28 mars 1908 : La police ne sait pas tout

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Alphonse Bertillon, le « père  » de la police scientifique

Les méthodes d’anthropométrie mises en place par Bertillon ont déjà trente ans. Les policiers conservent longtemps (éternellement ?) une trace de toutes les personnes suspectes arrêtées avec trois photos prises (face, profil et trois quarts), une liste de leurs caractères physiques et leurs empreintes digitales. Des milliers de fiches cartonnées s’entassent dans les locaux de la Sûreté et dans ceux de la Préfecture. Elles sont classées et comparées par des mains expertes et discrètes. Des fonctionnaires méticuleux règnent sur une population enfichées de voleurs, d’escrocs, d’anarchistes, de manifestants violents, de syndicalistes révolutionnaires … Si vous êtes fichés à vingt ans, la police conserve votre trace jusqu’à la mort.

Sur toutes les scènes de crime se déplace un nouveau service, l’Identité Judiciaire, qui prend des photographies et des relevés de tous les éléments permettant la manifestation de la vérité. Le policier ne court plus après le malfaiteur. Il recueille les traces de son passage, analyse, et attend la faute pour le confondre. L’animal froid attend sa proie et l’arrête quand elle passe à sa portée.

Notre police française se fait une spécialité reconnue mondialement dans les filatures. Une personne peut être suivie, épiée pendant des semaines, des mois, sans s’en rendre compte.

Le courrier ? Il peut être ouvert grâce aux pouvoirs que donne l’article 10 du code d’instruction criminelle.

Le téléphone ? Les écoutes commencent à être systématiques, sur ordre, oral ou écrit, d’un directeur du ministère.

Le domicile ? Les policiers savent le visiter sans laisser de traces de leur passage.

Les amis, la famille, les collègues ? Autant d’indicateurs potentiels qui peuvent être rémunérés ou qui sont contraints à parler à la suite de chantages peu avouables.

Et ne vous fiez pas à son nom pour la croire inoffensive ! La « Police des Chemins de Fer » , par exemple, passe plus de temps à renseigner le pouvoir sur les activités des opposants sur tout le territoire qu’à rassurer les honnêtes gens qui prennent un train tard le soir.

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Un commissaire de police en 1908

Police efficace, police redoutable.

Et pourtant, elle a une faiblesse. D’un côté la Place Beauvau, de l’autre le boulevard du Palais. La Sûreté générale compétente sur tout le pays sauf Paris, ne communique pas avec la Préfecture de Police, rivale et détestée.

Telle organisation terroriste est connue sur le terrain par la Sûreté qui suit toutes ses activités dans chaque département mais celle-ci ignore tout des agissements des meneurs et têtes pensantes parisiennes  … renseignements jalousement gardés par la Préfecture.

Nous sommes plusieurs à travailler auprès de Clemenceau pour mettre un terme à ces divisions stériles, mais souvent sans grand succès.

Quand je rentre chez moi et que je pose ma casquette de fonctionnaire zélé, je ne suis finalement pas si mécontent de cette division. Sans le vouloir, l’Etat laisse ainsi un espace de liberté, une marge d’incertitude, il présente une faille.

L’Etat, le Pouvoir, restent ainsi, par cette faiblesse et par d’autres (on ne compte plus les archives qui s’égarent !) , très humains. Cette humanité et cette faiblesse me rassurent. La dictature, en France, n’est pas pour demain. 

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Le Préfet de Police, Lépine

24 mars 1908 : Des millions de francs partent en fumée dans l’Affaire Rochette

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Le Garde des Sceaux Briand s’entretient chaque semaine en secret avec Clemenceau sur l’affaire Rochette

L’affaire est préoccupante. Les puissants risquent d’être éclaboussés. Les petits porteurs ruinés. Un parfum de scandale flotte dans les bureaux des ministères et dans les couloirs de la Chambre.

Henri Rochette vient d’être arrêté sur ordre de G. Clemenceau. Créateur du Crédit minier, il émettait des bons d’épargne à la valeur fictive, générant des intérêts importants pour les petits épargnants. Pour payer les sommes dues, il lançait de nouvelles émissions. Pour tromper les autorités de tutelle bancaire, il s’était fait une spécialité dans la présentation de faux bilans.

