12 août 1909 : I comme Intimité

Que se passe-t-il dans la chambre d’un bourgeois parisien le soir venu ? Quelles sont les relations qui se nouent entre un paysan et sa femme quand les travaux des champs sont terminés et les bêtes rentrées ?

Des questions que personne ne se pose vraiment et dont les réponses marquent pourtant notre époque aussi sûrement que le lancement d’un nouveau cuirassé ou les débats qui n’en finissent plus au sujet de l’impôt sur le revenu.

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« Vanité », une toile de Toulmouche. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps

L’homme du XIXème siècle avait fini par détester son corps. Parfumé mais peu lavé, caché sous des vêtements empilés dès le plus jeune âge, le corps était suspect. Siège de pulsions non maîtrisées dans une société qui souhaitait s’urbaniser et se policer ; on regrettait qu’il soit sexué dans un monde bourgeois qui voulait réduire le nombre d’enfants multipliant et réduisant d’autant les parts d’héritage.

La mode coquine et le libertinage du XVII et XVIIIème siècle s’effaçaient derrière une pudibonderie encouragée par le prêtre et le maître d’école. L’usine naissante n’avait pas besoin non plus d’ouvriers distraits et d’ingénieurs déconcentrés. Le patron et le contremaître s’unissaient pour parvenir à une maîtrise des corps, une réduction de l’espace intime aux strictes nécessités du sommeil réparateur pour un lendemain de dur labeur.

Mari et femme faisaient souvent chambre à part. La « chose » se faisait en cachette et à la sauvette, honteusement presque.

Cette France des corsets, des faux cols et des boudoirs secrets, étouffe.

En ce début de siècle, les chanteuses de cabarets, les artistes et les écrivains ouvrent petit à petit les fenêtres et font rentrer un air frais dans les chambres.

Chansons paillardes, peintures audacieuses de nus, ouvrages littéraires d’introspection, contribuent à redonner du charme à l’intime. Les sens reprennent leurs droits dans la vie très privée de chacun. On écrit sur la mémoire, sur les souvenirs, on mesure les perceptions et les rêves. On redécouvre l’individu privé, l’homme débarrassé de ses habits sociaux.

Certains médecins soulignent que l’accumulation des frustrations et interdits intimes aboutit à l’hystérie. D’autres déplorent que les secrets entourant la chambre à coucher conduisent à une propagation à bas bruit et donc dangereuse des maladies vénériennes. Un XXème siècle qui souligne les vertus de l’hygiène ne peut se satisfaire des portes fermées sur l’intime. Il exige plus de transparence.

L’armée s’en mêle. Un bon soldat français doit avoir des muscles pour repousser l’envahisseur teuton. La gymnastique se diffuse dans les régiments et les écoles. On ne fréquente plus seulement les salles de sport pour tirer à l’épée ou au fleuret mais aussi pour soulever des poids et faire des tractions.

L’épouse voit revenir vers elle un mari mieux dans son corps, elle qui laisse tomber les robes trop étroites et redécouvre les décolletés plongeants.

Alors que se passe-t-il dans le secret des chambres à coucher la nuit tombée ? Une chose, au moins, est sûre : on y respire plus qu’avant.

7 juillet 1909 : Un Tour de France bien arrosé

Le pied écrase la pédale, les jambes se tendent alternativement et font saillir des mollets impressionnants, le dos reste droit et le regard fixe. Une impression de puissance se dégage : le Luxembourgeois François Faber domine de la tête et des épaules le 7ème Tour de France.

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Le Luxembourgeois François Faber domine nettement le Tour de France 1909

Depuis le départ, il y a trois jours, au Pont de la Jatte à Paris, le peloton avance dans des conditions difficiles. On découvre lors de l’étape Paris-Roubaix puis dans celle permettant de rejoindre Metz, qu’il n’y a, décidément, pas d’été 1909. Températures ne dépassant pas les 10 °C, vent, pluie battante ou grêle, les coureurs souffrent et les abandons risquent de se multiplier.

Sur le bord des routes, une foule grossissante encourage les toutes nouvelles équipes Alcyon, Nil-Supra ou Biguet-Dunlop. On propose des serviettes, de l’eau ou des morceaux de pain à des coureurs exténués qui tombent fréquemment sur les pavés glissants des villes traversées. Les Français, comme toujours un peu chauvins, encouragent bruyamment leurs compatriotes Ernest Paul et Jean Alavoine et espèrent qu’ils arriveront à inquiéter le colosse François Faber.

Les organisateurs du Tour sont aujourd’hui dans mon bureau et nous faisons le point, avec le préfet Lépine, sur les conditions de l’arrivée, prévue le 1er août, au Parc des Princes, après deux ultimes étape Brest-Caen et  Caen-Paris.

