28 octobre 1908 : Le parcours sans faute du Président Roosevelt

Où que l’on porte son regard sur le bilan de cette présidence, tout semble avoir réussi à Theodore Roosevelt.

L’économie ?

Un début de krach boursier en 1907 et un commencement de récession ont été enrayés à temps par des décisions pragmatiques d’injection de fonds -privés – dans les banques fragilisées et d’assouplissement de la loi anti-trust. Une législation bancaire est en cours d’élaboration et le pouvoir envisage la création d’une Réserve fédérale.

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Le Président T. Roosevelt et sa famille

Le social ?

 » La Maison Blanche qui est propriété de la nation traite de la même manière tous les citoyens honorables de la nation. En même temps, j’ai souhaité faire comprendre aux ouvriers que je résisterai comme du silex à la violence et au désordre qu’ils pourraient créer, tout autant qu’à l’arrogante avidité des riches et que j’agirai aussi vite contre les uns que contre les autres.  »

Les Américains ont apprécié cette politique du juste milieu. Elle est un réconfort pour les mineurs appauvris qui se sont mis en grève, il y a deux ou trois ans, et ont trouvé un allié dans le pouvoir fédéral doté d’un récent ministère du travail. Elle rassure aussi les milieux d’affaires qui savent pouvoir trouver un appui en cas d’entrave à la liberté du travail et d’entreprendre.

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Theodore Roosevelt :   » Je me méfie de l’arrogante avidité des riches ! « 

La nature ?

Roosevelt a compris que le contrôle des ressources naturelles comme l’eau, notamment dans l’Ouest, était indispensable pour éviter des utilisations anarchiques et un gaspillage généralisé. Il a donc placé l’Etat fédéral à même de prendre des mesures en matière d’irrigation et de gestion des bassins.

Un vaste programme de création de parcs nationaux a été engagé : on peut maintenant admirer une flore et une faune éblouissante à Crater Lake, à Wind Cave ou à Mesa Verde.

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T. Roosevelt visite un parc national

L’international ?

Rappelons simplement que Théodore Roosevelt a obtenu le prix Nobel de la paix pour la médiation qu’il a effectué avec talent entre la Russie et le Japon lors du conflit de 1905.

Un très bon Président donc.

Mais comme si cela était trop beau pour être vrai, comme s’il voulait finir sa vie politique sans s’user, Roosevelt a décidé… de ne pas se représenter.

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Un Président heureux de laisser tomber la politique !

Il prépare actuellement son prochain safari et préfère quelques coups de fusil dans la savane africaine à une nouvelle campagne électorale.

Roosevelt laisse un homme plus terne et moins populaire que lui, William Howard Taft, reprendre le flambeau du parti républicain.

Pendant ce temps, la grande Flotte blanche tourne autour du monde. Sur ordre de la Maison Blanche, quatre puissantes escadres de cuirassés de l’US Navy sont parties faire une démonstration de la force navale des Etats-Unis. Dans tous les ports de la planète -Trinidad, Rio, Punta Arenas, Honolulu, Auckland, Yokohama, Colombo… ils sont accueillis par des foules joyeuses.

Des foules qui sont persuadées que, maintenant, l’Amérique peut sauver le monde.

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Theodore Roosevelt sur le cuirassé USS Connecticut

14 octobre 1908, Bosnie Herzégovine : quand l’Europe joue avec le feu

Les faits : le 5 octobre 1908, l’Empire Austro-hongrois annexe officiellement la Bosnie Herzégovine, pays qu’elle occupait depuis trente ans déjà.

Depuis dix jours, les réactions dans les chancelleries occidentales sont très négatives. La France et l’Angleterre parlent de « coup de force » des Autrichiens. L’Allemagne regrette de ne pas avoir été consultée et considère qu’il s’agit d’une action « unilatérale ». La Russie, enfin, se sent humiliée d’être exclue de l’avenir d’un peuple en majorité slave.

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Une rue de Sarajevo en 1908

Quant à l’Empire Ottoman, il n’émet que de faibles protestations. C’était lui qui exerçait, sur le papier du moins, la souveraineté sur ces terres du sud de l’Europe. On murmure que le Sultan aurait bénéficié de transferts importants de fonds venant de la monarchie habsbourgeoise.

D’un strict point de vue diplomatique, la crise devrait se calmer rapidement. Les troupes de François-Joseph occupaient déjà Sarajevo et sa région, il n’y a donc pas de changement d’un point de vue militaire. En outre, Vienne réalise de gros efforts pour tirer vers le haut ces territoires encore peu industrialisés : construction de ponts et de 6500 kilomètres de lignes de chemins de fer, agrandissement des routes, électrification des villes, alphabétisation de la jeunesse… Autrement dit, l’annexion ne fait que confirmer un état de fait économiquement bénéfique.

Pour autant, cet événement reste lourd de menaces.

