7 janvier 1908 : Dans les coulisses d’un remaniement ministériel

Jean François Guyot Dessaigne, ministre de la Justice, est décédé le 31 décembre. L’Histoire ne retiendra sans doute pas grand chose de ce ministre auvergnat – compétent au demeurant – sinon son attachement à l’abolition de la peine de mort.

Son décès est à l’origine d’un remaniement ministériel en ce début d’année. Au poste que j’occupe maintenant, c’est la première fois que j’assiste à la préparation d’une telle opération.

En fait, le débat en sein du groupe des conseillers de G. Clemenceau a porté sur le rôle qu’il convenait de donner ou non à Aristide Briand. Celui-ci souhaite devenir Garde des Sceaux.

Aristide Briand 02.jpg A. Briand

Il commence à devenir un « poids lourd politique », il devient donc potentiellement dangereux pour notre patron.

En lui donnant un ministère régalien, on accélère son ascension vers les premières marches du Pouvoir. En lui refusant, on risque de s’en faire un ennemi mortel. Doué pour les joutes oratoires, il saura exploiter toutes nos faiblesses.

G. Clemenceau apprécie la fermeté dont il a su faire preuve, comme ministre de l’Instruction publique et des Cultes, par rapport aux mouvements des fonctionnaires (grèves, volonté de créer un syndicat). Il a  proposé la révocation du meneur, Marius Nègre et le Conseil des ministres l’a suivi. A la suite de cette révocation, il s’est attiré, à la Chambre, cette phrase assassine de J. Jaurès, son ancien camarade socialiste : « pas vous ou pas ça ! » .

Le patron sait aussi reconnaître les talents de négociateur de ce ministre soucieux de dialogue avec les catholiques dans l’application de la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il pense que le compromis qui semble se dessiner est profitable pour tous et doit beaucoup à la souplesse de Briand.

G. Clemenceau a reçu A. Briand et j’ai assisté à un échange peu commun entre les deux hommes  :

G. Clemenceau :  » Vous allez avoir un ministère prestigieux. J’attends de vous la même loyauté que dans vos fonctions précédentes .

A Briand : mais ma loyauté vous est acquise, vous le savez !

G. C : Justement, elle va être mise à rude épreuve. Je vais vous demander de suivre le sieur Rochette …

A.B. : Le créateur du Crédit minier qui distribue à tour de bras des bons d’épargne …

 G. C. : … qui atteignent une valeur fabuleuse. Exactement. En fait, je suis persuadé que ses bons ne valent rien. Leur hausse n’est financée que par l’apport d’argent frais de nouveaux petits épargnants.

A.B. : Oui, c’est probable; que comptez-vous faire ?

G.C. : Nous allons demander au préfet Lépine de susciter une plainte contre lui. Puis nous allons l’arrêter avant que sa machine infernale ne ruine tous les petits épargnants de région parisienne ou d’ailleurs.

A ce moment là, nous devrons être fermes. Henri Rochette fréquente plusieurs parlementaires. Nombreux sont les hauts fonctionnaires, élus nationaux ou locaux qui ont des intérêts dans son affaire.

A. B. : Bref, vous me confiez là une affaire qui sent la m … !

G.C. : C’est dire la confiance que je place en vous !

A.B. : Mais mon cher ami, vous voudriez me faire trébucher, vous ne vous y prendriez pas autrement ! 

G.C. : Ecoutez, ce sera Lépine qui sera surtout à la manoeuvre. Il encaissera les coups, il adore cela. Sa popularité sera peut-être un peu entachée au final, ce qui le rendra plus docile.

A.B. : Bon, je n’ai guère le choix. Si le portefeuille de la Justice qui se libère m’échappe, beaucoup y verront un désaveu de mon action dans mon ministère actuel.  Je serai fragilisé et les mouvements des enseignants risquent dès lors de s’intensifier.

G.C.(souriant) : Votre analyse est assez juste. Vous ne pouvez donc pas refuser ma proposition.

A.B. (détachant chaque mot) : Je suis plus solide que vous ne croyez.

G.C. (hilare) : Mais je ne doute pas de vous ! Je présente ce soir la nouvelle composition du gouvernement à M. Fallières. Je vous souhaite une pleine réussite. »

Au moment où ils se sont séparés, les deux hommes se sont regardés dans les yeux. Sont-ils ensemble ? L’un va-t-il piéger l’autre ?

La porte à peine refermée, G. Clemenceau m’a glissé :

 » Il a du cran le gaillard. Mais quand nous nous sommes serrés la main en fin d’entretien, la sienne était toute moite !  »

Monde politique cruel.

6 janvier 1908 : Colette , belle, rebelle et talentueuse

 Colette Willy

Le cabinet et les proches collaborateurs du ministre se partagent en deux courants. Le premier est partisan d’une grande fermeté face à l’évolution des moeurs et soutient toutes les initiatives d’interdiction des spectacles et des oeuvres ouvertement érotiques.

La seconde tendance, devenu récemment majoritaire, considère qu’il ne sert à rien de s’opposer à des évolutions sociales profondes -qui peuvent conduire à des oeuvres de qualité-  et qu’il convient seulement d’éviter les atteintes graves à l’ordre public.

Le ministre a puissamment agi pour que cette seconde option l’emporte.

Il fréquente lui-même les salons littéraires qui accueillent une population ne se faisant pas toujours remarquer pour son côté prude.

