20 septembre 1908 : le fichier de la belle Edvige

Il y en a partout. En haut, en bas, sur des kilomètres d’étagères. Des fiches blanches, roses, vertes ; neuves ou jaunies. Sur ces fiches figurent des renseignements précis sur toutes les personnes arrêtées par la police parisienne dont la plupart ont été ensuite condamnées : une photographie de face et de profil, des données anthropométriques (mesures du crâne, longueur de l’écartement des bras, taille, pointure du pied…) et des relevés d’empreintes digitales qui garantissent que l’on ne confondra pas un mauvais garçon avec un autre.

Ce travail considérable a été initié par un simple employé devenu chef de service et maintenant mondialement célèbre dans le milieu policier : Alphonse Bertillon.

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Alphonse Bertillon, l’un des pères d’une police plus scientifique

Dans toutes les polices occidentales, dans les congrès de criminologie, on parle de « la méthode Bertillon ».

L’idée n’est plus seulement de faire avouer un suspect (avec des méthodes qui excluent la torture mais qui restent souvent violentes) et d’avoir la « religion de l’aveu » : celui qui avoue serait forcément le coupable, il conviendrait donc de tout faire pour obtenir ces confessions. La police s’efforce de nos jours d’obtenir d’autres éléments pour confondre les malfrats. En utilisant bien le fichier, on peut retracer les déplacements de telle personne interpellée, être sûr d’une de ses condamnations antérieures, établir des liens entre membres d’une même bande organisée.

 » En utilisant bien le fichier  » ai-je écrit. C’est bien là le problème. Comment s’y retrouver dans toutes ces petites cartes multicolores, comment lire rapidement tous ces renseignements figurant sur des centaines de milliers de pages, comment distinguer parmi des milliers d’informations anodines celles qui ont un intérêt pour l’affaire criminelle en cours ?

Aucune machine, aucun être surnaturel ne peut aider le policier qui se noie dans cette masse d’informations. La vérité, la clef de l’énigme, le coupable est là, tout près, dans ces boîtes de rangement… mais où ?

Un seul recours, une seule arme : la mémoire humaine. Elle seule permet de mettre en relation les informations qui en valent la peine, elle seule garantit les bons liens entre fiches, elle seule guide les pas de l’enquêteur.

Deux mémoires s’affrontent : d’une part celles des policiers de terrain qui se rappellent telle ou telle affaire, tel ou tel nom, et qui savent ensuite où chercher dans les fiches ; d’autre part celle des employés aux écritures des salles d’archives. Ces derniers ne sortent guère des sous-sols mais établissent, avec leur belle écriture, des documents qui parfois, pour des raisons mystérieuses, attirent leur attention.

Parmi les employés des salles d’archive, il y a une jeune femme rousse assez bien faite de sa personne. Depuis son arrivée, la fréquentation des salles de classement par les policiers masculins a été multipliée par deux ou trois. Discrète mais efficace, elle sait écouter la demande des enquêteurs, elle les aide à chercher au bon endroit et a des intuitions fulgurantes. Elle fait des rapprochements géniaux auxquels personne n’avait pensé. Elle repense à de lointaines affaires et donc de vieilles fiches par tout le monde oubliées mais qui cachent la clef d’un meurtre jusque là mystérieux.

Sa mémoire impressionne tout le Quai des Orfèvres, sa capacité à trouver des indices décisifs est connue en haut lieu. Comme son prédécesseur Bertillon, les grands patrons de la Préfecture réfléchissent à son avenir et envisagent pour elle une promotion bien méritée.

Elle n’en a cure. Petit minois pétillant et plein d’humour, elle aime rester dans l’ombre des étagères, ne veut pas d’un bureau de « chef » qui l’éloignerait de ses fiches, de « ses chères petites cartes ». Elle ne veut pas de carrière et aime plaisanter avec ses autres collègues employés moins doués qu’elle.

Et surtout, elle ne veut pas être, un jour, appelée « madame » ou « mademoiselle ».

Non, elle répète à qui veut l’entendre :  » j’ai un beau prénom, bien de notre époque, appelez-moi Edvige « .

22 juillet 1908 : Une nuit avec les pêcheurs en colère

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Le port de Dieppe 1908

Métier difficile, usant, loin de la réalité imaginée par les livres illustrés pour enfants : pêcheur. Une profession suivie de près par les pouvoirs publics. Les marins forment la réserve de la marine nationale. Après un service militaire plus long que la moyenne (quatre ans !) mais très formateur, ils doivent être prêts à réintégrer un bâtiment de guerre en cas de conflit.

La contrepartie de cette disponibilité ? Un régime de demi-pension à 50 ans, des primes favorisant l’activité en haute mer, des concessions sur les plages, un monopole d’emploi sur les navires de commerce… L’Etat se veut aux petits soins pour cette « armée de réserve », immatriculée soigneusement depuis Colbert, qui contribue à l’approvisionnement et au rayonnement du pays.

Un corps de métier suivi par l’Etat ? Tout va bien si celui-ci ne traverse pas de difficultés. Sinon, les ennuis commencent pour les conseillers de ministre comme moi.

Le dossier sur mon bureau pèse au moins dix kilos : J’ai toute la nuit pour me déméler dans les filets en coton (qui remplacent depuis peu ceux en chanvre), surnager à côté des chalutiers ( du nom de leurs énormes filets traînés au fond), tenter de reprendre mon souffle en m’imaginant dans la salle des machines d’un bateau à vapeur de 190 tonneaux.

Toute une nouvelle pêche – industrielle – se met en place depuis une quinzaine d’années. Elle concerne les gaillards entreprenants des ports les mieux équipés comme Boulogne ou Lorient et écrase progressivement les « petits » : ceux qui n’ont pas le capital pour acheter et entretenir un navire capable de conserver les prises dans la glace (au lieu de procéder à leur salaison), ceux qui ne peuvent investir dans un puissant navire en fer avec cabestan à moteur.

Un nouveau prolétariat de la mer est né. L’homme qui fournit le capital reste au chaud et laisse le bateau partir dans les mers froides mais poissonneuses. Au sein du navire, le capitaine et les techniciens forment une élite plus syndiquée, mieux payée qui laisse aux hommes de pont les tâches les plus pénibles et les plus risquées. Le capitaliste, les cadres et la maîtrise et enfin les ouvriers. L’analyse marxiste peut prendre le large. Elle s’applique maintenant aussi bien sur la terre ferme que sur les océans.