Il est la démonstration du manque de concertation entre Etats européens. L’action unilatérale, la politique du « fait accompli » semble payante. Le traité de Berlin de 1878 (qui règlait le sort des anciennes possessions ottomanes en Europe) devient lettre morte. Ceci rajoute de l’incertitude dans les relations diplomatiques et n’est pas facteur de paix.

Ni la Bosnie, ni l’Herzégovine ne sont allemandes. Composées de Serbes orthodoxes, de Croates catholiques et de « Turcs » musulmans, ces deux contrées sont des mosaïques potentiellement instables, où la cohabitation entre religions et nationalités ne va pas de soi. Les jalousies entre Serbes, Croates et Turcs peuvent naître à tout moment : à la faveur de la construction d’un pont, du recouvrement inégalitaire d’un impôt, de l’implantation d’une école à un endroit plutôt qu’à un autre.

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Caricature dans un journal autrichien : les Bosniaques sont considérés comme « arriérés » par les Autrichiens et les Hongrois. Aucun des deux peuples ne veut payer, avec ses impôts, pour le développement de cette région.

Belgrade, la capitale voisine, continue à rêver d’une « Grande Serbie » et des nationalistes de part et d’autre de la frontière mènent des activités parfois violentes (avec le soutien des services secrets de Belgrade ?)  que la police autrichienne peine à contrôler et réprimer.

Les Balkans demeurent une poudrière. Poudrière de peuples rivaux, de religions différentes. Poudrière faite de conflits d’intérêts entre puissances : les Russes souhaitent rester influents dans cette région en partie slave ; les Autrichiens veulent, avec le soutien implicite de l’Allemagne, préserver la partie sud de leurs frontières ; l’Angleterre reste attentive à la libre circulation des marchandises sur les voies maritimes et à l’équilibre des forces sur le continent ; la France se méfie de toute démarche d’expansion d’une nation germanique.

Pour qu’une poudrière soit dangereuse, il faut un baril de poudre. Il existe donc, ce sont les Balkans.

Pour aboutir à une explosion, il faut aussi une mèche et une étincelle. Le système des alliances entre puissances, la tentation des coups de force de la part des Etats européens, les actions troubles des services secrets serbes ou autrichiens, forment bien une « mèche » dangereuse.

Et l’étincelle? Pour l’instant, il n’y en a pas.

Pour l’instant.

30 septembre 1908 : Une droite dure pour l’Autriche ?

Vu de France, cela inquiète. Observer le maire de Vienne, Karl Lueger, c’est constater combien il est facile pour la droite dure et antisémite d’accéder au pouvoir dans un grand pays européen.

Nul ne sait qui de la poule ou de l’oeuf… Le bourgmestre de Vienne tient-il des propos contre les juifs pour ramasser des voix dans les milieux populaires viennois qui apprécient cette vision des choses ? Ou les phrases assassines et scandaleuses de Karl Lueger font-elles naître des sentiments nauséabonds dans le public qui l’écoute ? Les deux à la fois sans doute.

karl-lueger.1222751055.jpg Karl Lueger

Il encourage l’exclusion des étudiants juifs des corporations d’étudiants, il dénonce la prééminence des grandes familles d’industriels  -les Hirsch, les Springer, les Wodianer ou les Rothschild – et revient souvent sur « la culpabilité d’un peuple qui a crucifié le Christ ». Les petites gens des faubourgs viennois -artisans, commerçants sans le sou – apprécient ces phrases simples qui désignent des boucs émissaires évidents aux malheurs des temps.

« Der Schöne Karl » – le beau Charles – homme grand et élégant, parle aussi en dialecte pour séduire des masses qui recherchent son sens de la proximité, ses allusions « aux vrais problèmes de tous les jours ». Il remonte le Ring en serrant les mains qui se tendent. Il capte, à chaque instant, l’humeur du moment, l’ambiance d’une époque, les désirs cachés de foules urbaines qui se veulent un interprète et un guide.

Inquiétante aussi cette facilité à accéder et à se maintenir au pouvoir : Karl Lueger a été élu démocratiquement en 1897 et a toujours été réélu depuis.

La monarchie a un peu bronché au début et l’Empereur François-Joseph a refusé de le nommer immédiatement dans son poste mais finalement, s’est incliné. Depuis, Lueger et l’Empereur se croisent régulièrement à l’Opéra et se serrent cordialement la main.

Lueger est un gestionnaire habile. Il a fait construire à Simmering et Leopoldau les usines à gaz dont la ville avait besoin, il a électrifié les tramways et s’investit dans un programme social ambitieux réclamé par les milliers d’ouvriers miséreux des quartiers périphériques. De nouveaux hôpitaux et sanatoriums voient aussi le jour. Il entoure la ville d’une ceinture verte bienvenue pour les promenades du dimanche.

Les Viennois aiment cette Droite pleine d’assurance, ce tribun populiste qui les berce et les dirige d’une main sûre.

Chaque année, dans les faubourgs ou dans les salons, l’antisémitisme grandit, prend de l’ampleur comme un cancer. Il pourrait un jour étouffer l’Autriche comme la peste.  

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