15 et 16 septembre 1908 : Dernier tour dans Berlin et retour à Paris

Le ton du télégramme est sec, l’ordre sans appel :  » Puisque négociation avec Berlin terminée, retour attendu Paris dès lundi. Nombreux dossiers en attente. Signé: directeur de cabinet Winter. »

Pas un merci pour le succès obtenu auprès de l’amiral Tirpitz. On sent que le patron G. Clemenceau regrette déjà mon absence (qui modifie ses petites habitudes) et réclame à cors et à cris mon retour rapide.

Je me suis donc engouffré dans le premier train pour Paris après avoir accéléré le pas pour notre petit tour, l’ambassadeur Jules Cambon et moi, dans la magnifique capitale allemande.

Confortablement assis sur les sièges en velours rouge bordeaux du compartiment de 1ère classe, pendant que le quai de la gare s’éloigne, j’essaie de fixer dans ma mémoire les images que j’ai le plus aimées de ma visite.

La Friedrichstrasse et le Central-Hotel :

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Le récent réseau métropolitain sous-terrain électrifié qui nous a permis d’accélérer le rythme de notre visite et de voir beaucoup de choses en peu de temps :

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Le pont Jannowitz où se croisent de façon savante les trafics terrestres et fluviaux, où le métropolitain surplombe le tramway, les autobus et les automobiles. Une image de la modernité berlinoise :

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Le pont « Monbijou » et le musée du roi Frédéric dirigé par l’historien d’art passionné Wilhelm von Bode ; le fameux musée qui achète actuellement une bonne partie des plus fameuses peintures européennes :

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Autre bâtiment imposant, massif, qui montre tout l’orgueil d’un régime qui souhaite à présent rayonner dans le monde entier. L’Arsenal :

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En face de moi, dans le compartiment, un riche industriel berlinois. L’homme est en partie à l’origine de l’électrification de la capitale. Un scientifique mais aussi un philosophe : Walther Rathenau.

Il a mon âge, parle très bien le français et profite de notre voyage vers Paris pour me donner des clefs pour comprendre Berlin et l’Allemagne que j’ai quittés trop vite.

 » Berlin n’est pas seulement la ville des bâtiments monumentaux -comme le Reichstag – que l’ambassadeur Cambon a juste eu le temps de vous montrer. Et vous devez comprendre que l’Allemagne n’est pas uniquement l’Empire florissant -et apparemment sûr de lui – que les étrangers comme vous croient connaître.

Si vous avez la patience de m’écouter, je peux vous raconter une autre Allemagne, une autre capitale, aussi riches mais plus subtiles que celles que vous avez actuellement en tête.  Avez-vous entendu parler du capitaine de Köpenick, de la Sécession ou des casernes locatives ? « .

Devant mon regard intéressé et interrogatif, il enchaîne. Je ne perds pas une miette de cet exposé passionnant et note tout sur mon carnet.

A suivre…

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Walther Rathenau

14 septembre 1908 : Promenade inoubliable dans Berlin (1)

L’avantage d’une négociation internationale qui se finit plus tôt que prévu est de laisser du temps pour la promenade. C’était mon rêve depuis longtemps de découvrir ce nouveau Berlin, devenu le centre du principal empire de l’Europe continentale.

Nous remontons vite Unter den Linden – la grande avenue centrale « sous les tilleuls » – pour la prendre à son début. L’ambassadeur Cambon me montre les principaux monuments.

Nous admirons la fameuse porte de Brandebourg qui marquait l’entrée ouest de Berlin avant que la ville ne s’étende – avec démesure – au moment où elle est devenue capitale impériale.

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Le diplomate me raconte que le quadrige qui surmonte la porte avait été démonté par Napoléon et gardé à Paris jusqu’à la chute du 1er Empire ! Le retour du monument avait donné lieu à une grande fête :

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Jules Cambon me montre aussi quelques photographies de cette porte au moment où les Allemands ont fêté notre défaite de Sedan, en 1871:

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Nos pas nous mènent ensuite vers le Reichstag, le parlement de l’Empire, où les députés sont élus au suffrage universel. Cambon me rappelle que le découpage des circonscriptions n’a pas été actualisé depuis longtemps et qu’il défavorise le parti de gauche SPD :

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L’officier de garde, en faction derrière la statue de Bismarck, reconnaît notre ambassadeur. Il nous laisse pénétrer dans le bâtiment pour assister à quelques minutes d’une séance en cours :

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L’atmosphère est aussi bruyante et surchauffée qu’à la Chambre des députés parisienne. Mêmes discours qui n’en finissent plus, mêmes envolées lyriques souvent stériles, mêmes interpellations « scandalisées » de l’opposition et mêmes réponses péremptoires des membres du gouvernement. Seule différence : on s’invective dans la langue de Goethe. Je propose à Jules Cambon de quitter au plus vite ce lieu qui me rappelle trop les longues séances de nuit que je suis obligé de supporter quand j’accompagne G. Clemenceau.

