13 novembre 1907: Il faut sauver « L’Humanité »

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Jaurès! Ce diable d’homme a beau être le premier et plus farouche opposant de mon ministre, je ne peux m’empêcher d’avoir beaucoup de respect pour lui, teinté d’un brin d’amusement.

Respect pour cet homme droit, combattant infatigable pour l’avénement du socialisme, apôtre du progrès social, défenseur des faibles.

Léger amusement pour ce côté idéaliste manquant parfois un peu de réalisme. Avec lui, nous sommes loin des radicaux que je fréquente chaque jour!

Son journal « L’Humanité », créé il y a trois ans, continue à battre de l’aile.

Equilibrant ses comptes s’il atteint les 70 000 exemplaires vendus, il tire à peine pour le moment à 30 000.

Il faut dire que le titre en lui-même ne fait pas dans la modestie et la simplicité! Le nombre d’agrégés rédigeant les articles (on en compte, paraît-il, plus d’une quinzaine) éloigne aussi cette feuille de son public souhaité: Les ouvriers.

Force est de reconnaître que dans la rue, je vois plus les hommes en casquette sortant de l’usine se ruer sur « Le Petit Journal » racontant avec force détails le dernier crime sanglant que sur ce titre austère, quasiment sans illustration, dont le but est « la réalisation de l’humanité [qui] n’existe point encore ou existe à peine. A l’intérieur de chaque nation, elle est compromise et comme brisée par l’antagonisme des classes, par l’inévitable lutte de l’oligarchie capitaliste et du prolétariat » (éditorial de M. Jaurès  du premier numéro du 18 avril 1904).

J’ai été heureux d’apprendre que le journal, menacé financièrement cette année, va pouvoir continuer après la constitution d’une nouvelle société éditrice.

Des rumeurs courent sur les origines du financement; des hommes d’affaires, des banquiers sont cités…

Il est désagréable de voir comment certains peuvent faire naître ces bruits malsains destinés à discréditer une oeuvre portée par un homme chaleureux, pétri de socialisme…court sur pattes mais à l’âme élevée.

Un collègue du Conseil d’Etat que je croise souvent en réunion, Léon Blum, ne cesse de me dire qu’il faut lire l’Humanité… ou rejoindre ses rédacteurs. On y est en bonne compagnie: Briand, Viviani, Anatole France, Jules Renard.

La rédaction serait-elle intéressée par mon modeste journal? Ai-je des idées dignes de leurs nobles ambitions? Ma plume de fonctionnaire pressé et plongé dans l’action vaut-elle celle d’un agrégé?

12 novembre 1907: Pas de syndicat et pas de grève pour les fonctionnaires

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Je travaille actuellement sur un projet d’organisation des fonctionnaires, déposé à la Chambre, pour l’instant sans succès, qui aboutirait à mettre en place un système de « statut ».

L’idée de « statut » est née cette année dans des notes rédigées par Georges Demartial, collègue chef de bureau au ministère des colonies. Rappelons que ce dernier s’était déjà fait remarquer -en bien- en publiant en 1906 un ouvrage, « Le Personnel des Ministères », qui proposait toute une série de règles conduisant à une meilleure organisation des corps de l’Etat.

Mes chefs et moi-même sommes, en fait, farouchement opposés à tout droit de grève dans l’Administration et très rétifs à l’implantation de syndicats.

Mon ministre pense, à mon avis à juste titre, que la mise en place d’un statut, sorte de « Constitution » de l’Administration, serait un moindre mal par rapport à l’extension du droit de travail aux fonctionnaires.

Par ce statut, on peut clarifier les droits et devoirs des agents publics…et leur interdire explicitement la grève et l’appartenance à un syndicat.

Le statut permet de rappeler que les fonctionnaires ont leur sort lié à l’intérêt général et ainsi, les arrêts de travail ne peuvent être envisagés.

Le projet de loi rencontre beaucoup d’oppositions.

Les socialistes souhaitent des conventions collectives liant les agents à leur employeur Etat. Celles-ci conduiraient à la reconnaissance d’un droit à la grève et à l’émergence de syndicats.

Beaucoup d’autres parlementaires critiquent toute règle limitant le pouvoir des politiques sur les administratifs.

Quant aux grands corps de l’Etat, qui gèrent actuellement les fonctionnaires, ils ne veulent guère s’embarraser d’un statut considéré comme un « corset ».

G. Clémenceau n’est pas homme à renoncer. Il pense que les fonctionnaires qui ont des prérogatives importantes de puissance publique, doivent, en contrepartie, avoir des devoirs particuliers. Si des règles claires ne sont pas édictées, il redoute des désordres à court ou moyen terme.

11 novembre 1907: Gustave Moreau, rêve sensuel ou mystique?

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Après avoir reposé l’ouvrage de Freud, en gardant à portée de main ceux de Bergson, un retour à la peinture… pour mieux rester dans le monde du rêve.

Gustave Moreau qui nous a quitté il y a quelques années, continue à marquer notre époque de son empreinte.

Il les influence tous; les peintres « Fauves » notamment, ne jurent que par lui.

Et pour cause. Cette toile  « L’Apparition. Salomé et la Tête de Saint Jean Baptiste » nous plonge dans les fantasmes, les songes, les peurs de notre temps.

Cette tête tranchée d’un Saint peut évoquer le recul sans précédent de la pratique religieuse et la perte d’influence de l’Eglise. Ou plutôt, suggérer les combats menés par certains, souvent puissants, contre toute spiritualité pour construire un homme sans Dieu.

Salomé, belle danseuse éveillant les sens des spectateurs, se pose en femme cruelle et dominatrice. Elle voulait la tête du Saint, le Pouvoir la lui offre sur un plateau d’argent.

Une victoire du mal sur le bien? Victoire de la chair sur l’esprit?

Pas sûr. En fait, la tête de Jean Baptiste vit toujours. Elle regarde, contemple, juge celle qui l’a condamné, comme un remord éternel. Tête nimbée, rayons d’une lumière surnaturelle qui aveugle et brûle la pêcheresse.

Alors, victoire des forces mystiques sur le mal?

Non, plutôt cohabitation endiablée de trois mondes: Celui du plaisir, de la sensualité, de la « Danse aux Sept Voiles »; celui du Pouvoir et de toutes ses dérives…et celui d’une attirance pour ce qui dépasse l’homme, un « au delà » irrationnel et purificateur.

C’est notre époque.

Le tout dans une vision de rêve sombre et beau, délicieusement maléfique. On ne contemple pas ce tableau, on s’y perd.

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