Le plus inquiétant dans cette affaire, c’est l’ampleur qu’elle a pu prendre. Cent-vingt millions de francs volatilisés. Personne ne s’est rendu compte de rien – ou personne n’a rien dit – pendant de longs mois.

Les rumeurs courent, dévastatrices. Henri Rochette n’a pu agir seul. Il bénéficie forcément de soutiens politiques. On cite pêle-mêle Albert Dalimier, député de Seine-et-Oise ; Fernand Rabier, député du Loiret ; Jean Cruppi, député de Haute-Garonne … et ministre du Commerce et de l’Industrie depuis janvier.

Jaures ne décolère pas en public contre  « ce régime malsain qui laisse les aigrefins prospérer « . Clemenceau a décidé d’être impitoyable, un nouveau scandale comme celui de Panama serait désastreux pour le parti radical et le gouvernement. Il faut donner une impression de rigueur, de fermeté.  » Tout est sous contrôle  » est le mot d’ordre.

Le Préfet Lépine, avec lequel je suis en contact régulier, nous fournit les rapports de la police judiciaire, chaque jour ou presque, détaillant l’avancée de l’enquête. Briand, Garde des Sceaux, s’entretient une fois par semaine avec Clemenceau, en tête-à-tête secret.

Mis à part le ministre du Commerce que je viens de citer, il n’y aurait a priori pas d’autres personnalités de premier plan touchées.

En revanche, on ne compte plus les fonctionnaires victimes de cette escroquerie. Des gendarmes, des magistrats, des policiers, des professeurs, des chefs de bureau en centrale … ils ont tous crus à la la « poule aux oeufs d’or ». Pour eux, le réveil est dur.

Et c’est là que mon rôle dans cette affaire se précise. Je suis chargé, avec les listes de noms communiquées par les policiers du préfet Lépine, de vérifier qu’il n’y aura pas de « pressions » issues directement des rangs de l’Administration, de la part de fonctionnaires directement intéressés par le sort du Crédit minier. « Mission de confiance » me précise le directeur de cabinet Winter. « Mission pourrie » me dis-je plutôt dans mon for intérieur. Je n’ai pas le choix. Il va falloir surveiller certains de mes collègues, sans qu’ils le sachent.

Triste affaire Rochette.

21 mars 1908 : Vichy, un remède contre tout, sauf l’ennui

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Vichy, le Casino, le Parc des Sources

S’arrêter, se reposer, ne plus penser.

Une cure à Vichy. Des eaux de toutes les couleurs, des dames souriantes et prévenantes qui nous emplissent des verres gradués que nous transportons d’une pièce à l’autre dans des petits paniers en osier. On avance à pas comptés, on attend son tour, il fait bon, on discute à voix basse avec son voisin. On observe la coupole du Grand Etablissement Thermal qui rappelle le style byzantin. Le céramiste à la mode Alexandre Bigot l’a ornée de carreaux en émail bleu. C’est chic, c’est beau, 50 000 curistes par an apprécient ce style.

Des médecins nous écoutent gravement, longuement et nous conseillent tel ou tel soin. Nous sommes tous un peu malades mais rien d’inquiétant. Les différentes sources de la ville peuvent atténuer ces petites faiblesses du corps qui pourrait nous faire sentir que l’on vieillit. Mais non, le mal, les douleurs s’éloignent. Notre corps que nous prenons le temps d’écouter va déjà mieux.   

Le soir, l’Eden Théâtre, la Roseraie, l’Alcazar nous attendent. Le choix existe : des spectacles, le casino –  » le grand Casino » qui comprend même un opéra inauguré en 1903 – ou une promenade dans la ville éclairée puis un sommeil profond dans une ville où le temps s’est arrêté.

Depuis Napoléon III, les lieux font venir du beau monde. Les princes, les ducs, les banquiers et grands industriels de toute l’Europe se côtoient dans les thermes, échangent des informations sur leurs affaires, comparent les dernières rumeurs en cours dans les différentes capitales.

Au bout de quelques jours passés à Vichy, l’esprit cartésien arrive à la conclusion simple que la ville ne sert à rien. De l’eau, du jeu, des rencontres mondaines … rien de sérieux. Mais, ces moments de calme, cette quiétude, ces concerts où l’on arrive à l’heure tellement notre emploi du temps se vide, font un bien fou.

Une semaine, pas plus. Le Parisien ne peut pas arrêter sa course folle pendant une durée plus longue … sans mourir d’ennui.

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