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Cabane de pêcheur en 1900

Aujourd’hui, c’est la révolte des travailleurs de la mer. Assez des trop longues absences loin des familles, assez des salaires trop bas compte tenu des longues heures passées dans l’humidité et le froid, assez de la misère en cas de mauvaise pêche… ou de surabondance qui fait chuter les cours !

J’ai une nuit pour imaginer de nouvelles protections mutualistes, des primes pour aider les plus faibles marins à survivre et des règlements créant un minimum de « confort » sur les bateaux. Pour m’aider, je dispose de plusieurs lettres des parlementaires bretons qui proposent des dispositifs coûteux mais qui peuvent contribuer à ramener le calme dans une profession qui commence à montrer ses bras (musclés) et à tendre un (gros) poing vers une République qui ne sait régler -provisoirement – un problème que lorsqu’une crise survient. 

Mon rapport est attendu par G. Clemenceau dès huit heures demain matin. Il est tard, je vais veiller. Mais je suis uni par la pensée avec ces hommes valeureux – en mer toute la nuit – qui ne comprendraient pas qu’un fonctionnaire à l’abri ne ramène pas dans ses filets quelques mesures généreuses leur évitant… un naufrage social. 

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Une courte nuit pour imaginer un accompagnement des marins menacés par la grosse pêche industrielle…

1er juillet 1908 : Cafouillages militaires

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Le contre-torpilleur La Framée fait une fausse manoeuvre, percute le cuirassé Brennus et coule en quelques minutes. Un des nombreux accidents dont est victime une marine française désorganisée.

Quelques dizaines d’heures encore à bord du cuirassé Brennus, de retour vers Toulon. Je me prépare à rendre compte de ma mission à Constantinople au directeur de cabinet de G. Clemenceau, Etienne Winter. Il va falloir que je justifie mon arrestation par la police du sultan puis mon évasion rocambolesque grâce aux hommes pilotés par le 2ème bureau (service de renseignement de l’armée).

 Je profite de ces longs moments d’inactivité pour discuter avec les marins et leurs officiers. Conversations anodines dans un premier temps ; plus sérieuses par la suite, au fur et à mesure que la confiance s’installe. L’armée est une grande muette mais avec de la patience, on peut la faire parler.

Ce que j’apprends est inquiétant. En écoutant les hommes d’équipage, les mécaniciens ou les officiers de quart, je découvre une marine bien éloignée de celle qu’évoquent les amiraux à Paris.

Avant ma traversée à bord du Brennus, j’avais connaissance des multiples accidents qui avaient durement touché la « Royale » ces dernières années : naufrages successifs des croiseurs Sully en 1905, Chanzy et Jean Bart en 1907. Naufrage aussi du sous-marin Farfadet (un panneau mal refermé avant la plongée !). Puis la terrible explosion du cuirassé Iéna en pleine rade de Toulon. Tout cela l’an dernier.

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Le cuirassé Iena est détruit par une explosion en pleine rade de Toulon en 1907

Les différentes enquêtes de commandement dont les rapports passaient sur mon bureau concluaient immanquablement « aux regrettables enchaînements d’erreurs humaines » et dédouanaient la haute hiérarchie militaire.

Ce que me disent les hommes du Brennus est tout autre et rejoint les conclusions d’une commission d’enquête parlementaire et indépendante, dont le rapport a été tenu secret.

Le matériel de la marine est mal entretenu, faute de crédits suffisants. Les mécaniciens, les ouvriers des entrepôts sont souvent recrutés à la va-vite et mal formés.

 » Et monsieur le conseiller, vous savez, dans les arsenaux, eh bien, c’est le foutoir ! Nous n’avons même pas assez de cales sèches pour réparer les différents navires !  » m’indique ce quartier maître  avec un fort accent de Marseille.

Le commandant, dans un langage plus châtié, ajoute :  » Nos cuirassés font pâle figure par rapport à leurs homologues britanniques. Ils vont moins vite – vingt noeuds contre vingt-cinq – sont plus petits – 20 000 tonnes contre 30000 -et conservent une artillerie de plus faible calibre, avec un tir de plus courte portée. L’instabilité ministérielle, les économies de bouts de chandelles imposées par le ministère des finances, l’éloignement des amiraux et des états majors des réalités de terrain, le désintérêt de l’opinion publique et de la presse, expliquent cet état des choses. Faut-il une guerre pour que la France se réveille avec horreur et découvre qu’elle ne peut plus assumer sa défense convenablement ?  »

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Le Brennus percute La Framée

Il conclut, avec fatalisme, en évoquant une catastrophe qui hante ses nuits :  » Vous vous rendez compte que le seul bateau que le Brennus a coulé appartenait … à la Marine nationale ? Dans la nuit du 25 août 1900, au large de Gibraltar, nous avons percuté le contre-torpilleur La Framée. Mal commandé, mal dirigé, ce navire s’est jeté sur nous de façon idiote et nous n’avons pu l’éviter. C’était une nuit de pleine lune, on y voyait comme en plein jour. La Framée, écrasé par le cuirassé beaucoup plus imposant, a disparu dans les flots en quelques minutes avec une cinquantaine de matelots. J’ai honte !  »

Au fur et à mesure des confidences des marins, je prends des notes, beaucoup de notes. G. Clemenceau doit être informé de ce qui se passe. La France n’est plus une grande puissance navale… et personne ne le sait.

23 mai 1908 : Un pétrole abondant et peu cher

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Le puit de pétrole Lucas Gusher à Spindletop au Texas en 1901

L’école de mon enfance et mes études m’ont appris l’importance du « roi charbon ». Au centre des besoins en énergie de mon pays, il y avait et il y a toujours ce minerai noir heureusement présent dans le sous-sol français.

Un autre minerai noir monte en puissance. Une ressource dont nous semblons largement dépourvus : le pétrole.

Dans un premier temps, il s’agissait d’approvisionner les pays occidentaux en kérosène, liquide nécessaire pour les nouvelles lampes. L’arrivée de l’automobile et la percée du moteur Diesel, notamment sur les bateaux, donne une importance décuplée à ce nouvel or noir.

L’Europe a été placée pendant les dernières décennies du XIXème siècle dans la main des seuls producteurs américains. C’est en effet sur le territoire des Etats Unis que les premiers gisements, abondants, ont été exploités de façon massive.

Ce pluriel de « producteurs » est devenu rapidement…plus singulier. John Davison Rockefeller et sa célèbre Standard Oil ont réussi à éliminer tous leurs concurrents en utilisant toutes les méthodes du capitalisme sauvage et notamment le dumping massif.

