19 novembre 1908 : Seconde mission Charcot en Antarctique

Toute la France est derrière lui. Il fait rêver petits et grands. Des dessins et des photographies de son navire le « Pourquoi pas ?  » illustrent une presse à grand tirage, avide de raconter sa seconde expédition antarctique.

Jean-Baptiste Charcot, médecin, ancien rugbyman finaliste du championnat de France, tient fièrement la barre d’un bateau qu’il souhaite amener au plus près du pôle sud. Il a quitté le Havre en août et se dirige vers l’extrême sud du Chili en prévoyant une longue escale à Punta Arenas. Là-bas, c’est, pour l’instant, la « belle saison » .

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Jean-Baptiste Charcot a 41 ans en 1908, il effectue sa seconde expédition en Antarctique

Voyage de prestige, subventionné largement par le gouvernement, c’est aussi et surtout une expédition scientifique. Les savants de l’académie des sciences et du muséum d’histoire naturelle ont établi un programme de travail chargé : reconnaissance et cartographie des côtes, étude des marées polaires, relevés de salinité, études de la faune et de la flore, analyse du magnétisme… Le long hiver austral sera studieux.

Entreprise difficile aussi. Il faut rejoindre une terre qui est au bout de la planète. L’approvisionnement en charbon étant incertain, il n’est pas question d’utiliser fréquemment les moteurs du bateau. Ce sont donc les vents qui pousseront le navire vers ces terres inhospitalières. L’électricité sera aussi rationnée et l’éclairage se fera au pétrole ou à l’huile, sauf le jeudi, le dimanche et les jours de fête.

Le contact et l’étreinte des glaces s’annoncent violents. La coque du bateau est double, renforcée de cercles et de lames de fer sur les flancs. Cela suffira-t-il à protéger le trois mâts construit sur les plans de l’ingénieur Laubeuf – spécialiste des sous-marins – à Saint Malo ?

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Jean-Baptiste Charcot au milieu des manchots… que la presse française de 1908 appelle « pingouins » 

Arrivée à Punta Arenas, madame Charcot qui accompagne pour l’instant son mari, embrassera une dernière fois son solide époux et rejoindra l’Europe.

Elle laissera le célèbre médecin avec trois années de vivres en conserves, des centaines d’instruments scientifiques et cinq traîneaux automobiles Dion-Bouton.

L’équipage se retrouvera « entre hommes » et avec des  dizaines de chats destinés à lutter contre les rats de la cale.

Jean-Baptiste Charcot se concentrera alors sur ses rêves, fixera l’horizon où apparaîtront les premiers icebergs. Et il répètera inlassablement ces deux mots qui mélangent insouciance et sens du défi : « Pourquoi pas ?  »

13 octobre 1908 : Jack London sauvé par un loup

L’homme titube. L’air moite et malsain rend sa respiration difficile. Il avance à grand peine et butte bruyamment sur chaque chaise ; chaque pied de table du bateau devient un obstacle. Sa vision se trouble, il passe la main sur son front brûlant pour mesurer une dernière fois la température qui l’affaiblit chaque jour un peu plus. Comme un enfant affamé le ferait avec son biberon, il porte une dernière fois à la bouche le goulot de la bouteille de whisky qui ne le quitte plus depuis un mois. Il boit pour se rassurer, « pour faire partir le mal et se désinfecter ».

La fièvre des mers du Sud, cette maladie sournoise qui rougit et fait partir sa peau par plaques, a transformé le solide Jack London en loque.

Iles Salomon, nord-est de l’Australie, octobre 1908.

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Jack London. L’écrivain a 32 ans en 1908

L’écrivain déjà célèbre, spécialiste du grand Nord, aventurier, socialiste à ses heures, est parti pour un voyage autour du monde à bord d’un navire construit pour la circonstance, le Snark.

