4 février 1909 : Clemenceau est-il méchant ?

– Ne craignez jamais de vous faire des ennemis. Si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait.

Je cite toujours cette phrase de Clemenceau quand on me demande ce que je pense de lui, moi, son collaborateur au quotidien.

Dans les conversations entre amis le soir, chacun cherche à savoir qui est l’homme de pouvoir au quotidien.

Les questions venant de collègues fonctionnaires sont plus précises et plus insidieuses que celles des médecins, des avocats ou des journalistes. Les gens des ministères supportent assez mal ce Président du Conseil pressé d’avoir des résultats, opposé farouchement au droit de grève des agents de l’Etat, partisan d’une discipline de fer. Des phrases amusantes mais finalement maladroites leur ont été rapportées :

– Les fonctionnaires font d’excellents maris. Quand ils rentrent le soir à la maison, ils ne sont pas fatigués et ils ont déjà lu le journal.

Scandale ! Ce bon mot m’est resservi dès que je réclame une note tard le soir à une administration centrale, dès qu’un chef de bureau doit prendre sur son dimanche pour boucler un dossier pour la Chambre. L’un d’entre-eux m’a même dit, à voix basse dans un couloir :

– On ne peut diriger une administration en méprisant ceux qui la font tourner.

Le propos est moins bien troussé que ne pourrait le faire Clemenceau mais on sent bien là l’état d’esprit de ceux qui servent le Patron… mais de loin.

– Et pour ceux qui sont tout près, comment cela se passe ?

Clemenceau est bourru mais finalement très chaleureux. Il exige une loyauté à toute épreuve, une fidélité sans faille mais sait rendre ce que l’on donne. Il assume nos bêtises, nous protège des mises en cause personnelles, et surtout, il nous mène à la victoire. Nous travaillons dur à ses côtés mais pour résoudre des crises dont nous sortons victorieux. Son habileté manoeuvrière, son sens stratégique, nous évitent beaucoup de déconvenues.

Notre labeur n’a d’égal que le sien. Levé aux aurores, couché tard, il épluche ses dossiers avec soin. Il lit attentivement notre production et commente nos propositions de décisions pour mieux éclairer les siennes. Avec lui, le cap est clair, la ligne directrice est connue de tous. Il explique ce qu’il veut et encore plus ce qu’il ne souhaite à aucun prix.

Attentif à nos vies personnelles (il est de bon ton qu’elles restent discrètes), il est le premier à exiger que nous rentrions chez nous pour nous occuper du petit dernier ou pour souhaiter l’anniversaire de notre épouse dont il demande aimablement des nouvelles.

A ses côtés, nous sommes loin du « tombeur de ministères », de l’homme politique redouté. Mais nous devons nous méfier :

 » Quand on a du caractère, il est toujours mauvais !  » dit-il pour s’excuser de ses colères. C’est vrai qu’il peut claquer une porte de rage, qu’il est capable de jeter à la tête de l’un de ses conseillers un dossier mal ficelé. Ses courroux, ses derniers temps, se font plus rares mais n’en sont que plus redoutés par l’ensemble de notre équipe.

« De quelle humeur est le Patron ? » Combien de fois ai-je posé cette question, inquiet, au directeur de cabinet Winter avant de franchir la porte du bureau de Clemenceau ?

Le Tigre reste un homme de grande culture, qui nous pousse à nous intéresser à beaucoup de domaines en dehors de la matière administrative. Passionné de civilisation grecque, il en impressionne plus d’un par ses connaissances sur ce berceau de notre civilisation. Même son ennemi Poincaré s’exclame :  » On dirait qu’il a vécu à l’époque de Démosthène ! »

Proche des artistes (Rodin, Monet…), il n’hésite pas à passer un moment de la journée avec l’un d’entre eux, pour l’aider, le soutenir dans son inspiration. En fin de semaine, il passe parfois à Giverny et s’éloigne ainsi du tumulte parisien.

Voilà, chacun a compris que j’ai de l’affection pour mon Patron.