En partant, je jette un coup d’oeil sur une grande photographie murale immortalisant la pose de la première pierre du bâtiment en 1884, par l’Empereur Guillaume 1er, en présence de Bismarck :

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Puis nous remontons Unter den Linden vers le centre de la capitale.

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A suivre…

13 septembre 1908 : Le poker est plus efficace que la diplomatie

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L’amiral Alfred von Tirpitz, le tout puissant patron de la flotte allemande

Rencontre avec une légende vivante. Nous entrons, l’ambassadeur Cambon et moi, dans le salon de l’hôtel Victoria où doit se dérouler la négociation avec l’amiral Tirpitz, commandant la flotte allemande.

L’homme est de dos, seul, debout face à la fenêtre. On ne le voit, de prime abord, qu’en contre-jour, sa haute taille disparaissant dans un grand manteau de feutre bleu d’officier supérieur. Il se retourne d’un coup et dans un excellent français, s’exclame d’une voix de stentor :  » Voilà donc mes négociateurs secrets ! Je vous en prie, prenez la peine d’entrer !  »

Il nous fait asseoir avec un geste de grand seigneur. Passe distraitement sa main dans sa longue barbe qui a contribué à le rendre célèbre dans le monde entier.

Le reste de la conversation a lieu en allemand. Je traduis donc.

 » Résumons la situation. Trois légionnaires d’origine allemande, en service dans un régiment français stationné à Casablanca, ont déserté. Ils ont trouvé refuge auprès de notre consulat sur place.

Les autorités françaises souhaitent que ces hommes leur soient remis, ce que refuse le diplomate de mon pays. Le tout provoque donc un incident entre nos deux nations.  »

Jules Cambon :  » Monsieur l’amiral, c’est tout à fait cela et nous avons souhaité cette rencontre discrète avec vous. Nous pensons que vous pouvez peser fortement auprès des différents lieux de décisions berlinois pour arriver à un compromis acceptable réglant ce différend.  »

Tirpitz :  » Ecoutez, le consul allemand est un crétin (il prononce le mot en français). Au niveau du droit international, nous nous sommes mis dans notre tort. Nous n’avons pas à héberger des déserteurs engagés régulièrement par une armée étrangère. Donc, si un arbitrage a lieu entre nos deux puissances, l’Allemagne sera désavouée. Ainsi, nous perdrons la face, ce que nous ne voulons à aucun prix. »

Moi :  » Je vous propose un stratagème. A une date que nous déciderons ensemble, vous tenterez de faire embarquer les trois légionnaires dans l’un de vos navires. Notre police militaire s’y opposera et pourra reprendre les trois déserteurs.  »

Tirpitz :  » Monsieur le conseiller, je ne vois pas bien ce que nous y gagnons ?  »

Moi :  » Au moment de l’arrestation des légionnaires, on pourrait imaginer que notre police militaire fasse usage d’une force disproportionnée (quelques échanges de coups, la menace d’un revolver) et donc d’un manque de respect de l’immunité diplomatique du consul ou de ses représentants. La France violerait donc, à son tour, les règles internationales et le futur arbitrage qui serait demandé entre nos deux pays conduirait dès lors à une sentence équilibrée, ne faisant perdre la face à aucun des deux pays.  »

L’amiral Tirpitz et l’ambassadeur Cambon me regardent bouche bée.

 » Mais c’est un petit malin votre conseiller !  » s’esclaffe l’amiral.  » Votre plan digne d’un de vos albums français des « Pieds nickelés » me va tout à fait.  »

Si je résume, par cette tentative d’embarquement ratée, on se débarrasse des trois légionnaires dont ne savons que faire. Vous les récupérez par la force. La presse et les parlements de nos deux pays crient au scandale. Nos gouvernements, pour calmer le jeu, demandent un arbitrage international. Et au final la Cour rend un jugement blâmant également les deux pays sans en humilier un seul.

C’est assez bien vu. Il faudra bien suivre cette affaire pour qu’il n’y ait pas d’autres dérapages mais je veux bien tenter le coup.

Il va être très amusant d’organiser tout cela.  »

L’ambassadeur Cambon, l’homme des longues négociations, ne s’attendait pas un tel brusque coup de poker de ma part. Pour le rassurer, je lui indique avoir vu tout cela avec G. Clemenceau avant de partir.

Nous fixons ensemble la date du 25 septembre pour le « transfert musclé » des légionnaires.

L’amiral Tirpitz sort trois coupes et une bouteille de Champagne :  » Fêtons ce compromis. Dans cinq ou six ans, quand la flotte allemande sera devenue la meilleure du monde, je cesserai de me soumettre à ces règles de droit international idiotes qui entravent la légitime volonté de puissance du Reich. Vous êtes prévenus.

En attendant : buvons ! « 

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