Aujourd’hui encore, quand nous roulons dans une automobile, nous avons toutes les chances de « rouler américain ». La Standard Oil poursuit l’approvisionnement d’une bonne partie du territoire français et lorsque nous achetons notre litre d’essence, nous augmentons encore la fortune de M. Rockefeller que l’on estime à plus d’un milliard de dollars.

La dépendance de l’Europe vis à vis de l’Amérique s’atténue pourtant progressivement grâce aux nouveaux gisements découverts au Proche et Moyen Orient. De nouvelles et puissantes compagnies  – comme la Royale Dutch Shell – concurrencent la Standard Oil et lui mènent une guerre sans merci.

Français, Britanniques et Allemand se bousculent pour exploiter les richesses minérales de la Mésopotamie ottomane.

La fin du règne de Rockefeller ?

Celui-ci ne s’avoue nullement vaincu et sa volonté de puissance reste intacte. Il cherche aujourd’hui à rencontrer un représentant du gouvernement français et souhaite lui faire des propositions. « Si la France veut un pétrole abondant et peu cher, qu’elle prenne contact avec moi !  »

G. Clemenceau m’envoie donc aujourd’hui dans un très grand hôtel parisien – dont le nom doit rester secret – pour rencontrer M. Rockefeller, de passage dans la capitale.

Il est 7 heures du matin. Le rendez-vous est dans une heure. Je file …

Je vous raconte tout ce soir.

18 avril 1908 : Accoucher dans la douleur …et dans la peur

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La maternité de l’hôpital Saint-Louis est l’une des premières à se mettre aux normes d’hygiène et d’antisepsie permettant de faire reculer la fièvre puerpérale 

Naissance et mort. Jusqu’à la fin du siècle dernier, les deux étaient intimement liées. Les mères mouraient en couche, le nouveau-né peinait à survivre.

Après la Révolution, des établissements ou plutôt une partie des hospices a été réservée aux accouchements. La Maternité a vu le jour.

Les statistiques du XIXème siècle apparaissent effroyables. Par exemple, au mois de juin 1857, sur trente-cinq femmes accouchées à la Maternité, trente et une meurent de fièvre puerpérale.

Entre 1800 et 1815, sur 25 000 accouchées, seules 3 000 environ n’abandonnent pas leur enfant à la naissance !

Les gouvernements successifs se sont émus de cet état des choses et ont demandé une analyse de la situation.

Le verdict a été sans appel. Les conditions d’hygiène à la Maternité étaient déplorables. Les outils chirurgicaux n’étaient pas traités avec de bonnes méthodes antiseptiques. Les femmes étaient placées dans des salles communes mal aérées, mal nettoyées, dans des conditions de promiscuité douteuse. Le personnel n’était souvent pas bien formé et ignorait tout des règles d’hygiène empêchant les contagions.

Statistiques à l’appui, la conclusion implicite était qu’il valait mieux accoucher dans la rue qu’à la Maternité !

Heureusement, en 1908, la situation semble s’améliorer progressivement, au moins à Paris.

A l’hôpital Cochin, un test de nouvelle maternité, associant l’isolement des patientes avec des méthodes de désinfection rigoureuse, a donné de bons résultats. Ce service ne compte plus qu’un décès pour deux cents accouchées.

Clemenceau déplore que seule une cinquantaine d’établissements en France mette en oeuvre ces méthodes.

Nous serions tentés d’imposer des règlements plus sévères – et donc plus coûteux – pour les maternités. Mais nos moyens d’action restent limités. Les municipalités qui financent une bonne part du fonctionnement des établissements, ne sont pas prêtes à se voir imposer de nouvelles dépenses sans aide de la part de l’Etat. Or, l’Etat, sur ce sujet comme sur d’autres, n’a aucun moyen supplémentaire à dégager.

En ce début de siècle, « accoucher » reste et restera, faute de moyens, souvent dangereux.

15 avril 1908 : la TSF et le bureaucrate

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Poste de Télégraphie sans fil (TSF) dans un navire transatlantique

 » Diable ! Il faut soutenir Ferrié. Le ministère des Finances va le manger tout cru ! « . La consigne de Clemenceau est claire. Je dois voler au secours du capitaine Ferrié, pionnier français de la Télégraphie Sans Fil.

De quoi est-il coupable pour le ministère en charge des deniers publics ? Il propose des projets de plus en plus coûteux, dont l’intérêt militaire ne saute pas aux yeux des bureaucrates de la rue de Rivoli.

Ferrié a compris depuis longtemps que la force des armées modernes, en cas de conflit important, repose sur leur capacité de coordination. Il faut que l’Etat major sache à tout moment où se situent ses unités et que les mouvements des régiments des différentes armes soient coordonnés.

Pour cela, Ferrié propose ni plus ni moins d’utiliser la Tour Eiffel comme antenne gigantesque pour transmettre sur une longue distance des ondes vers des appareils de réception détenus par des unités militaires à des centaines de kilomètres plus loin.

Si M. Eiffel est ravi de ces expériences – ainsi sa Tour ne sera pas démontée – le ministère des Finances n’apprécie guère ces dépenses engagées sur des démarches imprécises, aux coûts exponentiels.

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Antennes TSF sur la Tour Eiffel

Lorsque je rencontre Ferrié, j’ai le plaisir de discuter avec un passionné. Il me raconte, par le menu, le combat administratif qu’a déjà dû engager la Marine nationale pour que 130 de ses navires soient équipés d’un poste TSF avec le brevet de M. Marconi. La rue de Rivoli ne voulait rien entendre non plus sur ce sujet jusqu’à ce qu’elle découvre que si l’un des navires sombrait (par exemple lors des manoeuvres dangereuses au nord de Terre Neuve), il serait bon que d’autres bâtiments puissent se dérouter pour venir porter secours aux naufragés.

Je prends en main moi-même la nouvelle négociation avec les Finances. Ferrié a fini par se fâcher, la négociation avec l’armée est au point mort ; je suis donc le seul, comme représentant du Président du Conseil, à pouvoir prendre le relais.

Pour convaincre le sous directeur qui bloque depuis longtemps le dossier, je me rappelle soudain qu’il aime beaucoup la musique classique et qu’il est plus original qu’il ne veut bien le laisser paraître.

Je n’axe donc pas mon argumentation sur le rapport coût/efficacité comme il s’y attend mais … sur le rêve.