 Madame Arman de Caillavet

Ainsi, dans le salon de Madame Arman de Caillavet, si l’on croise bien le Président du Conseil ou Anatole France, il faut aussi s’accoutumer à la présence de Colette Willy.

Cette dernière traîne derrière elle un puissant parfum de scandale depuis les représentations en 1907 de « Rêve d’Egypte », finalement interdites par le Préfet de police ou celle de « La Chair », prévue cette année, où la rumeur persistante affirme qu’elle révélera un sein laiteux.

Le ministre s’est mêlé une fois à nos discussions et nous a expliqué l’une des raisons pour lesquelles il souhaitait une position libérale du ministère.

G. Clemenceau :  » Regarder cette Colette Willy. Le Tout Paris ne retient que ses représentations en compagnie de Mathilde de Morny, fille du duc de Morny, demi-frère de Napoléon III . Chacun attend de ces pièces des scènes osées, des poses lascives, des démarches sensuelles et scandaleuses.

Mais la Colette, il faut la connaître un peu mieux ! Oui, elle est belle et ses formes peuvent faire rêver mais surtout, elle a un vrai talent. Le livre à succès, « Claudine à l’Ecole » , ce n’est pas son mari Willy qui l’a écrit. Celui-ci ne sait que faire travailler des « nègres » en leur demandant d’ajouter des calembours ou des paragraphes coquins dans les oeuvres publiées sous son nom. Non, ce style original, cette fraîcheur littéraire, c’est elle et elle seule !

Et que l’on arrête de m’embêter avec la liaison entre Liane de Pougy et l’écrivain américaine Natalie Clifford Barney. Si ces deux femmes ont envie de s’aimer, pourquoi les en empêcher ?

Les femmes n’ont pas le droit de vote parce que nous, les radicaux, nous craignons pour l’instant qu’elles élisent les conservateurs et les ultra-cléricaux.

Grâce à cette Colette et ces autres parisiennes, le sexe féminin montre qu’il a du talent, qu’il sait prendre son indépendance, qu’il aime la vie quitte à choquer un peu. Bref, encore quelques années et une majorité de femmes sera peut-être plus libérale que nous les hommes. Au nom de quoi s’opposer à cette évolution ? Si l’on ne raisonne que d’un point de vue politique, elle est conforme à une bonne part de nos idées.

Dans la salon de Madame de Caillavet, je peux vous dire que les femmes se montrent comme souvent plus drôles, plus spirituelles que bien des hommes ! »

A la suite de cette conversation, nous avons donné des consignes officieuses aux préfets français d’être ouverts et souples par rapport aux oeuvres provocatrices qu’ils seraient tentés d’interdire.

Ce soir, je lis le cycle des Claudine et j’espère rencontrer moi aussi, un jour, cette fameuse Colette Willy.

4 janvier 1908 : Gare aux bacilles !

Dîner avec des savants de l’Institut Pasteur.

Le ministre a tenu à rencontrer personnellement Alphonse Laveran, prix Nobel de médecine 1907. Il m’avait donc demandé d’organiser un dîner en ville avec « ceux qui comptent dans cette prestigieuse maison » dont fait parti ce chercheur de 63 ans.

Laveran 1845-1922.jpg Alphonse Laveran

G. Clemenceau, lui-même médecin, s’est révélé particulièrement à l’aise au milieu des scientifiques invités.

Nous avons parlé des maladies dont on vient d’identifier la cause comme la malaria (due à un parasite protozoaire), la tuberculose (bacille de Koch) et de toutes les maladies (malheureusement les plus nombreuses) dont on continue à presque tout ignorer (comme le cancer).

Hypocondriaque de nature, inculte dans les domaines scientifiques, j’avoue que l’étalage de ces maladies, de leurs causes (souvent répugnantes), de leurs conséquences (forcément dramatiques) et des façons de s’en protéger (toujours contraignantes), m’a coupé l’appétit.

Horrifié, le teint pâle, j’imaginais mon assiette pleine de bactéries, mon verre rempli de microbes diaboliques et mes couverts souillés par on ne sait quelles mains sales de serveurs sans gant.

Mon voisin, le docteur Ilya Ilitch Metchnikov a su me rassurer. Avec son fort accent russe, son regard bienveillant, il m’a expliqué que mon corps contenait un système de défense naturelle, les « macrophages » qui pouvaient lutter spontanément contre les microbes susceptibles de l’attaquer (phagocytose).

Passionné par son sujet et s’exprimant simplement, il m’a même démontré que les bactéries n’étaient pas si dangereuses que cela. « Les fromages en contiennent beaucoup, sans risque pour l’organisme » m’a-t’il affirmé. Ces bactéries, selon lui, prolongeraient même la vie.

Il m’a cité l’exemple des vieux du Caucase qui atteignent des âges remarquables grâce à un consommation effrénée d’une sorte de … lait caillé, préparation appelée en Bulgarie, « yaourt ».

Ah ! J’étais soulagé; tout pouvait donc se régler avec les petits pots en verre plein de bon lait caillé de notre enfance. Foin de médicaments, de traitements compliqués, d’examens médicaux douloureux … Juste un peu de liquide blanc laiteux et nous pouvions envisager une longue vie avec des digestions faciles, un sentiment de bien-être et un sans aucun doute, un sommeil de bébé !

Ce bon docteur Metchnikov, voilà un scientifique comme je les aime.

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Le docteur Metchnikov, par Nadar

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