– Monsieur le conseiller, il faut que vous insistiez auprès du Préfet ici présent, sur la nécessité d’augmenter le nombre de policiers mobilisés. Il n’est pas exclu que plus de 100 000 personnes se massent autour de la ligne d’arrivée.

– De votre côté, vous aurez à redoubler de vigilance si les conditions météo exécrables se maintiennent. La chaussée sera glissante et les chutes seront probables. Vous avez des médecins ?

– Les chutes ne font que renforcer l’intérêt du spectacle,  confie l’un des organisateurs sur un ton où je peine à distinguer ce qui relève de l’humour et ce que l’on pourrait considérer comme du cynisme.

-J’espère que vous avez aussi tout prévu pour protéger le vainqueur. Même si c’est Faber, sa haute taille ne le protégera pas d’une foule en délire. Les « hirondelles » de Monsieur le préfet ne remplaceront pas quelques gros bras judicieusement placés que vous devrez recruter dès maintenant aux Halles ou ailleurs. N’oubliez pas que les journalistes aiment s’entretenir avec le champion pendant de longues minutes. A vous d’aménager un coin au calme pour cela, dans un café par exemple. »

Il reste douze étapes, plus de 4000 kilomètres à parcourir dans les Alpes ou les Pyrénées, dans les plaines sans fin ou les cols qui  brisent les jambes. Une épreuve de fous, de forçats.

Le Tour de France fascine, impressionne et redonne du baume au coeur à cette France qui grelotte lors de notre été pourri 1909.

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François Faber réchauffe la France qui grelotte lors de l’été pourri 1909

14 mai 1909 : Quand le cheval se cabre…

Améliorer la race chevaline de notre pays, contribuer au prestige de la France grâce à des prix renommés, abonder le Trésor public, lutter contre les paris clandestins, infiltrer un milieu qui permet de surveiller beaucoup de personnalités … Tout concourt à une forte pénétration de l’Etat dans le monde des courses.

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L’hippodrome d’Auteuil année 1909

L’hippodrome est pour beaucoup de Français un bon délassement dominical. Le prix de Diane, le Grand prix de Paris ou le Prix du Jockey-club signifient pour chacun une ambiance de fête, de jeu pour tous et de démonstration d’élégance pour les dames.

Pour moi, c’est un calvaire… comme un tour qui n’en finirait plus, sur un vilain canasson dans un manège mal aéré.

J’ai le droit, chaque mois, à la lecture fastidieuse d’un rapport envoyé par la police spéciale des chemins de fer (la police politique officieuse) au Président du Conseil, sur l’activité des courses.

En lisant, au petit trot, j’y trouve, pêle-mêle, le résultat des encaissements de taxes sur le Pari Mutuel, les réseaux de bookmakers démantelés, le nombre d’escrocs ou de pickpockets arrêtés sur les hippodromes et enfin toutes les informations ou rumeurs qui se murmurent dans le monde des courses en lien avec de nombreuses personnalités en vue du moment.

Je reviens « au pas » sur un point important : l’application de la loi de 1907 interdisant les paris clandestins. Je constate qu’elle fait l’objet d’une application rigoureuse à Longchamp, Saint Cloud, Maisons-Laffitte ou Auteuil. La République a besoin d’argent et il n’est pas question que des circuits parallèles perdurent ou naissent en dehors du contrôle du fisc.

Invariablement, à la page 7 ou 8, le rédacteur du rapport (c’est le même homme depuis dix ans, me semble-t-il) propose une loi sur le doping, pratique qui nous vient des Anglais et qui consiste à donner des excitants aux chevaux de courses. Il propose un contrôle de salive avant et après les épreuves par des vétérinaires indépendants. Tout aussi invariablement, je note dans la colonne de droite « bonne idée! » pour ne pas décourager l’auteur inconnu dans ses efforts pour proposer une meilleure administration et un contrôle plus efficace de ce sport.

Puis, à la page 10 du document, commence pour moi un fastidieux steeple-chase. Je dois trancher, au nom du ministre, sur la répartition des effectifs policiers entre les différents hippodromes. Le rédacteur qui a la fougue d’un pur-sang pour coucher sur le papier, avec gourmandise, les derniers racontars sur Boni de Castellane, le prince de Sagan ou le marquis de Polignac, se révèle un piètre bidet dès qu’il s’agit d’aligner deux chiffres. Comme chaque année, aucun total n’est juste, des données manquent ou n’ont pas été vérifiées. Bref, on me demande de courir avec des oeillères fermées sur un terrain marécageux.

Cette année, ma patience est à bout. Je me cabre et renvoie le rapport jusque dans la soupente ministérielle d’où il n’aurait jamais dû sortir, avec ces mots rageurs :

 » On dit que Charles Quint parlait espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à son cheval. Je vous remercie de parler un peu plus « mathématique » aux créatures du cabinet ! »

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L’hippodrome de Maisons-Laffitte en 1909

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