Comme on conte une belle histoire, je lui parle de l’expérience de radiotéléphonie qui s’est déroulée la veille de Noël 1906 : un opérateur radio TSF, embarqué à bord d’un navire en mer des Caraïbes a pu entendre sur son poste un poème, puis le chant d’une femme et enfin un solo de violon. Cette expérience menée par Fessenden a fait grand bruit outre-Atlantique.

 » Un solo de violon, au milieu de l’Atlantique ?  » s’écrie, ravi, mon sous directeur du budget,  » … mais c’est merveilleux votre truc ! « . Son regard n’est plus à ce moment celui d’un fonctionnaire revêche mais celui d’un gosse qui contemple un jouet en bois dont il rêve depuis des mois.

La partie est gagnée. Les financements tant attendus par l’armée arrivent. Notre marine et notre armée de terre auront tous les postes TSF qu’elles veulent.

Ne le répétez pas : j’ai promis au sous directeur de la rue de Rivoli que les postes TSF diffuseraient chaque soir aux militaires, si cela est techniquement possible … un solo de violon.

14 avril 1908 : Les riches sont plus au courant que les pauvres !

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La Tour Eiffel et la fée électricité en 1900

Il a fallu attendre une crise pour s’y mettre : l’incendie de l’Opéra Comique le 25 mai 1887, provoqué par une rampe à gaz, est à l’origine de la décision de la municipalité d’équiper Paris d’un éclairage électrique.

Une usine municipale d’électricité installée dans le sous-sol des Halles a été inaugurée, il y a bientôt vingt ans, le 1er décembre 1889.

Jusque-là, nous Parisiens, avions tous cru que les choses avanceraient vite. Nous étions persuadés que chaque rue et progressivement chaque habitation de notre ville basculerait du gaz à l’électricité.

En 1908, la désillusion est forte. La Ville a renoncé ces deux dernières décennies à faire les investissements nécessaires. Le réseau et l’exploitation ont été confiés, en concession, à six compagnies pendant dix-huit ans.

Pour quels résultats ?

Le XVIème arrondissement, les Champs-Elysées et les grands boulevards sont effectivement équipés d’un éclairage urbain moderne et fiable. Mais le XXème attend toujours le creusement des premières canalisations.

La Ville a fini par s’émouvoir des investissements très sélectifs des compagnies concessionnaires privées qui conduisent, en fait, à éclairer en priorité les quartiers huppés et à délaisser les faubourgs. En outre, les tarifs pour les particuliers sont beaucoup trop élevés et seuls quelques immeubles grands bourgeois profitent de la fée électricité.

Les discussions avec les industriels s’éternisent depuis la fin des concessions en 1905. Nous sommes depuis trois ans en « régime transitoire » pour la production et la distribution du courant. La Capitale reste découpée en six secteurs respectant des normes électriques différentes. L’unification et les investissements à effectuer restent gigantesques. Sous la pression de l’Etat, des efforts sont cependant entrepris. Notre Capitale ne peut se permettre d’être à la traîne par rapport aux autres grandes villes européennes.

En attendant, la plupart des Parisiens profitent de la bonne vieille lumière fournie par la Société du gaz de Paris.

Le combat « électricité contre gaz » pourrait bien tourner à l’avantage du second si les pouvoirs publics ne prennent pas les choses en main rapidement.

10 mars 1908 : Il faut des patrons exemplaires

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Statue d’Eugène Schneider, fondateur de la dynastie du même nom, grand-père d’Eugène II Schneider, dirigeant actuel de la prestigieuse société du Creusot

G. Clemenceau a tenu à le recevoir lui-même. Eugène Schneider, ou plus exactement « Eugène II Schneider », héritier d’une dynastie prestigieuse de patrons du Creusot.

L’homme a du charisme, des convictions. Il fait de la politique et a été élu député. Le Creusot reste pour lui un champ d’expérimentation industriel et social.

D’une main, il lance la production de machines électriques, de turbines pour les navires, de locomotives et même de sous-marins.

De l’autre, il se préoccupe du sort de ses employés et fait émerger des caisses et maisons de retraites, des crèches et écoles ménagères, des parcs de loisirs agrémentant des cités ouvrières modèles.

« Les patrons doivent être exemplaires. Nous avons des devoirs plus que des droits. Ne l’oublions pas, l’opinion publique nous regarde.  » lance-t-il d’un ton pénétré de grandeur et de bonté.

Il insiste sur la nécessité de recruter les ingénieurs aux meilleurs écoles : Polytechnique, Centrale, le Génie Maritime ou les Mines. Cet apport d’intelligence tire vers le haut ses usines qui deviennent très profitables et exportent (marine américaine …) . Les bénéfices sont intégralement réinvestis dans le développement de nouveaux procédés ou l’amélioration du sort des salariés.

Les associés de la société en commandite (Schneider se méfie des capitaux des banques et ne souhaite pas transformer son entreprise en société par actions) soutiennent sur la durée les lourds investissements nécessaires pour rester à la pointe de la technique.

J’arrête là cette description.

A écouter Eugène Schneider, nous pourrions nous croire dans un monde idéal. Des bons patrons, des ouvriers bien traités, leurs enfants promis à un bel avenir …

La réalité reste plus nuancée. Il y a un peu moins de dix ans, en 1899, des grandes grèves ont éclatées au Creusot. Les salariés réclamaient des syndicats, de meilleurs salaires et une plus grande liberté politique.

La direction a répondu par la mise en place de délégués d’atelier mais n’a pas souhaité voir s’implanter des syndicats nationaux comme la CGT. Au Creusot, les ouvriers sont priés de s’affilier à un syndicat « jaune ».

Dans cet endroit de France, on est élevé Schneider (crèches et écoles patronales), on mange Schneider (la firme soutient les jardins ouvriers), on travaille pour Schneider, on se syndique Schneider, on achète Schneider (dans les coopératives locales soutenues par la Société), on part avec une retraite Schneider.

Un patronat exemplaire, je vous dis.

19 février 1908 : Garnier, le bonheur est dans le béton armé

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Tony Garnier, dessin pour une cité-jardin

Dans le cadre de mes fonctions, j’ai des rendez-vous avec beaucoup de gens avec pour mission de leur donner l’impression qu’ils ont été reçus par « quelqu’un de très important qui va confier au Président du Conseil, sur-le-champ, ce qu’il a entendu » . Mes interlocuteurs doivent croire que Clemenceau tenaient à les recevoir personnellement ; mais … voilà … un contretemps de dernière minute ….

Cela donne des entretiens amusants, passionnants ou pathétiques.

Aujourd’hui, nous étions dans le registre de l’amusant.

Tony Garnier. Son nom ne me disait rien et je savais juste qu’il venait d’être embauché comme architecte par la Ville de Lyon.