Dans la mesure où je sais qu’il peut, à tout moment, être désavoué par la Chambre et que son gouvernement est susceptible de tomber sur un simple ordre du jour défavorable, j’ai en tête cette remarque qu’il me faisait un soir :

 » En politique, on succède à des imbéciles et on est remplacé par des incapables !  »

Moi qui aspire à une longue et belle carrière dans ce passionnant ministère de l’Intérieur, je ne souhaite qu’une chose : que, pour une fois, il se trompe ! 

3 février 1909 : Gide prépare une énorme provocation

 » Je reste un incompris. On pense que je fais l’éloge de la pureté, de l’oubli de soi, de l’attirance pour la méditation religieuse. On espère que j’ai tourné la page de l’Immoraliste avec cette austère Porte Etroite.  »

J’évoque ce midi avec André Gide le contenu du premier numéro de la Nouvelle Revue Française, la Nrf, paru il y a deux jours.

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L’écrivain André Gide lancé dans l’aventure de la Nrf en février 1909

La brochure remporte déjà un franc succès qui dépasse les cercles littéraires habituels. Chacun lit, commente, annote ce document qui répond à une attente d’un public devenu réfractaire aussi bien à des expériences littéraires qu’il ne comprend plus qu’aux oeuvres néo-romantiques ou naturalistes sans originalité.

Place à une littérature appétissante mais exigeante :  » L’effort ne remplace pas le don mais il l’exploite. Il n’éteint pas la spontanéité mais la relègue, si l’on peut dire, à la surface de l’oeuvre.  » Dans ses Considérations qui servent de préface au document, Jean Schlumberger fixe les règles, les exigences esthétiques auxquelles doivent se soumettre les écrits publiés dans la Nrf. On ne refuse pas un certain classicisme mais celui-ci doit être novateur, ambitieux d’un point de vue littéraire. La qualité du style est une ardente obligation mais ne doit pas se transformer en exercice vain, désincarné, éloigné de la vie.

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Gide est le premier à se soumettre à l’exercice et publie la première partie de La Porte Etroite. Livre évoquant un amour impossible entre deux jeunes gens attirés par le mysticisme, la ferveur religieuse et le don de soi à Dieu et refusant, à ce titre, l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre.

 » C’est vrai que les lecteurs sont lassés par les trop nombreux ouvrages décrivant la médiocrité de la vie bourgeoise ou se contentant de dénoncer telle ou telle réalité sociale. Les pages que je viens de composer semblent élever l’âme et justifier l’investissement chrétien. On se laisse bercer par une musique envoûtante des phrases qui raisonnent comme des chants très purs dans une église. Pourtant, il n’en est rien. Je souhaite autant réfléchir sur Dieu… que sur la pédérastie. Le sacrifice de mon héroïne attirée par la sainteté m’attire autant que des plaisirs défendus, des transgressions morales et des perversités refoulées. Même le style de l’oeuvre peut changer à l’avenir ; je réfléchis à d’autres rythmes, d’autres façons de composer. Il ne faut pas enfermer la littérature dans des habitudes ou une cage dorée. »

Impossible Gide. Son souci de perfection a failli rendre fous l’éditeur et l’imprimeur. Il ne peut admettre une coquille, un espace ou une virgule mal placés. Il corrige et recorrige encore les épreuves avant impression.

Attachant Gide. C’est lui qui mène la danse dans cette aventure qui commence avec la Nrf. A ses côtés, Jacques Copeau, André Ruyters et Jean Schlumberger forment une garde rapprochée souhaitant conquérir une vraie place dans la littérature française de ce début de siècle. Gide prend des contacts avec des inconnus prometteurs : Paul Valéry, Jean Giraudoux, Léon Blum, Paul Claudel ou un poète de Pau qui signe « Alexis Léger ».