Le voyage est payé par les journaux américains qui attendent de nouvelles aventures écrites dans un style dépouillé mais avec des mots qui claquent comme les fouets des chercheurs d’or d’Alaska éloignant les loups.

Le grand public souhaite de nouvelles histoires où se mêlent de façon inextricable le vécu et le fantasme. Il attend sa dose de suspens, d’émotions fortes, d’aventures viriles où brille à chaque page une pépite littéraire arrachée au sol d’une inspiration toujours fertile.

Jack le fort, le boxeur aux larges épaules et aux poings rapides s’effondre sur le pont du Snark.

Le bruit et le balancement des vagues, le soleil qui éblouit chaque fois qu’il peut percer derrière les nuages noirs surplombant un océan Pacifique bien mal nommé, donnent de drôles de couleurs au rêve de l’écrivain malade.

Dans son sommeil comateux, il a repris miraculeusement toutes ses forces. Il est redevenu le roi des voleurs d’huîtres, l’ouvrier révolté des usines de conserves, l’étudiant ivre de revanche sociale admis à l’université prestigieuse de Berkeley. Surtout, il habite à nouveau le personnage de chercheur d’or qui a conquis un public qui ne cesse de s’élargir.

Par la puissance de l’imagination, il est transporté en un instant de l’archipel mélanésien jusque dans les forêts canadiennes et nord-américaines.

Par -50°C, son crachat de dur à cuir se transforme immédiatement en petite boule de glace qui claque sèchement en touchant le sol couvert à l’infini de neige gelée. Sa chaude pelisse garnie de toutes les peaux de bêtes achevées avec son poignard qui ne le quitte jamais, le transforme presque en animal parmi d’autres, dans ce pays immense où la nature ne peut être domptée.

Jack fait face au héros de son livre phare, la bête attachante qui l’a rendu riche et célèbre. Croc-Blanc, le chef de meute, le regarde fixement et semble lui dire :

 » Relève-toi, Jack. Laisse l’alcool, part te soigner. Reprend ta plume alerte, laisse aller à nouveau ton écriture rapide et intrépide qui enchante toute une génération. Au détour de tes nouvelles, dénonce les injustices et fait trembler les puissants.  »

Le loup cesse un instant d’être féroce et tire par la manche, doucement mais fermement, le corps presque sans vie de Jack London. Il le met à l’abri et ouvre sa gueule. Une langue agile bien rouge sort derrière ses terribles crocs. Il lèche avec application les plaies purulentes de Jack, le soigne comme une mère louve. L’opération dure une nuit. Une nuit de soins intensifs, prodigués par un animal sorti tout droit d’un rêve merveilleux.

Au moment où le jour se lève à nouveau, Jack va mieux. Croc-Blanc est parti après avoir secoué une dernière fois ses magnifiques poils.

L’écrivain se lève, écarte les bras et lève les yeux vers le ciel redevenu bleu. Il a repris confiance en lui, ses muscles puissants le portent à nouveau. Il crie, hurle vers les mouettes qui tournent autour de son bateau :

 » Je vais vivre ! Et de toutes mes forces, avec toute mon âme, JE VAIS ECRIRE ! « .

16 septembre 1908 :  » Toute la ville est folle de mes jambes ! « 

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La chanteuse de cabaret Claire Waldoff

Walther Rathenau tient parole, il me parle avec gourmandise de son Berlin méconnu.

 » A chaque fois que vous commencerez à vous faire une idée générale de Berlin, vous vous apercevrez, au bout d’un moment, qu’elle méritait d’être nuancée ou qu’elle n’était qu’illusion.

Les grands monuments comme notre Reichstag ? Même les Berlinois en rient. Ce dernier est appelé par beaucoup « le corbillard de 1ère classe ». L’Empereur lui-même qui voulait pourtant que l’architecture de la capitale soit le reflet de son pouvoir, s’exclame parfois en regardant le bâtiment :  » Mais c’est une cage pour les singes de l’Empire ! « .