Il souhaitait être reçu  » au plus haut niveau  » . Un peu déçu au début que le plus haut niveau s’arrête à ma modeste personne, il a rapidement oublié qu’il n’avait pas un ministre face à lui, emporté qu’il était par sa passion pour l’architecture et ses projets de cités futuristes.

Et bien, notre Tony Garnier, il va nous changer notre société ! Fini les commissariats, les églises, les prisons ou les casernes … Dans les villes du demain qu’il imagine, l’Homme sera naturellement bon et pourra aller jusqu’au bout de sa personnalité, sans contraintes.

Les lieux de travail resteront soigneusement séparés des habitations. Celles-ci seront bordées d’arbres, d’espaces verdoyants et de vastes stades pour des sports pratiqués par tous.

Les véhicules circuleront sur des voies les séparant soigneusement des piétons, le cas échéant dans des souterrains. Des aéroplanes vont envahir les airs et permettront à chaque homme de rejoindre les autres dans des délais records.

Chaque citoyen pourra retrouver ses semblables au centre municipal où se prendront les décisions collectives comme dans une agora.

Le tout utilisera le béton armé qui permet des lignes pures et audacieuses pour chaque bâtiment.

Le calendrier sera rythmé par des fêtes et des cérémonies populaires dont les défilés franchiront les entrées monumentales de stades  où des spectateurs joyeux célébreront une société réconciliée avec le bonheur.

Ah, ce Tony Garnier ! Je l’ai écouté jusqu’au bout. Sa fraîcheur m’a fait du bien. Cela change des attaques mesquines entre administrations ou des interpellations de parlementaires jaloux et ennemis du Patron.

Paix, sérénité et béton armé. Merci Monsieur Garnier !

17 février 1908 : Neuilly, ville de combats acharnés ?

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Barricade d’insurgés de la Commune

Visite chez des amis, à Neuilly-sur-Seine, en cette fin de semaine (les milieux parisiens à la mode commencent à employer une horrible expression anglaise :  » week-end  » ) .

Neuilly : personne n’a oublié les combats terribles de 1871 au moment où des fédérés de la Commune se sont retranchés dans des maisons de la ville et ont résisté pendant plus d’un mois et demi à des bombardements intensifs.

Les Versaillais avaient dirigé leurs puissants canons du Mont Valérien vers les quartiers abritants les communards. Plus de cinq cents maisons ont été détruites avant que les quelques fédérés survivants ne quittent les lieux.

Lorsque l’on se promène dans cette ville aujourd’hui, au milieu des hôtels particuliers et des quartiers résidentiels aisés, on peine à imaginer ces combats d’il y a quarante ans.

Communards prisonniers des troupes versaillaises

Neuilly, il y a deux ans, le 12 novembre 1906, c’est aussi le premier vol du brésilien Santos Dumont à Bagatelle, propriété de la Ville. Son biplan  » 14 bis  » s’est élancé pour un vol homologué – de 220 mètres au dessus de l’herbe – devant des centaines de spectateurs enthousiastes.

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Ces combats de 1871 et ce vol de 1906 font dire à mon ami neuilléen qui voit, sans doute un peu vite, des symboles partout :

 » Il faut se méfier du calme apparent de Neuilly. Elle peut être, un jour, une sombre ville d’affrontements terribles et un autre jour, une cité radieuse d’où l’on prend son envol majestueux pour un grand destin.  »

Pour l’agacer un peu, en Parisien moqueur, je lui réponds en mobilisant quelques connaissances éthymologiques acquises de fraîche date dans un dictionnaire :

 » Mais Neuilly ne tire-t-elle pas son nom de  » lun  » qui signifie  » forêt  » et de « noue  » que l’on peut traduire par …  » marécage  » ? « .

13 février 1908 :  » La Guerre des Mondes « , un avertissement pour tous !

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Les invincibles tripodes de la Guerre des Mondes

Et si l’Humanité disparaissait ?

H. G. Wells pose crûment la question. Les Martiens arrivent de leur planète rouge. Equipés de véhicules indestructibles – les tripodes – et d’une arme terrifiante – les rayons ardents -, ils mettent à genoux l’espèce humaine en un temps record.

Ils agissent froidement, sans aucune pitié. Les morts dans nos rangs se comptent par milliers. Rien n’arrête leur progression inexorable et le héros qui raconte l’histoire, cherche son épouse dans les ruines fumantes des villes anglaises disparues.

Les hommes sont finalement sauvés par une épidémie qui se répand chez les Martiens au système immunitaire trop faible pour résister aux bactéries terrestres.

Dans  » La Guerre des Mondes » , on trouve un concentré des préoccupations de notre époque.

Wells s’appuie avec talent sur les données les plus récentes de la science et rend ainsi son récit crédible. Les rayons ardents s’inspirent des rayons X découverts par le prix Nobel de physique Wilhelm Röntgen il y a un peu plus d’une dizaine d’années.

Une des premières radiographies prise par Wilhelm Röntgen.

La première radio aux rayons X de W. Röntgen (c’est la main de sa femme !)

Les bactéries ont, elles, été popularisées par des travaux comme ceux de Pasteur.

On peut voir un parallélisme entre la colonisation brutale de l’Humanité par les Martiens et la constitution des empires coloniaux anglais ou français. H.G. Wells s’affirme « socialiste » et un tel rapprochement correspond bien avec ses convictions politiques affichées.

Mais l’essentiel de ce livre qui me touche, est-il là ?

 » La Guerre des Mondes  » n’est-il pas plutôt un formidable avertissement pour les hommes de bonne volonté ?

Toute personne qui a accès aux recherches actuelles sur les armements (artillerie, automobiles avec armes à feu, gaz neutralisants, bombes diverses, mines …), se doute qu’un conflit entre nations européennes aurait un caractère épouvantable. Les soldats seraient broyés par des forces mécaniques ne ressemblant à rien de connu en Europe jusqu’alors.

Seule la Guerre de Sécession a pu donner un aperçu de ce qui pourrait survenir en cas de conflit européen. Les analyses des Etats majors sur cette question sont sans appel. Une prochaine guerre entraînera, comme dans le livre de Wells, des milliers de morts en très peu de temps. Les soldats devront faire face à une réalité encore plus éprouvante que celle de la guerre de 70, où les troupes françaises ont été écrasées trop vite pour que l’on puisse se rendre compte des réalités d’un conflit long avec des armées équipées par l’industrie.