Avant de me quitter, il lâche ces derniers mots :

– Je pars bientôt pour Rome. Je veux oublier La Porte Etroite. Mon prochain livre doit être un dépaysement radical ; je souhaite dérouter mes lecteurs, surprendre voire choquer ceux qui commencent à m’admirer. Je prépare une provocation énorme, vous entendez, ENORME ! « 

1er février 1909 : Franz Kafka, fonctionnaire modèle

« La jeune ouvrière de l’usine de porcelaine descend l’escalier de fer avec une énorme pile d’assiettes. C’est la fin de la journée, la cloche de la fermeture va bientôt retentir. Soudain, elle trébuche. Pour rattraper la vaisselle qui s’apprête à tomber, elle se penche en avant dangereusement et c’est la chute. »

Société à visiter. Risque à reconsidérer.

D’une écriture souple et rapide, le secrétaire de la Compagnie d’assurances contre les accidents du travail du royaume de Bohême, annote, en allemand, le dossier de sinistre qui lui passe entre les mains. A lui de proposer une décision à son chef, l’inspecteur principal Eugen Pfohl : refus motivé, remboursement immédiat, enquête à faire pour réévaluation du risque…

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Prague, photographie hiver 1909

Pfohl s’impatiente un peu :

– Vous pensez avoir fini vos dossiers avant votre départ à deux heures, monsieur Kafka ?

– Monsieur le principal, vous savez que je ne quitte jamais mon service avec du travail en retard. J’apprécie trop mon emploi à « fréquentation simple » (je suis libre les après-midi) pour me mettre dans une situation où l’on pourrait me faire des reproches.

Le ton du chef de service se fait plus paternel :

– Franz, ne vous inquiétez pas, votre conscience professionnelle est reconnue et vos rapports de visites sur place des fabriques pragoises restent un modèle de clarté et de concision. Votre esprit de synthèse et la perspicacité de vos analyses impressionnent favorablement la direction qui pense à vous promouvoir comme rédacteur. »

Il est maintenant deux heures de l’après midi. Le fonctionnaire modèle Kafka range son encrier, plie ses manchettes de lustrine et ferme la sangle de la pochette du dernier dossier du jour. Il enfile son manteau sombre et ses gants de cuir, visse son chapeau melon en faisant attention de ne pas trop décoiffer ses cheveux très noirs.

En descendant l’escalier de bois plus prestement que l’ouvrière de l’usine de porcelaine, il sourit déjà en imaginant la tête joyeuse de son ami Max Brod qui l’attend, comme chaque jour, patiemment, devant la Tour poudrière de Prague.

Max : l’ami, le frère, le double, celui qui le pousse à écrire, qui le console de ses peines et l’aide à supporter les contraintes de la vie.

Franz est toujours en retard. Avec un sourire enjôleur, dès qu’il le rejoint, il tend la main à son ami moins élancé que lui et, sans le lâcher, le pousse à marcher d’un bon pas vers le café Arco.

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Le café Arco en 1909

Les deux amis ont faim. Le cafetier Josef le sait et a déjà préparé des bières, deux saucisses et du chou. Tout cela disparaît des verres et des assiettes en quelques instants. Max et Franz échangent, la bouche pleine d’idées neuves, sur les derniers poèmes de Werfel. 

Franz passe de l’enthousiasme à la tristesse :  » ce qu’il écrit est diaboliquement génial, ce qu’il récite le soir, devant nous tous, me donne la chair de poule. Sa voix me charme, ses textes me fascinent. Je ne serai jamais capable de faire comme lui.  » 

Brod pose doucement la main sur le poignet de Kafka :

 » Ne cherche pas à être lu, écrit pour toi, jette sur le papier le produit de ton imagination ô combien fertile. Laisse courir ta plume pour qu’elle reproduise toute seule le monde bizarre qui remplit ton esprit. Oublie ton administration et la logique juridique, laisse le roman fantastique qui est en toi t’étourdir. Je serai ton premier lecteur et je te guiderai.  »

Kafka avale une dernière gorgée de bière, son regard embrasse les convives du café, les passants dans la rue. Ils pourraient être les personnages d’un récit ? Mentalement, son oeuvre semble un instant prendre forme par morceaux successifs mais fragiles, elle se construit… puis s’effondre à nouveau.

D’une voix blanche, il confie à Max :  » Non, décidément, je n’y arriverai jamais.  »

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Le café Arco, à Prague en 1909

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