La fréquentation des grandes allées du « Berlin monumental » peut vous faire oublier que cette ville reste aussi celle d’un petit peuple nombreux, travaillant dans l’industrie textile, la métallurgie ou la chimie. Plus récemment, grâce notamment à l’action de mon groupe AEG, des usines produisant de l’électricité se sont aussi installées. Inutile de vous dire que ces prolétaires ne vivent pas dans des palais ! Ils prennent abris dans un Berlin qui s’étend à perte de vue dans des logements souvent sans toilettes ni salle de bain, peu chauffés. Ils s’entassent à plusieurs familles dans ce que nous appelons des « casernes locatives » qui sont une honte pour notre ville.

A côté de cette métropole qui « souffre », vous avez cependant le Kurfüstendam, Schöneberg, Fridenau qui sont autant d’endroits cossus réservés à la bourgeoisie et aux fonctionnaires dirigeants l’Empire. Ces lieux sont des « havres de paix » comme vous dites en français ; ils peuvent prendre la forme de cités jardins.

Autrement dit, ne vous faites pas une idée trop définitive de Berlin. C’est une ville ouvrière et une ville bourgeoise. Le tout s’étend sur plus de 3000 kilomètres carrés et comprend plus de quatre millions d’habitants !

En matière politique, Berlin est loin d’être la capitale soumise aux moindres désirs de l’Empereur. Guillaume II s’écrit souvent : « Cette ville, il n’y a décidément rien à en tirer ! ». En effet, elle ne cesse d’envoyer des députés de l’opposition SPD au Reichstag. Ses journaux éditent caricatures sur caricatures du pouvoir en place. Autrement dit, quand je lis dans les journaux français que l’Empire allemand est un bloc monolithique, je ris de bon coeur.

Pour la culture, Berlin n’a rien aussi à envier aux autres capitales les plus « en pointe ». Certes, vous croyez avoir tout compris quand vous assistez à un spectacle « officiel » ou quand vous allez dans nos musées qui ont utilisé une partie de l’indemnité de guerre versée par la France après la guerre de 1871 pour acheter des oeuvres connues venant de toute l’Europe. Vous vous dites : « Berlin, capitale de l’Art classique » .

Eh bien, vous n’y êtes pas. Berlin a fait, comme Vienne, sa sécession. En 1898, il y a dix ans déjà, une petite centaine d’artistes a refusé de présenter ses oeuvres dans les salons officiels. Des toiles représentant des scènes de rues « chaudes » de la capitale ont eu beaucoup de succès auprès d’un public qui en a assez des tableaux officiels rappelant les grandes batailles et les couronnements du monde germanique.

Vous m’avez compris, Berlin, c’est tout et son contraire. Une ville bourgeoise et prolétaire ; une capitale d’Empire et un lieu d’opposition au Régime ; une culture officielle… battue en brèche par des artistes qui aiment s’encanailler ; des spectacles mondains qui cachent mal des cabarets enfumés à l’ambiance endiablée qui rivalise avec celle de Montmartre. »

En écoutant Walter Rathenau me parler ainsi de façon passionnée de « sa » ville, je pense au dernier spectacle que nous sommes allés voir avant de partir. Claire Waldoff était sur la scène du Cabaret des Tilleuls. Des mimiques tordantes, une voix gouailleuse, une grande tendresse pour décrire le monde de façon drôle et poétique. Ses chants étaient repris en coeur par l’assistance nombreuse et insouciante. Dans cette atmosphère chaleureuse et complice, le public attendait ses bons mots. La petite et délicieuse bonne femme a lancé, du haut de son mètre quarante-sept, dans l’hilarité générale :  » Tout Berlin est fou de mes jambes ! « .

Une autre Allemagne, bien loin de celle décrite par les livres d’histoire de nos écoles communales. Une Allemagne que la France pourrait aimer, à condition de faire un petit effort…

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