Au delà d’une alerte sur la guerre, Wells attire notre attention sur les risques d’une conjonction possible, si nous n’y prenons garde, entre une intelligence supérieure, une industrie puissante et un mépris absolu pour la dignité humaine. Il a raison, cela causerait sans doute notre perte à tous.

Cela ne peut que nous motiver à préserver la Paix entre les nations européennes.

H G Wells pre 1922.jpg H. G. Wells

24 janvier 1908 : Je me fâche avec un fou d’aéroplanes

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Un essai de vol d’Henry Farman

Dès le début, j’ai vu que c’était un « casse pieds ». Nous surnommons ainsi les nombreux personnages qui essaient de se faufiler au plus près du ministre Clemenceau pour lui soutirer un conseil, des recommandations, des crédits ou un appui lors d’un vote à la Chambre.

G. Clemenceau n’a guère de temps pour répondre à ces multiples sollicitations et charge ses collaborateurs proches – cela tombe souvent sur moi, je trouve – de recevoir chacun avec les honneurs dus à son rang.

Cet après-midi, à peine revenu de Bruxelles, je pensais avoir une fin de journée studieuse, sans rendez-vous. Ma secrétaire, navrée de me décevoir, m’a dit qu’un homme très poli attendait dans l’entrée du ministère, patient, prêt à m’expliquer sa venue en cent mots ou en trois heures, suivant le temps dont je disposais.

Son nom m’a intrigué : Henry Deutsch de la Meurthe. A quoi pouvait-il ressembler avec un nom pareil ?

Henry Deutsch de la Meurthe.jpg H.Deutsch de la Meurthe

En fait, j’avais affaire à un passionné de machines volantes. Riche industriel (son père a commencé dans les huiles végétales et a agrandi sa fortune avec le raffinage du pétrole), il soutient actuellement, financièrement, toutes les initiatives pour faire quitter le sol à des appareils plus lourds que l’air.

Il me parle de Henry Farman qui a fait décoller son aéroplane sur un kilomètre, à Issy les Moulinaux, il y a une dizaine de jours.

 » – Il faut que vous preniez contact avec ce Farman avant qu’il aille proposer ses services ailleurs qu’en France

-G. Clemenceau est effectivement très intéressé par le progrès technique, surtout s’il peut avoir une application militaire. Nous pourrions envisager une … décoration pour ce Monsieur Farman.

– Vous plaisantez, j’espère. Les champions d’automobiles (que je soutiens aussi) et les pilotes de machines volantes sont tous des aventuriers, des casse-cou, qui se moquent de vos breloques.

– Mais que voulez-vous ? de l’argent ?

– La conception des appareils -souvent des modèles uniques – réalisés par Gabriel Voisin, revient fort cher. il faudrait que l’armée ou un autre ministère puisse prendre le relais.

– Vous imaginez la tête des parlementaires si on leur propose de financer dans le cadre du budget de la France, des machines volantes qui décollent une fois de temps en temps ?  »

Argument massue, à la limite de la mauvaise foi (le budget comprend d’autres postes de dépenses moins respectables que les expériences de M. Farman).

Mon interlocuteur me regarde peiné, navré. Je sens qu’il va « décoller » de mon bureau plus vite que prévu.

Nous nous serrons la main. Il me glisse cette dernière phrase, assassine :

 » M. Farman va partir dans quelques mois aux Etats-Unis; là-bas, les ronds de cuir croient aux machines volantes et sont prêts à sortir quelques milliers de dollars pour que les prochaines expériences de vol se déroulent sur leur territoire.

Savez-vous comment on voit le sol, vu d’un appareil « Voisin » ?

(je ne sais quoi répondre)

En tout petit ! …Et les fonctionnaires, comme vous ? Ils deviennent des fourmis insignifiantes ! »

28 décembre 1907 : Méliès tue le Jules Verne de notre enfance !

MeliesGeorges.jpg Georges Méliès

Projection privée, hier soir, dans le pavillon de Montreuil de Georges Méliès. Une fois de plus, mon chef, invité initialement, m’a proposé de le « représenter » .  » Vous qui aimez les arts et les lettres … allez-y à ma place, tout ceci m’ennuie mortellement « .

Je ne me suis pas fait prier. M. Méliès fait parti de ces types très imaginatifs qui donnent, progressivement, au cinématographe, un lustre qu’il n’avait pas il y a seulement cinq ans.

Le film projeté, réalisé cette année, s’intitulait  » Deux Cent Milles sous les Mers ou le Cauchemard du Pêcheur  » -très- librement inspiré des « Vingt Milles Lieues sous les Mers » du Jules Verne de notre enfance.

Pendant les vingt minutes que durait l’oeuvre, M. Méliès nous a encore montré ses talents d’illusionniste. Avec peu de moyens, il a inventé des  » trucs  » pour simuler une plongée de l’engin sous-marin dans l’eau profonde. Avec des coloriages directement sur la pellicule, des décors peints à la main et des trompe-l’oeil, il a réussi à reconstituer des décors marins avec des poissons qui paraissent presque vivants.

Une petite musique enjouée était diffusée pendant la projection et les spectateurs se réjouissaient … sauf moi.

G. Mélies m’a volé le Capitaine Nemo de mon enfance et le Nautilus de mes rêves ! Son film, certes plaisant, vient imposer à mon imagination une certaine façon de voire l’oeuvre initiale de Jules Verne.

Les vingt minutes de projection transforment l’aventure fantastique de Pierre Arronax en anecdote, en numéro de magicien de foire. La durée du roman qui, elle, laisse s’installer le mystère du Capitaine Nemo (dont on sait peu de choses) est gommée dans l’oeuvre de Méliès.

Les illustrations favorisant le clair-obscur, de l’édition Hetzel du livre de J. Verne, ont enflammé les imaginations de milliers d’enfants. Elles doivent laisser la place à des visages d’individus de tous les jours et des décors en carton.

Au bout de dix minutes, n’y tenant plus, j’ai fermé les yeux. Je me suis remis dans les mêmes dispositions que celles qui m’habitaient lorsque je lisais J. Verne.

J’ai retrouvé en un instant ce sentiment de liberté défendu jalousement par Nemo. J’ai alors tenté à nouveau de percer, un à un, les mystères de la création du Nautilus. Je me suis rappelé toutes les prouesses technologiques  – vive la fée électricité !- qui permettaient le voyage au fond de l’océan. Il m’a semblé, à ce moment où mon imagination vagabondait, que l’odeur chaude du bois et du cuir des salons luxueux et douillets du submersible, prison dorée du héros, me parvenait à nouveau.

