft succèdera donc à T. Roosevelt

Alors combien de voix d’écart ? L’attaché d’ambassade se risque à pronostiquer une majorité de 51 % des voix pour les Républicains et un écart de 6 ou 7 points avec les Démocrates qui plafonneraient à 43 ou 44 % , le reste des suffrages s’éparpillant entre les « petits » candidats (le socialiste Debs, le partisan de la prohibition Chafin…).

L’Amérique reste donc profondément républicaine et William Taft s’apprête donc à prendre la difficile succession d’un Président Roosevelt très aimé.

31 octobre 1908 : Le lynchage

L’homme est paniqué. Il court dans tous les sens. Dès qu’il essaie de quitter la place de cette petite ville du Tennessee, la foule compacte et hostile le repousse violemment et l’oblige à rejoindre le centre du carrefour. A cet endroit, l’attend un arbre, une grosse branche et une corde avec un noeud coulant. Pendue à une autre branche se balance déjà la mère de l’homme, les mains attachées dans le dos, la tête pendante contre le corps, la nuque brisée.

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Lynchage d’une femme noire aux USA, au début du XXème siècle

L’homme est noir. On l’accuse d’avoir volé un cheval, on a reproché à sa mère d’avoir pris sa défense. Un « tribunal » composé à la va-vite par ceux qui souhaitaient le plus en découdre ce jour-là a rendu la sentence : c’est la mort par pendaison puis le bûcher (pour « purifier » les corps, disent-ils).

Les enfants blancs rient. Le maître d’école leur a donné leur après-midi pour assister au spectacle. Le shérif s’éponge le front. ll a bien essayé de transférer les prisonniers devant une Cour dans la ville principale du comté mais la foule lui a fait comprendre que la justice des hommes devait s’effectuer sur place. Le shérif est élu, il est pragmatique et il a cédé. Lui, il sait que l’homme noir n’a rien fait. Il a même une idée du nom du vrai coupable. Mais il ne veut pas d’histoires. Et puis, il est seul, il a peur de cette foule, de ces concitoyens qui hurlent un fusil dans une main et une bouteille dans l’autre.

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Une scène de lynchage, aux Etats-Unis dans les années 1900

Le pasteur est dans son temple, il cache les enfants de l’homme noir. Il sait que si les enfants sont retrouvés, leur sort sera aussi terrible que celui de leur père.

Il prie, il prie pour cette Amérique du début du XXème siècle, ce pays qui aime la liberté et a lutté contre l’esclavage. Il prie pour les Noirs qui ont été libérés dans les Etats du Sud auxquels leurs anciens maîtres réservent un destin parfois plus affreux que celui qu’ils connaissaient avant la guerre de Sécession.

L’homme d’église est à genoux. Il entend, venant du dehors, les hurlements de bête du père des jeunes enfants noirs réfugiés dans la maison de Dieu. Il sait qu’avant la pendaison, il y a des humiliations, des tortures de plus en plus sadiques.

Le pasteur a honte, honte de ne pouvoir rien faire, honte de cette Amérique dure pour les faibles, honte de ce peuple sudiste qui se venge sur les Noirs d’une guerre civile perdue.

Dans quelques jours, il votera. Il votera pour un nouveau président des Etats-Unis. Il écartera le candidat démocrate favori dans les Etats du Sud. Il donnera sa voix aux Républicains du Nord en espérant qu’un jour, l’un d’entre eux délivrera les Noirs de leur cauchemar infini.

Dehors, le silence se fait. L’homme noir est mort.

Une larme coule sur la joue du vieux pasteur. Il serre les enfants dans ses bras et leur dit : « quand vous serez grands, il faudra vous regrouper avec les autres Noirs et jurez-moi que vous vous battrez pour votre dignité, pour vos droits ! Dieu l’exige ! « 

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