Quand la lumière est revenue, mon rêve a pris fin.

J’ai pris rapidement congé de mes hôtes pour rejoindre, pour de vrai cette fois, l’univers du beau livre rouge qui trône maintenant dans la bibliothèque de mon fils.

J’ai lu toute la nuit. Quand, au petit matin, j’ai posé l’ouvrage, arrivé à la dernière page, il m’a semblé que je me sentais plus jeune, plus frais. Cette plongée en eau profonde avait été un bain de jouvence.

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Illustration de l’édition originale de Hetzel de « 20 000 Lieues sous les Mers » par Alphonse de Neuville et Edouard Riou : Le Capitaine Nemo face au calmar géant.

24 décembre 1907 : Retour à Paris en Orient Express

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Retour vers Paris en train. Plus de 12 heures dans les wagons de l’Orient Express. Dans une ambiance de luxe, servi par un personnel empressé, on se laisse aller à la rêverie ou l’on échange quelques mots courtois avec ses voisins, rentiers, aristocrates, riches hommes d’affaire pour la plupart.

Ce siècle qui commence s’annonce comme révolutionnaire au niveau des transports. Transatlantiques de plus en plus rapides, appareils volants à l’essai, automobiles … on peut maintenant profiter de ce train transfrontalier, bénéficiant de la technologie « Pullman ».

Il traverse toute l’Europe, de Paris (gare de l’Est) à Constantinople, en passant par Strasbourg, Munich, Vienne, Budapest et Bucarest.

Restaurant de l’Orient Express à sa création en 1883

Ce train est le résultat du dynamisme d’industriels audacieux.

George Pullman, d’abord. Cet Américain invente la technologie du wagon de nuit fiable, silencieux, confortable… et cher. Patron paternaliste, il diffuse son invention dans tous les Etats-Unis en insistant sur le sens du service à bord : ses trains américains emploient des familles d’esclaves affranchis après la guerre de Sécession !

Georges Nagelmackers ensuite. Industriel belge créatif. Il importe la technologie Pullman sur le continent européen. Il transpose en l’améliorant encore, cette idée de « service à bord parfait » qui fait la réputation de l’Orient Express.

Il crée cette puissante « Compagnie des Wagons Lits » qui possède l’Orient Express. Et grâce à ce riche capitaliste, les fonctionnaires, commerçants et industriels peuvent se rendre enfin d’un pays à l’autre, à travers toute l’Europe, dans de bonnes conditions de confort et dans un temps record.

Mon arrivée à la Gare de l’Est me donne l’occasion de monter dans un tramway à vapeur qui sera, je l’espère, bientôt remplacé par un tramway électrique moins bruyant et rejetant moins de saletés !

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Tramways à « air comprimé » desservant la gare de l’Est.

Il me reste quelques heures pour préparer mon rapport pour G. Clemenceau qui va me bombarder de questions sur Vienne, l’Empereur, mes impressions sur l’administration autrichienne…

Cela laisse peu de temps pour retrouver et passer un moment avec mon épouse qui était impatiente que je revienne et mes enfants, fascinés par cet extraordinaire voyage que vient de faire leur père.

1er décembre 1907 : Métro et rêve de gosse

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Le chemin de fer métropolitain en construction

J’ai parfois des joies de gosse.

Je rêve de monter dans le métro qui passe, pour le première fois cette année,  sous la Seine, à Châtelet.

Etre dans un wagon, sous terre, avec des tonnes d’eau au dessus de la tête ! Un gamin, je vous dis.

En attendant, l’oeuvre de notre Fulgence Bienvenüe, ce populaire polytechnicien, père du chemin de fer souterrain, se révèle très utile.

Les conditions de circulation en surface n’ont jamais été aussi mauvaises. Je pensais que les élus de la Ville ou l’Etat se renverraient la balle indéfiniment pour savoir qui ferait « quoi » et « comment » par rapport à ces pertes de temps qui exaspèrent les parisiens.

Les projets de métro se sont succédés tout au long de la fin du siècle dernier :

– Il y avait les tenants du « tout souterrain » et ceux qui se battaient pour des voies en surface. Les arguments de santé publique, de sécurité voire d’esthétique, appuyaient chacune des deux thèses ;

– les uns voulaient relier les gares, les autres préféraient des arrêts fréquents.

Au bout d’un moment, tout ce petit monde a fini par se mettre d’accord. Il fallait bien exposer une réalisation pour l’Exposition universelle de 1900.

La France avait un peu de retard et d’autres grandes villes étaient passées avant Paris : Londres, Budapest, New York…

Mais, cela vaut la peine d’avoir attendu. Notre métro est neuf, tout électrifié.

Les voyageurs s’y pressent par centaines de milliers.

Et 1907 arrive. Le métro passe sous la Seine. Prouesse technique saluée par la presse.

L’homme qui n’a plus de bras gauche, M. Bienvenüe, peut être fier de son ouvrage.

La Compagnie du Chemin de Fer Métropolitain de Paris devient progressivement un symbole de notre capitale, au même titre que la Tour de M. Eiffel.

29 novembre 1907 : Zeppelin et la puissante Allemagne

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Le premier vol d’un Zeppelin, en 1900, est suivi par de nombreux succès à partir de 1907

Nouvelle preuve de la puissance de notre voisin.

Les dirigeables et autres appareils volants plus légers que l’air commencent à faire leur preuve grâce à la persévérance du comte Ferdinand von Zeppelin.

Ce général et ingénieur construit des appareils massifs, solides qui pourront sans doute un jour transporter des passagers civils… ou militaires.

C’est sur ce dernier point que notre pays devrait rester vigilant.

Grâce aux frères Tissandier, nous avions su construire le premier dirigeable – « La France »  –  capable de revenir à son point de départ. C’était il y a plus de vingt ans.

Plus récemment, Alberto Santos Dumont a réussi un aller-retour entre Saint Cloud et la Tour Eiffel.

Pour autant, ces initiatives qui déclenchent un accueil enthousiaste du grand public, ne sont pas soutenues comme il le faudrait par l’Etat et notamment l’armée.

Connaissant un peu M. Santos Dumont, je sais que cela serait terrible pour lui que ses inventions (il construit maintenant des aéroplanes biplans plus lourds que l’air) soient reprises dans un cadre militaire et puisse devenir des appareils de destruction.

Pour autant, notre pays ne doit pas se laisser distancer par l’Allemagne.

Avec les Zeppelin, nous avons un concentré du savoir-faire germanique. Le Comte a une fortune personnelle qui lui permet de conduire ses recherches. Le grand public aide à financer par la mise en place…d’une loterie.

L’armée allemande, dont le comte a été l’un des officiers supérieurs, est attentive aux progrès enregistrés et envisage d’acheter les premiers modèles industriels.

Lorsque nous voyons ces Zeppelin, énormes masses, avancer dans le ciel, nous ne pouvons qu’être impressionnés.

Ne laissons pas les Allemands progresser seuls…

25 octobre 1907: Le Lusitania obtient le Ruban Bleu

 

Les paquebots représentent un paradoxe. Ils sont de plus en plus rapides et pourtant, le temps s’y écoule toujours aussi lentement lorsque l’on est à bord.

Traverser l’Atlantique reste long: Une semaine environ. Les aménagements des bateaux se calquent progressivement sur celui des grands hôtels et les passagers peuvent se distraire plus facilement qu’il y a vingt ans. Il y a des salons de lecture, une salle de bal, une bibliothèque, des lieux pour écrire sa correspondance, des bar à l’américaine et jardins d’hiver…

En ce mois d’octobre, les anglais viennent de ravir le Ruban bleu (record de traversée de l’Atlantique) aux allemands qui le détenaient depuis plus de dix ans.

Le Lusitania s’élance sur les flots avec des pointes qui peuvent dépasser 45 km/h.

J’espère un jour aller en Amérique dans l’une de ses premières classes huppées, lors d’un voyage professionnel (avec mes propres moyens, cela serait hors de portée).

On m’explique qu’il faut retenir sa place dans la luxueuse salle à manger, non loin de la table du commandant, plusieurs mois avant le départ!

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15 octobre 1907: Il faut que je lise BERGSON!

 Henri Bergson

Certains collègues ou chefs ne cessent de me parler de ce professeur au collège de France qu’est Henri Bergson.

Son livre le plus récent, « L’Evolution Créatrice », a fait grand bruit dans le petit monde de ceux qui s’intéressent à la philosophie.

Dans un langage clair, il donne des armes à ceux qui se plaignent d’une époque où seule la science, le progrès technique comptent. Il explique que notre esprit n’est pas que matière mais aussi et surtout « élan vital ». Nos actes, notre personnalité ne sont pas le produit d’un déterminisme qui nous échappe mais d’une conscience et d’une liberté créatrice qui nous appartient.

Les scientifiques purs se trompent aussi en jugeant que des données comme le « temps » sont mesurables et uniformes. Chacun sait pourtant que l’impression de durée varie plus ou moins longuement en fonction de la joie ou de l’ennui que nous pouvons ressentir pendant l’instant que nous cherchons à mesurer. Il y une durée psychologique qui est celle que ma conscience éprouve. Cette durée, les savants sont impuissants à la mesurer..alors que chaque être humain peut la ressentir, la vivre.

La science a donc clairement des limites.

Ceux qui ont rencontré le professeur reviennent fascinés par son intelligence lumineuse, sa façon de parler littéraire et précise. Dans une France où l’on peine à voir Dieu autrement que comme une « tradition », il évoque les saints et les héros qui inventent des valeurs nouvelles, dans un amour des autres sans limites.

Dans ce monde de souffrance (le monde ouvrier…), de progrès technique qui ne profite pas à tous; dans ce monde menacé par la guerre…tout cela est rafraîchissant.

21 octobre 1907 : Libérez-nous du Paris de M. HAUSSMANN!

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Le célèbre Préfet Haussmann a certes permis l’éclosion d’un Paris plus aéré, avec des rues et des avenues dégagées. Les vieilles maisons insalubres ont été détruites au profit d’immeubles robustes avec des appartements plus habitables.

Mais le résultat esthétique n’est pas toujours à la hauteur. Les façades se ressemblent toutes, l’ennui guette l’observateur de ces nouveaux ensembles sans âmes, faits pour la spéculation immobilière mais éloignant les architectes originaux.

Au début de ce nouveau vingtième siècle, la tendance commence heureusement à s’inverser.

La Ville de Paris, imitant en cela la capitale belge, a lancé le « concours des façades » depuis 1898. Elle incite à plus de recherche, plus d’originalité de la part des promoteurs et architectes.

Le progrès technique favorise aussi l’émergence de nouveaux bâtiments étonnants. Par exemple, l’ascenceur se généralise et les étages du haut ne sont plus réservés au plus pauvres.

En outre, un décret de 1902 libère les inventions pour les parties hautes des immeubles.

Les résultats de ces efforts convergents ne se font pas attendre et j’ai pu observer de forts belles constructions dans le 16ème arrondissement.

Je vous livre un exemple observé avenue Victor Hugo. L’architecte Charles Plumet nous propose un Art nouveau inspiré – très librement – du Gothique.

Nous allons rechercher un nouvel appartement dans un immeuble de ce style…peut-être celui-là? J’ai commencé ce jour à discuter avec le concierge pour savoir ce qui pouvait se libérer.

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11 octobre 1907: Voler, enfin, grâce à Mrs. ADER et BLERIOT!

 L’Avion III de Clément Ader

Les services du ministère se renseignent actuellement sur les essais de vols de machines plus lourdes que l’air.

Le ministre a eu vent des essais de Clément Ader: L’armée a demandé à cet ingénieur génial de fabriquer des engins propulsés par des moteurs à vapeur.

Il semble que les appareils construits réussissent à décoller sur quelques mètres.

Le ministère de la Guerre qui a soutenu les premiers essais semblent maintenant se désintéresser du sujet. Ceci est regrettable, pense mon ministre. En effet, il ne faudrait pas que les allemands disposent un jour d’un appareil qui permettrait de survoler notre territoire et nos armées…sans que nous soyons en mesure de riposter.

M. Ader n’a pas l’autorisation de nous donner des informations sur ses travaux, couverts par le secret militaire. Même les interpellations répétées de mon ministre, Président du Conseil, à son collègue de la Guerre, se heurtent à des réponses vagues.L’Etat major s’enferme aussi dans le mutisme.

En attendant d’en savoir plus, nous suivons discrètement (nous avons des informateurs partout) les progrès de Louis Blériot.

Son appareil équipé d’un moteur à cylindre, actionnant une hélice à quatre pales, semble promis à un bel avenir. Lui aussi décolle sur une petite distance.

Tout cela fait rêver. Un jour, nous prendrons tous  » les plus lourds que l’air » pour nous rendre où nous voulons, comme des oiseaux.

En attendant, ces machines méritent de vrais perfectionnements… pour cesser d’être des cercueils volants.

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